‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 14 sur 55 · HE · texte numérisé non relu

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pour qu’un projet soit étudié. Les adversaires des chemins de fer s’agitent : à quoi bon risquer des sommes si importantes pour une entreprise plus que hasardeuse, déjà si discutée dans l’Angleterre qui l’a tentée? Les « particularistes » renforcent l’opposition : seule la nation entière peut faire les frais nécessaires, il faudra bousculer les volontés régionales, imposer une autorité arbitraire, accroître considérablement les charges publiques. List écrit au roi de Bavière, résumant en une lettre remarquable ses arguments déjà énoncés dans ses articles. On parvient à déconsidérer List dans l'esprit du roi, à le lui peindre comme un révolutionnaire doublé d’un fou, grisé par sa popularité aux Etats-Unis.

De cette popularité, List ne fait presqu’aucun cas depuis que Joseph von Baader lui a signalé l’impression produite par ses articles en Allemagne. Il ne songe plus qu’à retourner dans sa patrie, à persuader le peuple allemand de prendre la résolution courageuse qu’il suggère. Les Etats- Unis font cependant tout pour le retenir : il est une des plus hautes personnalités non seulement de la Pennsylvanie mais de tout l'Etat fédéral. Quiconque a consulté les grands hommes politiques comme Jackson, Clay, Madison, Edward Livingston et le fougueux libre-échangiste et esclavagiste John Caldwell Calhoun, ne manque pas d'aller trouver le professeur List. Jackson sollicite souvent son avis, non seulement en matière d'économie intérieure, mais encore sur les questions de politique internationale :

pourrait-il trouver meilleur conseiller que cet Allemand, ami dé La Fayette?

La Fayette ne cesse pas en effet « de faire en France la pluie et le beau temps » ou tout au moins d’en donner l’impression. Quand les Ordonnances de Charles X ont soulevé la fureur populaire, soigneusement préparée et entretenue par le banquier Laffitte et tous ceux qui se savaient les futurs bénéficiaires d’une révolution, ce fut La Fayette qu’allèrent trouver les envoyés du roi. Et c’est lui qui prononce « le verdict de mort de la légitimité » (Hanotaux) en disant ces simples mots : « Il est trop tard », et en écrivant cette simple phrase : « Toute conciliation est impossible; la famille royale a cessé de régner ». Louis-Philippe d'Orléans vient le trouver à son tour : « Vous savez,

lui dit La Fayette, que je suis républicain et que je regardé la constitution des Etats-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. — Je pense comme vous, répondit le duc d’Orléans; il est impossible d’avoir passé deux ans en Amérique et de n'être pas de cet avis; mais croyez-vous, dans la situation de la France et d’après l’opinion générale, qu'il nous convienne de l’adopter? — Non, répond La Fayette; ce qu’il faut aujourd’hui au peuple français, c’est un trône populaire entouré d'institutions républicaines, tout à fait républicaines. — C’est bien ainsi que je l’entends », reprit le prince. (Citation dans Hanotaux, Histoire. politique de 1804 à 1920. ) On a pu dire que le règne de Louis-Philippe était né de « l’embrassade de La Fayette ». Jamais les Etats- Unis n’avaient vu leur « libérateur » si puissant en France. Jamais les Etats-Unis n’avaient bénéficié en France d’un courant d'idées aussi favorable. Le président Jackson jugea le moment venu pour envoyer auprès du gouvernement français un délégué particulièrement compétent pour entamer des négociations concernant l’affirmation de l’amitié franco-américaine et préparer un terrain d'entente pour un remboursement retardé des dettes des Etats-Unis. Et l’idée lui vint d’envoyer en mission son ami allemand. Curieux fait historique, en vérité. L'ancien fermier de Harrisburg, ambassadeur des Etats-Unis, hésitait à accepter cette nouvelle charge. Son intérêt lui dictait de demeurer aux Etats-Unis, son cœur l’appelait en Allemagne.

Le président Jackson, pour le décider, eut recours aux grands moyens. Il lui offrit la possibilité d’un retour honorable dans sa chère patrie allemande. En effet, il le nomma consul des Etats-Unis à Hambourg, à charge par lui de passer d’abord par la France et d’y régler la question des relations franco-américaines. List, aussitôt, accepta. En décembre 1830, il arrive à Paris, voit La Fayette et les principales personnalités politiques du moment. Il est partout reçu avec discrétion, car il est un chargé de mission spéciale, mais avec déférence et amabilité. On a, sans aucune preuve, avancé que List s’entretint en France avec les principaux disciples de Saint-Simon, et notamment avec Leroux. On a également soutenu qu’il y avait entre la doctrine de List et celle des Saint-Simoniens de nombreux points communs. La vérité est que les Saint-Simoniens se revendiquèrent de la doctrine de l’économiste allemand, dont la célé-

Le Consul List

. Entrevues et articles

brité s’accroissait de jour en jour. Ils étaient en accord avec lui sur la nécessité d’une protection de la production nationale. Mais toute la partie collectiviste de leur programme s’oppose au sens traditionaliste et, en quelque sorte, corporatiste de List. List n’éprouva jamais qu'une antipathie profonde pour ceux qui, au lieu d’en faire le chef arbitral des forces économiques et l’instrument prolecteur de cette économie dans les relations internationales, voulaient faire de l’Etat l’unique héritier des richesses nationales et leur répartiteur. Tous ceux qui ont étudié avec application la vie de List, Richelot comme Eheberg, ont nié l'existence de toute relation entre List et les Saint-Simoniens. Ce sont là des affirmations tendancieuses des principaux adversaires de Frédéric List, de ceux qui, comme Karl Marx, comprenant combien la doctrine de List s’opposait à la réalisation du programme collectiviste, ont tenté d’en faire un plagiaire et un adaptateur infidèle des théories de ceux-ci.

Les entrevues diplomatiques de Frédéric List lui prirent assez peu de temps et lui permirent de faire parvenir à Jackson un rapport enthousiaste sur l’avenir des relations entre la France et l’Amérique. Mais il n’eut guère le temps de fréquenter les cercles philosophiques et les écoles économiques. En effet il fit la connaissance à Paris de Jean- François Gendebien. Le vieux ministre patriote belge lui exposa la situation actuelle de son pays et lui fit faire la connaissance de son fils et de Charles Rogier, le grand animateur de l’insurrection belge de 1830, alors dans toute l’ardeur de ses trente ans, et éloigné des idées libérales qu’il devait défendre à la fin de sa carrière politique. L’un et l’autre, grands amis de la France, écoutèrent avec un intérêt particulier les idées générales que List développa concernant les avantages que présentait pour la Belgique un nationalisme économique tempéré par une collaboration commerciale soigneusement calculée avec les puissances voisines, et sa proposition de créer un chemin de fer joignant Anvers au Rhin. List néanmoins étudia quelques problèmes de la politique intérieure française et fit paraître des articles dans la Revue encyclopédique et dans le Constitutionnel. Dans la première, sous le titre un peu pompeux de Réformes économiques, commerciales et politiques applicables à la France, il fait surtout acte d’hôte aimable et

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exprime son espoir de voir la grandeur française basée sur la moditication nouvelle de son régime. Néanmoins, il insiste sur la nécessité d’une production accrue et défendue et ne se sert de l’exemple français que pour énoncer à nouveau quelques-unes de ses idées familières. C’est là un texte auquel les journalistes modernes préfèreraient substituer une interview : on a voulu connaître l’opinion d’un maître étranger sur la question française,et il a commis un exposé hâtif, pénible et broussailleux sur lequel ni lui, ni ses biographes, ni ses commentateurs (à part Richelot qui se contente d’une mention) ne jugent bon d'attirer l’attention. Un seul passage est intéressant : c’est celui où il reprend ses chères idées sur la création d’un réseau de chemins de fer. Il y cite ses arguments classiques, mais ce sont là des arguments à peu près nouveaux pour le public français, même pour le public d'élite. Dans le Constitutionnel, List, à qui l’on avait demandé son sentiment sur la question brûlante d'actualité de l’expropriation pour cause d’utilité publique, donna son opinion avec simplicité et se prononça en faveur de l’expropriation. On a remarqué que sur ce point il se trouvait en accord avec les Saint-Simoniens. Mais il ne faut pas oublier que parmi les ennemis les plus acharnés des Saint-Simoniens se trouvaient de nombreux partisans de cette loi. Il est même intéressant de rappeler que le clergé de France était divisé sur la question et qu’il ne tarda pas à admettre en général la thèse de l’expropriation limitée à quelques cas certains d’utilité publique. C’est à cette opinion modérée que se rattache Frédéric List et, en fait, il se trouve fort éloigné de la version saint-simonienne, cette dernière ne cache pas l’espoir qu’elle met dans l’expropriation comme moyen de transmission de la propriété privée à PEtat, avec charge pour celui-ci de répartir les instruments de travail. Au demeurant, avouons que ces articles de List ne contribuent pas à rehausser son prestige : ils sont en marge de son œuvre logique. De tels « papiers » sont la rançon de sa célébrité. A leur sujet, un économiste et historien français, qui connaît particulièrement bien la question du Zollverein et l’œuvre de Frédéric List, nous disait qu’aujourd’hui ils auraient été remplacés par la parution de sa photographie et la citation de trois ou quatre phrases banales dans un journal du soir! A ce prix-là, les articles de List conservent une évidente valeur. List était en

Nouveaux chagrins

Retour en Amérique et départ

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droit d’espérer effectuer en Allemagne une rentrée glorieuse. |

Sa nomination au consulat américain de Hambourg faisait de lui un citoyen américain et le mettait à l’abri des tracasseries de ses adversaires allemands (1) mais List avaii gardé en Wurtemberg des ennemis puissants et n'avait pas régagné la faveur royale. Le gouvernement wuriembergeois fit pression sur le gouvernement de Hambourg tandis que le Secret Service Money anglais s’appliquait à exciter l’opinion publique contre le nouveau consul. Devant ces difiicultés, qui parvinrent aux oreilles du gouvernement fédérai ds Etats-Unis, le Sénat américain, qui a pour mission de ratifier la nomination des hauts fonctionnaires et qui n'avait pas eu encore à se prononcer sur la décision de Jackson, n’accorda pas son assentiment. List fut le premier à préveair Jackson et Madison des difficultés qu’il rencontrerait. L'idée d’une non-ratification par le Sénat américain fut vraisemblablement soumise à List avant son exécution. Elle n’a rien d’infamant pour lui, bien au contraire. Le Sénat américain ne désapprouve nullement le choix du président mais, constatant l’état de l’opinion hambourgeoïise à l’égard de son consul, il renonce à sa nomination. Ham-

bourg fut d’ailleurs privée de consul pendant un certain temps.

List repartit pour l'Amérique le 23 octobre 1831.11 rendit compte de sa mission au président Jackson en présence de Martin van Buren, devenu l’homme de confiance de ce dernier. Il est assez curieux de noter que Buren avait eu un sort comparable à celui de List puisque, nommé ambassadeur à Londres au début de 1831, vivement attaqué par l’opinion publique anglaise qui lui reprochait d’avoir été un des principaux animateurs de la guerre anglo-américaine, il vit sa nomination rejetée également par le Sénat américain.

(1) La question s’est posée de savoir si la nomination de List valait transfert de nationalité avant que le Sénat ne l’ait ratifiée. La coutume américaine pencherait vers l’affirmative. D'ailleurs, List étant chargé de mission officielle du gouvernement américain auprès du gouvernement français prend évidemment la nationalité américaine pendant la durée de son mandat. Ces questions ont toujours été délicates

et exceptionnelles, soumises à la courtoisie internationale, Ce sont surtout des questions de fait,

Ïl devait d'ailleurs trouver en Amérique de grandes compensations politiques et, après avoir été le vice-président de Jackson, devenir son successeur à la présidence, mais l’Angleterre le poursuivra de sa haine tenace et contribuera aux futurs échecs de sa candidature.

List put constater avec plaisir que ses affaires avaient prospéré pendant son absence : il avait quitté l'Amérique quelques mois avant l'inauguration du chemin de fer dont il était l’auteur. Il retrouvait sa mine bien exploitée, servie par des moyens de transport pratiques, lui assurant un revenu annuel appréciable. Il plaça la majeure partie de sa fortune en actions industrielles. Il sollicita de Jackson un nouveau moyen de retourner en Allemagne. Il estimait qu’il serait bien accueilli comme consul dans certains Etats. Jackson, tenant à lui donner une preuve de la confiance du gouvernement américain et aussi à donner une leçon à Hambourg, n’hésita pas à confier à List le poste important de consul américain à Leipzig (1) et List, emmenant sa femme et ses enfants, repartit pour l’Europe dès juillet 1832. Il quittait les Etats-Unis qui lui avaient procuré fortune et célébrité, auxquels il avait rendu tant de services éminents. Il quittait des hommes qui l’aimaient et l’estimaient, croyaient en son génie, garderont précieusement son souvenir, transmettront sa doctrine. Il quittait un pays où il était unanimement respecté, un pays où la courtoisie politique avait charmé ce batailleur. Jackson pouvait espérer revoir List. List ne pensait guère revoir Jackson. Il règle ses affaires en vue d’une longue absence, ne conserve qu’un rôle de capitaliste et de chef moral. L'idée d’un départ définitif du professeur List se répandit. Il reçut les adieux non seulement de Buren mais de Caldwell Calhoun, adversaire de ses théories. Il alla saluer Henry Clay qui souhaita le revoir bientôt et s’efforça de lui montrer quel rôle.il lui restait encore à jouer aux Etats-Unis. Mais List quittait le continent américain pour n’y jamais revenir.

Mme List fut gravement malade pendant le voyage et List dut s'arrêter à Hambourg avant de se rendre à Leipzig.

Il ÿ resta un an, trop inquiet sur la santé de sa femme pour

(1) L'attribution de la nationalité américaine à Frédéric List n’est ici plus douteuse, Richelot fait justement remarquer que les fonctions consulaires de List n’étaient pas rémunérées,

Hambourg

Le Staatelexicon

se résoudre à la quitter. Hambourg devait accueillir et héberger avec respect ce consul étranger qu’elle avait refusé pour elle-même. Leipzig n’avait fait aucune difficulté, bien au contraire, pour accueillir l’Allemand devenu grand citoyen américain, Pendant son séjour à Hambourg, List entreprit la composition d’une encyclopédie résumée des sciences politiques destinée à répandre les idées du nationalisme économique.

Cette encyclopédie, le Staatslexicon, ne présentait pas pour Frédéric List l’intérêt passionné que signale Richelot. Son projet initial avait été d’en faire une sorte de dictionnaire économique dont il eut été le premier rédacteur. Mais List était tellement accaparé par l’étude de son projet d’établissement des chemins de fer en Allemagne qu'il dut se contenter du rôle de chef de la publication, répartissant le travail entre ses principaux collaborateurs et s’occupant des conditions matérielles de la parution. Il réussit mieux dans cette seconde partie de sa tâche que dans la première. Le Staatslexicon devint en fait une encyclopédie d’histoire sociale et politique (1). Le principal rédacteur en fut Charles Venceslas von Rotteck, historien et économiste de Fribourg, célèbre par ses campagnes en vue de l’unité nationale. List n’ayant pas trouvé les commanditaires qu’il espérait fut le principal financier de l'affaire, et on peut dire que son rôle se borna à peu près à cela.

Mais ce rôle, pour limité qu'il fut, lui causa d’assez nombreux ennuis : l’ultime lecture des textes qu’il avait réunis lui révéla de nombreuses erreurs de doctrine et même des contradictions entre les différents collaborateurs. Il essaya

(1) Welcker, qui fut un des collaborateurs-du Sfaatslexicon, lui reprocha une absence fâcheuse de plan général, les articles du dictionnaire qui tous « touchaiïent une matière de l’économie des Etats » ayant été choisis sans que fût précisé le développement de leur rédaction. On essaya de les répartir selon les « spécialités » des rédacteurs, et c’est ainsi que List traita des chemins de fer. Chaque rédacteur se trouvait maître de son article, et cette indépendance exagérée, due à la qualité même des collaborateurs, fut nuisible à l’ensemble de l’ouvrage. Notons d’ailleurs que c’est là le défaut courant des encyclopédies contemporaines du Staatslexicon, surtout en Allemagne où la formule du dictionnaire est particulièrement en vogue depuis 1760.

Hartmann a affirmé, sans grande preuve, que certains articles attribués à List ne furent pas rédigés par lui.

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d'y remédier, mais c'était une tâche difficile qui lui valut immédiatement l'hostilité de certains rédacteurs. Joseph von Baader l’aida à calmer les conflits ainsi créés et aplanis tant bien que mal. Difficultés matérielles aussi : le libraire chargé de l'édition ne tint pas ses engagements, se fit plus exigeant. L'encyclopédie parut néanmoins. Elle n’eut qu’un succès médiocre, une manière de succès d’estime. Le Stfaatslexicon ne servait en rien la gloire de List mais avait été une opération très coûteuse.

Nous n'en retiendrons que l’article de List « Canaux et chemins de fer », dont il a reparlé dans la préface du Système National. Il y reprend ses arguments habituels, mais avec une fougue littéraire qui ne le servit qu’à moitié. On a parfois prétendu que List n’avait pas rédigé lui-même cet article, qu’il en avait chargé un homme de confiance connaissant ses écrits précédents sur cette question. C’est bien improbable : List se consacra corps et âme au succès de la cause qu’il défend, et on conçoit mal qu’il ait pu laisser à un autre le soin de lutter à sa place et sous son nom pour cette cause. List voulait faire du Staatslexicon un instrument de grande propagande : il employa volontairement un ton plus passionné que de coutume, voulant enthousiasmer ses lecteurs. Or, le Sfaatslexicon ne fut guère lu que dans les milieux avertis, qui virent dans cet enthousiasme un moyen de suppléer à l’absence d’arguments profonds, ou bien « une sorte de folie ». C’est à ce sujet que List écrit, avec une peine visible, qu’on a fait de lui « une espèce d’enthousiaste dont l’imagination échauffée grossit tout ». Mais il en est le premier responsable : n’est-ce pas la rançon de la sincérité, de la foi?

List profita de son séjour à Hambourg pour essayer de convaincre les autorités locales de la nécessité d’établir au plus tôt ur programme ferroviaire. Il ne rencontra aucun appui, ni même aucun avis favorable. Il ne vit pas dans cette opposition une opposition de principe, mais une marque nouvelle d’antipathie à l’égard de sa personne. Il ne se trompait pas.

La santé de Mme List lui ayant permis de se rendre à Leipzig en août 1833, accompagné de toute sa famille, il reprit des relations suivies avec les personnalités du monde industriel et commercial. Ses projets furent écoutés avec

€ Canaux et chemins de fer >

Les chemins de fer

Leipzig

La voie ferrée Leipzig-Dresde

soin: les exemples américains qu'il citait firent sensation, Un petit groupement de fait (qu’on a parfois pris pour une société organisée et à qui on a été jusqu’à donner une raison sociale : la Société pour l’établissement des chemins de fer de Saxe) se forma, où se réunissaient sous la présidence de l’économiste non seulement des personnages éminents du monde économique, mais quelques-unes des plus hautes personnalités municipales de Leipzig et politiques de la Saxe. Sur leur invitation List se décida à publier une brochure pour la composition de laquelle les documents ne lui manquaient pas et qu’il intitula : D'un système de chemins de fer saxon comme base d’un système allemand, et en particulier de l’établissement d’une voie ferrée de Leipzig à Dresde.

Ici reparaît le List qui proposait la construction d’une ligne desservant sa mine américaine : il ne fait pas appel à l’enthousiasme de ses lecteurs mais se contente, en indiquant les principaux avantages qui résulteront de l’application de son projet, de tracer les lignes des voies à construire. Il les indique d’une façon si remarquable que, lorsque le projet sera mis à exécution, les plus petits détails de son projet seront obéis, et ceci par des hommes qui ne l’auront pas Ju mais qui seront amenés logiquement aux mêmes conclusions savantes que lui. L'homme d’affaires a ici le pas sur l’économiste. L’homme de doctrine le cède au réalisateur. Le fait est assez rare pour qu’on le retienne, car peu nombreux sont ceux qui ont tracé de leur propre main les applications immédiates de leur doctrine d’une facon tellement précise que les réalisateurs futurs ne les contrediront jamais.

La brochure eut un grand succès. List touchait les industriels et les commerçants au point sensible de leur intérêt immédiat. Ceux-ci le chargèrent auprès des autorités de démarches nombreuses qu’il avait déjà entamées en son nom personnel. Le gouvernement saxon exprima officiellement sa gratitude envers l’auteur du projet de chemins de fer. Les personnalités commerciales de Leipzig fondèrent une société commerciale pour la construction de la voie ferrée Leïpzig-Dresde et List fut nommé membre du comité. Sur le conseil d’un haut magistrat municipal de Leipzig, il fut décidé qu’un « don honorifique » en argent serait remis à l’'économiste. Mais les déboires ne devaient pas tarder à

énerver à nouveau un caractère pourtant bien radouci. La Société commerciale, étant en possession de la brochure fondamentale de List, n’aimait pas qu’il apparût comme la seule haute personnalité de l’entreprise. Simple membre d’un conseil qu’il eut dû logiquement présider, il se trouvait en butte aux jalousies de ceux qui désiraient le supplanter. Le gros argument de ses adversaires était le suivant : le consul List est un traceur de programme, il en est récompensé par sa participation à la Société et les manifestations de reconnaissance de la ville de Leipzig et du gouvernement de Saxe; il serait indiscret de sa part de prendre le pas sur ceux aui, par leur participation financière ou leur renommée locale, sont les vrais chefs de l’entreprise. Une véritable campagne fut dirigée contre lui par ses collègues de la Société (1) où on alla jusqu’à lui rappeler sa qualité de citoyen américain. Le don honorifique ne fut, en effet, qu’'honorifique, car il rapporta deux mille thalers à l’économiste, soit sept mille cinq cent francs. Haüsser raconte que le promoteur de l’idée du don honorifique avait dit à List : « Les habitants de Leipzig ne sont pas des Yankees : ils se conduisent en hommes d’honneur. » Et Richelot de commenter avec mélancolie : « Les Yankkee avaient fait sa fortune. »

List fait preuve d’une surprenante philosophie : il s’efface devant ceux qui le jalousent, ne riposte pas aux attaques dont il est l’objet, fait simplement remarquer qu’il n'a jamais rien demandé à personne, qu’il n’a mis aucune condition financière à sa participation aux travaux de la Société et décide de n’y plus prendre part qu’autant qu’on l’en priera. D’ailleurs ces vexations immédiates n’ont pas une grande importance. Elles n’empêchent pas que, pour le gouvernement saxon et pour toute l’Allemagne, List est l’auteur du projet et son réalisateur. Mais on ne peut s’interdire de comparer la situation du professeur allemand List en Amérique avec celle du consul américain List en Allemagne : les marques d’ingratitude de l'Allemagne à son égard le peinent mais ne le rebulent pas, et les bontés de l'Amérique n’ont pas su le retenir, Il ressemble au fils

(1) Il ne faut pas confondre cette Société commerciale avec la Société pour l’établissement des chemins de fer de Saxe, dont nous avons nié l’existence,

€« Le Journel des

Chemins de fer »

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d’une marâtre qui préfèrerait, pour revenir chez elle, abandonner une bonne mère adoptive que trouver chez celle-ci la considération et le bonheur.

Au demeurant il peut compter sur un retournement de l'opinion allemande en sa faveur jusque dans les sphères officielles. Ses démarches répétées auprès de tous les gouvernements et notamment auprès des autorités berlinoises lui prouvent, par la déférence et l’attention avec lesquelles il est toujours reçu, que sa patrie commence à comprendre l'intérêt de son œuvre nationale. Les journaux allemands publient ses articles, qui ne sont guère qu’une traduction et une adaptation de tout ce qu’il écrivit déjà sur la question des transports. Mais il sent la nécessité de fonder une feuille consacrée uniquement à la question des chemins de fer. En effet, les gouvernements s’inquiètent plus que jamais de la question, et déjà les industriels s’équipent. C’est même sous la poussée de cette industrie que le projet entrera en voie de réalisation. Pour achever de persuader les gouvernements, pour coordonner les efforts des industriels, surtout pour coordonner l’action des Etats, List fonde à la fin de 1835 le Journal des Chemins de Fer.

Un historien a déclaré que l’Allemagne ne croit jamais que ce qu’elle lit. Le Journal des Chemins de Fer, dès ses débuts, fit plus de besogne que toutes les démarches de List. Les dirigeants de tous les Etats allemands, les personnalités de toutes les provinces et de toutes les villes le lisent, le commentent. Ses idées sont presqu’unanimement approuvées. List peut lire dans les journaux qu’il est « le génial serviteur de la cause commerciale allemande » et que « l’Allemagne doit se féliciter du retour du professeur List qui consacre à sa grandeur toute son activité désintéressée ». List est sans cesse en voyage : Berlin, Magdebourg, Sondershausen, Giessen. Il séjourne un moment à Francfort-sur-le-Mein où avait eu lieu la Foire si utile à Schnel!/ Il alla à Mannheim, à Heidelberg, à Karlsruhe. Le pays de Bade l’accueillit à bras ouverts. Dès lors il n’eut plus qu’une idée : rentrer en Wurtemberg. Il se fit renseigner sur l’état d'esprit du gouvernement: on le lui garantit favorable. C'était beaucoup dire : la réputation de List, les honneurs qu’il recevait partout, obligeaient le Wurtemberg à accueillir honnêtement List. L'état d'esprit de la population lui

était d’ailleurs nettement favorable, trop sans doute, car les gouvernements n’apprécient pas le prestige qu’exerce un homme sur leurs administrés, surtout quand cet homme est un ancien exilé qui rentre en triomphateur. L'arrivée de List à Stuttgart fut une des rares pages joyeuses de la vie de List : la foule l’acclama, les personnalités officielles le reçurent avec le plus grand respect. Mais dans leurs discours, il n’était question que de «Monsieur le consul List», et List

résolut d’en finir avec ce titre qui consacrait sa nationalité

américaine, et de reprendre enfin la nationalité allemande. Il avait été très bien conseillé par le fidèle Joseph von Baader qui, avant de mourir en 1835, lui avait ‘recommandé de faire annuler son procès avant de solliciter la reconnaissance de sa qualité de citoyen wurtembergeois, ceci afin d’apparaître devant les autorités wurtembergeoïises fort d’un jugement et non pas implorant une faveur.

La Faculté de Droit de Fribourg examina les pièces du procès qui avait opposé List au gouvernement wurtembergeois et en prononça la nullité. List, fou de joie, écrivit à sa femme, demeurée à Leipzig : « Ce sont de braves gens que les Souabes! » Il décida de solliciter dès maintenant la reconnaissance de sa qualité de citoyen wurtembergeois et voulut se réinstaller avec sa famille à Reutlingen. Ainsi, après douze ans d’exil, List, riche et considéré, se préparait à rentrer dans cette ville au service de laquelle il s’était tant dévoué et qui avait gardé une telle place dans son cœur.

Révision du procè:

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