‹ Frédéric le Play d'après lui-mème; vie-méthode-doctrine; notices et morceaux choisisChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE DECALOGUE BT LA RELIGION

Ne soyez donc point soucieux, disant : que mangerons-nous, ou que boirons-nous ? mais cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.

{Sninl 'Mathieu, vi, 31 et 33).

Les sociétés et la nature de TliQmmd- Le Décalogue(l).

La i:QS8aiiiblaiiC!B des organes et le contri^^te 4o8 existences entre Thomme et l'animal-

Sous beaucoup de rapports, rhomme se rapproche des autres êtres de la création ; et, par certains traits appartenant à l'ordre matériel, il s'identifie avec eux. Son corps n'offre aucun élément chimique qui ne se rencontre habituellement dans les trois règnes de la nature. Par §on organisme physique il apparaît, à certains égards, comme un simple accident parmi les espèces du règne animal. Il fait partie d'une série continue dans laquelle les organes se modifient et se complètent par degrés insensibles. Dans le classement fondé sur la valeur relative des facultés émanant des diverses organes, l'homme est loin d'occuper toujours le premier rang. Pour la plupart de ces facultés, il est même inférieur h beaucoup d'espèces ; pour la force et les dimensions, à l'éléphant ; pour la rapidité, au chiival ; pour l'agilité, au tigre ; pour la vue et l'ouïe, à l'oiseau; pour l'odorat, au chien et h d'humbles insectes. Il garde, moins que la plupart des animaux, ce précieux équilibre des facultés physiques d'où résulte la permanence de la santé. Il ne possède point, à titre exclusif, l'aptitude h penser qui, h première vue, paraît être sa faculté caractéristique. On peut même douter qu'il soit plus capable de communiquer aux autres êtres de son espèce ses sentiments de

(1) I^es Ouvriers européens, I, liv. premier, ch. IJI.

contentement ou de crainte et certaines autres manifestations de sa pensée.

Los savants qui comparent méthodiquement, dans ranimai et dans Thomme, les fîicultés d'où émanent les phénomènes du mouvement et de la vie, ont donc pu, avec une certaine logique, faire entrer Thomme dans les classifications du règne animal. Au contraire, les sages qui étudient leur semhlable en vue de le rendre heureux, et les gouvernants qui contrôlent assidûment les actions du peuple pour le tenir en paix, sont tous conduits à ne voir entre Tanimul et Thomme qu'un contraste absolu (1).

Ce contraste est accusé par l'observation de tous les animaux. Il se montre particulièrement chez ceux qui, par leurs habitudes, se rapprochent le plus de l'homme. Tels sont, par exemple, ceux qui vivent en société dans les habitations qu'ils construisent.

Los (castors, les abeilles, les fourmis et les autres animaux, sociables possèdent en eux-mêmes les conditions d'une existence stable. Depuis l'époque de leur création, ils so ])orpétuent sur les mêmes lieux, dans un état de paix complète ; et les sociétés (ju'ils constituent ne se troublent ou ne se dissolvent qu(* sous l'action de forces étrangères àla communauté. Au contraire, peude sociétés humaines sont stables : depuis les premiers âges.

(l). « La nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-telle pas aux animaux... Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial... que soûl il perçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous les sentiments de môme ordre, qui, on s'associant, constituent prècis('iment la famille et l'Etat. » (Aristote : Politique, livre I, ch. 1, % 10. Traduction de J. Barthi^lemy Saint-Hilaire ; 1848, in-8o).

elles ont toujours reçu de leurs propres membres ou de leurs voisins les éléments du perfectionnement ou de la corruption ; et il n'existe peut-être pas de lieu où une société d'hommes ait offert le spectacle permanent du bonheur. Ce contraste dans les existences des deux sortes d'êtres dérive de celui qui se manifeste partout dans les deux sortes de sociétés : chez les animaux sociables, l'instinct assure le bien-être fondé sur la paix et la stabilité ; chez les hommes, l'abus du libre arbitre engendre souvent la souffrance déchaînée par l'instabilité et la discorde.

La définition delà prospérité, et le précis de renseignement traditionnel des peuples prospères.

• Avant de continuer.ee sujet, je crois utile de définir les termes que j'emploie pour exprimer les résultats qu'amène, dans l'existence de l'homme, l'action réitérée du bien ou du mal. J'applique, en général, les mots bonheur ou bien-être, malheur ou malaise ù la condition des familles. J'emploie plus spécialement les mots prospérité et souffrance pour exprimer le contraste des mêmes phénomènes sociaux dans les voisinages et les nations. En ce qui touche la prospérité, j'adopte la définition suivante, qui me paraît conforme aux indications «de l'histoire et au sentiment des contemporains satisfaits de leur sort. J'appelle « prospères » les sociétés où la paix règne sans un recours habituel à la force armée ; où la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et des voisinages est assurée par la libre entente des pères de famille ; où enfin la conservation de l'ordre traditionnel, fondé sur la loi morale, est le vœu commun des populations.

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Dans tous les temps les races prospères ont conqtiis le bonheur par le même moyen . Elles ont réprinié les tendances au mal, inspirées à la jeunesse par régoTsmei l'orgueil et les appétits sensuels. Considérée en elle** môme, la partie essentielle de cet enseignement resW identique depuis les premiers âges de Thumanité ; et je la réduis aux termes suivants.

Dieu, suprême auteur do toutes choses, a créé la terre et tous ses habitants. 1/liomme, son dernier ouvrage^ dilîère absolument, par sa nature intime, du reste de la création. En effet, chez les animaux sociables, Tindividii est doué des qualités qui assurent son bien-être propre et celui de la société dont il est membre ; il ne peut échapper à ce bien-être ; et il est contraint d'en jouir, sous la pression de l'instinct, loi suprême de son espèce. Chet les races humaines règne l'état de choses opposé, car l'individu et la société n'y sont point voués à un état unifonne de prospérité. Pour atteindre ce but, elles se sont toujours appuyées surun enseignement donné sous deux régimes principaux : chez les races simples^ par lô père de famille, unique dépositaire de la science et de l'autorité ; chez les races compliquées, sous le contrôle dû pèn», pîir des maîti'es spéciaux. Parmi ces maîtres ligurent toujours les ministres du culte ; on n'a jamais vu ime grande nation, riche et prospère, qui puisse se passer du frein qu'opposent, h la corruption des mœurs, les dogmes, les rites et le ])ersonnel de la religion. J*ai en vain cherché, depuis un demi-siècle, une autorité

sociale qui puisse concevoir l'existence d'une puissante race d'hommes où les pères de famille et le souverain seraient privés de ce concours. Le libre arbitre, qui est le coulre-pied de l'instinct et l'attribut distinctif de l'homme lui permet de varier à l'inlini les conditions de son existence» Ce don précieux, qui fait sa force, estèlï

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même temps la cause de sa faiblesse, car, lorsqu'il se livre à la seule impulsion de ses tendances innées, il se condamne lui-même au malheur. Dieu a conjuré cette déchéance de sa créature favorite par un autre don qui n'est point inhérent à la nature humaine. 11 a révélé à nos premiers parents la loi morale, qui a été plus tard formulée par le Décalogue, dans l'intérêt de leurs descendants. Il leur a enseigné ainsi que, selon le choix qu'ils feraient entre le bien et le mal, ils s'élèveraient à la prospérité ou tomberaient dans la souffrance. Par cette révélation, il a fourni à l'homme la lumière indispensable pour conquérir tous les avantages de la liberté, qui est la source de sa grandeur.

En résumé, l'homme, sans la connaissance de la loi morale, tombe au dernier rang des êtres de la création. Complété, au contraire, par cette connaissance, il ne s'assure pas seulement la paix et la stabilité : il jouit d'une satisfaction que l'animal ne ressent pas ; il sait que son bonheur est dû à la fois à sa propre initiative et à la bonté de Dieu. Dans ce simple fait réside l'éternelle explication des grands phénomènes de l'histoire : l'homme, libre dans le choix de ses actes, passe alternativement soit de la souffrance à la prospérité par la pratique delà loi morale, soit de la prospérité à la souffrance par l'oubli de cette même loi.

La science sociale intimement liée à la loi divine (1).

En analysant les ressources dont chaque nation dispose pour accomplir les réformes que sa constitution réclame, et en jetant les yeux sur l'avenir, on est toujours conduit à cette conclusion entrevue par tous les penseurs et exprimée sous mille formes différentes. Le rang qu'une société occupe dépend assurément des conditions matérielles où elle est placée et des institutions politiques qui la régissent ; mais ses éléments essentiels de prééminence appartiennent à Tordre moral. Et si, pour conclure l'analyse qui fait l'objet de cet ouvrage, il ' fallait indiquer la force qui, en agissante chaque extrémité de l'échelle sociale, suffit à la rigueur pour rendre le peuple prospère, nous n'hésiterions pas à signaler, au bas la prévoyance, au sommet la religion. Que la science nmltiplie ses découvertes, que la liberté déploie ses ressources 'et l'autorité son pouvoir, que la société tout entière accumule ses grandeurs et ses merveilles, leur labeur ne sera qu'impuissance si, sans rien abandonner des droits de la raison, elles ne maintiennent fermement dans les âmes la loi de Dieu. En analysant les faits et en remuant les chiffres, la science sociale ramène toujours les vrais observateurs aux principes de la loi divine. La vérité suprême, sous toutes ses formes, dérive d'une source unique ; et la pensée humaine, dans tous ses efforts, revient sans cesse vers le souverain principe du juste et du bien .

(1) Les Ouvriers européens, 1» cdii., fin.

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