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CHAPITRE III

Du Retour à la Fondation du Journal du Zollverein

Déboires en Wurtemberg. Ruine aux Etats-Unis. Séjour en Belgique. Séjour en France. Candidat au prix de l’Académie des Sciences morales et politiques. Louis-Philippe. Heine. « La liberté et les restrictions ». De l'importance d’une industrie manufactur‘ère nationale. Deuil douloureux. Retour en Allemagne. La ligne de chemins de fer Halle-Cassel. Docteur en Droit de l’Université d’Iéna. Séjour à Augsbourg. Marwitz. & Le Système national ». List reconnu citoyen du Wurtemberg. Le Congrès douanier de 1842, « Zollvereinsblatt ».

La décision de la Faculté de Fribuurg n’obligeait aucu- Déboires nement le gouvernement wurtembergeois à redonner à Fré- en Wurtemberg déric List sa qualité de citoyen. Néanmoins l’Allemagne entière était persuadée qu’il n’y aurait aucune difficulté à cet égard, tant ce geste apparaïssait comme la conclusion normale de la décision de l’Université. Mais la rancune des ennemis de List fut assez tenace pour que cette légitime faveur lui fut refusée. On eut d’ailleurs une façon raffinée de lui signifier ce refus. En effet, en réponse à sa requête, on lui fit savoir qu’il serait très bien reçu en Wurtemberg en qualité d’étranger autorisé à séjourner à l’intérieur du royaume. List, dès que cette décision ignoble lui fut communiquée, repartit à Leipzig où on lui fit fête.

De nouveaux ennuis l’y attendaient. Alors que le Journal -des Chemins de Fer semblait faire la conquête de tous les esprits et abattre toutes les difficultés, le gouvernement autrichien interdit l’entrée du territoire impérial à cette feuille. La décision est assez difficilement explicable. Sans doute y avait-il en Autriche, comme dans tous les autres

Ruine aux Etats-Unis

En Belgique

pays, une opposition agissante aux partisans sans cesse plus nombreux du réseau ferroviaire. Mais cela ne justifiait aucunement l'interdit qui frappait le Journal des Chemins de Fer, dont la modération de ton ne pouvait choquer aucune puissance. La thèse d’une intervention anglaise est donc infiniment plus vraisemblable, surtout en ces temps troublés de la politique autrichienne, que les succès de List auprès des capitales allemandes (et notamment de Berlin) avaient indisposée.

Mais de plus tristes nouvelles attendaient encore Frédéric List. Une grave crise financière, aux Etats-Unis, avait à peu près complètement ruiné le grand capitaliste qu’il était devenu. Le coup fut terrible pour Mme List, qui craignait de voir à nouveau les siens dans le dénûment. Devant sa ruine brutale et la peine de sa femme, List pour la première fois chancela. Le sort le frappait avec une brutalité qui, maintenant, lui semblait au-dessus de ses forces. Lutteur jusqu’à présent capable de surmonter les plus rudes obstacles, il tomba dans un désespoir profond qui inquiéta gravement les siens. Il demeura plusieurs jours presque sans parler, en proie à une agitation à laquelle succédait un abattement complet. Mme List, comprenant les raisons de cette « tempête sous un crâne », eut la force de surmonter sa propre affliction et de consoler son mari, de lui rendre son courage, sa confiance. Elle y parvint, mais List avait eu le temps de comprendre que ses forces étaient limitées.

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C’est sur le conseil de Mme List qu’il entreprit, avec une de ses filles connaissant parfaitement la langue française et dont il avait fait sa secrétaire, un voyage en Belgique et en France. Il allait encore une fois trouver à l’étranger des compensations à l’ingratitude persévérante de ses concitoyens, de ceux qui, légalement, n'étaient plus que ses anciens concitoyens.

List retrouva en Belgique Gendebien, devenu président du Tribunal de Mons et qui devait mourir quelques mois après le séjour de List. Il revit Alexandre Gendebien, fils du vieux ministre, non moins ardent patriote que son père mais d’opinions moins assurées quant aux questions économiques. Il revit également Charles Rogier et eut avec

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lui de longs entretiens : cet homme ardent et habile inquiétait un peu List qui le croyait, à juste titre, hésitant dans ses principes économiques non point sur la partie intérieure du programme nationaliste, mais sur la question des rapports commerciaux avec les puissances étrangères. C’est par Rogier qu'il fit la connaissance d’un homme politique éminent avec lequel il devait conserver d’excellents rapports, Jean-Baptiste Nothomb. Chaque fois que List noue d’intéressantes relations avec un homme d’Etat, ou subit l'influence de cet homme sans le connaître, on peut assurer que son passé présente avec le passé de cet homme de nombreux points communs. Nothomb eut avec le roi Wilhelm I‘ de Hollande des difficultés comparables à celles que List eut avec le roi Wilhelm I‘ de Wurtemberg. Il attaqua notamment le manque de respect du souverain, respect exigé par le Traité de Vienne, pour les institutions régionales belges. Il reprocha à l’administration ses excès tyranniques mais, après la révolution belge de 1830, il est le champion de la monarchie qu’il conçoit comme une institution à la fois de commandement politique et d’arbitrage économique. Lorsque List arrive en Belgique, Nothomb est ministre des Travaux Publics et son premier soin est de mettre à l’étude le problème des canaux et des chemins de fer. Profondément national, Nothomb, grand ami de la France, est également un admirateur de l’Allemagne et, rêve non moins cher à Frédéric List, son idéal politique est l’alliance entre ces deux puissances, et avec la Belgique, évidemment.

Par l'intermédiaire de Nothomb, List est présenté au Président du Conseil, le comte Theux de Meylandt, et au roi Léopold : les deux hommes furent vivement impressionnés par l’exposé de sa doctrine et de ses applications pratiques. Le roi Léopold l’invita à s’établir en Belgique d’une façon définitive, List recevait ici un accueil charmant, comparable à celui qu’il avait reçu aux Etats-Unis. La Belgique, maintenant séparée des Pays-Bas est, elle aussi, Etat neuf, et List y aurait pu jouer un grand rôle. List déclina l’offre du roi et lui demanda de vouloir bien le recommander au bon accueil du « roi des Français » Louis- Philippe 1°.

Enfin, c’est, selon Richelot, au cours d’une promenade à Ostende que List rencontra le docteur Kolb. Celui-ci avait

Le roi Léopold

Le docteur Kolb

Un concours de l’Académie des Sciences Morales et I Politiques

Le texte de List

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été des amis de Joseph von Baader et ne tarda pas à être uni à List par les liens d’une vive amitié. C’est grâce à lui que s’ouvrirent à nouveau pour List les colonnes de la Gazette d’Augsbourg, à laquelle il adressa de nombreux articles pendant tout son séjour hors d'Allemagne.

En 1834, l’Académie française des Sciences Morales et Politiques mettait au concours le sujet suivant : « Lorsqu’une nation se propose d'établir la liberté du commerce, ou de modifier sa législation sur les douanes, quels sont les faits qu’elle doit prendre en considération pour concilier, de la manière la plus équitable, les intérêts des producteurs nationaux et ceux de la masse des consommateurs? »

Ce sujet brûlant d’actualité avait été proposé par le baron Dupin, celui-là même qu’on a cité comme un précurseur de List. Ce fut Dupin qui fut chargé du rapport sur les réponses au concours : son rapport fut négatif et le sujet fut présenté à nouveau en 1837, au moment même où List arrivait de Belgique en France. Un tel sujet ne pouvait manquer d’intéresser l’économiste. Mais le temps lui faisait défaut car le travail devait être prêt dans les quarante jours qui suivirent le moment où List eut connaissance, tout à fait par hasard, du sujet.

Il serait exagéré et de voir en ce travail une « composition d’écolier » et d’y voir « la révélation pour List des principes du commerce international ». Nous nous rallions pour notre part à l’opinion modérée d’Eugène d’Eichthal dans son rapport intitulé « L’économiste Frédéric List candidat à l’un des concours de l’Académie des Sciences morales et politiques en 1837 », rapport lu à la séance du 15 mars 1913 de la dite Bcadèmie et paru dans la Revue rer et Littéraire (1) du 29 mars 1918.

De la composition d’écolier, le texte de List tient cependant par « l’exquise maladresse » avec laquelle il encense ceux qui seront ses juges, et notamment par la façon très

(1) La Revue Politique et Littéraire est devenue depuis la Revue Bleue. La communication d’Eichthal est parue en une brochure éditée par les soins de la Revue Politique et Littéraire et de la Revue Scientifique, 41 bis, rue de Chateaudun à Paris.

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honnête, mais très naïve, avec laquelle il avoue la rapidité de son travail. Lisons ceci : ses juges sont « des hommes qui, habitués eux-mêmes à produire des ouvrages remarquables, en exigent autant des autres »; son but « est d’obtenir les suffrages d’un corps savant qui, étant le premier du monde dans la partie à laquelle il consacre ses forces et ses efforts, peut à son gré dispenser ou retirer la valeur et la réputation littéraire ». Lisons surtout cette perle : « s’il est pardonnable à un concurrent académique de supposer qu’il pourrait être l’heureux vainqueur qui emporterait le prix promis, il sera également permis à l’auteur d'observer que dans le cas où, malgré les défauts de son œuvre, celle-ci par bonheur obtiendrait le prix, il se sent capable de la compléter et de la perfectionner comme il sent qu’il eut dû le faire, pour justifier la décision de l’Institut. »

Vingt-sept mémoires furent adressés à l’académie. Celui de List portait pour devise celle qui devait figurer en exergue du Système National d'Economie Politique : « Et la patrie et l'humanité! ». Celui de List bénéficia d’un rapport favorable du baron Dupin, rapport qui néanmoins considérait que tous « les concurrents se sont mépris sur la position de la question. Ils se sont proposés surtout de décider laquelle des deux doctrines est préférable, celle de la liberté commerciale ou celle des restrictions ». (Rapport du 30 juin 1838.) List, constatant que la commission de l’Académie avait rangé son mémoire parmi les trois premiers, se prétendit satisfait (1). Maïs en réalité sa désillusion fut grande.

Les membres de la commission étaient, outre Dupin, Rossi, La Borde, Villermé, Passy. List, commentant les résultats du concours, pour lequel aucun prix ne fut délivré,

(1) List écrit dans la préface du Système National : « Pour rétablir une santé altérée par le travail et par des chagrins inouis, je fis au printemps de 1837 un voyage à Paris. J’y appris par hasard qu’une question relative à la liberté et aux restrictions en matière de commerce, déjà une fois proposée, avait été remise au concours par l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Là-dessus, je me décidai à mettre par écrit la substance de mon système, Mais, réduit, faute d’avoir avec moi mes travaux antérieurs, aux seules ressources de ma mémoire. mon œuvre dut être très imparfaite. Néanmoins. j’eus lieu d’être satisfait du résultat, pour un travail fait si rapidement... les juges appartenant tous par leur foi scientifique à l’école cosmopolite »

Résultats du concours

List juge son jury

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