‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 41 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L’Influence de List sur les Doctrines :

dans les autres Pays d'Europe

et notamment en France

La doctrine liée à l’étude des faits : au Portugal, en Italie, dans les Etats centraux. En Belgique : Rutten, Frantzen, Degrelle. En France : Paul Cauwès, Lucien Brocard; l’école de la Justice Sociale et l’école corporative moderne : La Tour du Pin, Firmin Bacconnier, Pierre Marty; néo-socialisme et nationalisme socialiste.

Section première

L'INFLUENCE DE LIST SUR LES DOCTRINES DANS LES PAYS D'EUROPE AUTRES QUE L’ALLEMAGNE, L’ANGLETERRE ET LA FRANCE

Dans des pays comme le Portugal, l’Italie et les autres Etats autoritaires dont nous aurons à parler, il serait de mauvaise méthode de distinguer l'influence sur les doctrines de l'influence sur les faits historiques eux-mêmes. En effet, si l’on se souvient des conditions dans lesquelles se sont instaurés les régimes de l’Italie et du Portugal modernes, on reconnaîtra qu’il n’y a pas, au moins à l’origine, de doctrine bien établie, et la littérature économique et sociale surgie après le changement de régime a été surtout une littérature de commentaires. Nous aurons à établir qu’une certaine influence a été exercée par la doctrine de List sur l’évolution du Portugal et de l'Italie, mais il s’agit

En Belgique

Le R. P. Rutten

là d'une influence sur les esprits plus que sur les œuvres, sur les principes du gouvernement plus que sur les travaux préparatoires d’ailleurs peu nombreux. Nous citerons cependant parmi les économistes dont la doctrine se ressent le plus manifestement de l'influence de List, au Portugal M. Pereira dos Santos, M. de Botehlo, M. Ferro, M. Albano de Sousa, le Dr Albino Vieira da Rocha, M. da Costa, et surtout le Dr Bento Carqueja et le Dr Anselme de Andrade, et en Italie les professeurs Sforza et Tosti, MM. Mario Missiroli, de Pace, Piccoli et même M. Filippo Carli d’une part et M. de Michelis d’autre part.

En ce qui concerne les Efats centraux, la doctrine est intimement liée au mouvement politique et économique en faveur notamment de l’organisation mitteleuropéenne et paneuropéenne. C’est donc en étudiant, dans le chapitre suivant, ces mouvements eux-mêmes que nous verrons l’influence exercée par List. Parmi les auteurs, outre Schmoller déjà cité, signalons F. Naumann, l’auteur du livre Mitteleuropa, Otto Tannenberg, auteur présumé de Gross-deutschland, Franz Liszt, le comte de Coudenhove-Kalergi, le Dr A. Fall et François Honti, défenseurs de la cause hongroise moderne.

En Belgique, l'influence doctrinale de Frédéric List a été et est encore assez considérable. À la différence des pays que nous venons de citer, cette influence s'exerce là sur les idées et non sur les faits politiques.

Les principaux partisans du nationalisme économique sont cependant d'opinions politiques très différentes. Les catholiques sociaux se prononcent pour un nationalisme modéré basé sur l’organisation professionnelle et la sauvegarde de l’économie nationale. C’est ainsi que le R. P. Rutten rejoint le programme de List au moins sur trois points :

d’abord, le rôle de l'Etat est d’harmoniser la production nationale. Il n’est toutefois pas question ici de pratiquer à proprement parler un programme d’économie nationale très constructif. On s’en tient surtout à une reconnaissance

des nécessités de protection du travail national;

ensuite, la politique économique doit être basée sur la prise en considération des éléments sociaux : protection de la main-d'œuvre nationale, développement de l’industrie ‘et protection de cette industrie par l'Etat pour assurer un emploi satisfaisant de la main-d'œuvre; intervention de l'Etat comme protecteur des ouvriers;

enfin, une grande part est faite dans la gestion de l’économie nationale à la représentation professionnelle, celleci devant assurer la stabilité administrative.

C’est tout un développement moderne de la doctrine du

nationalisme économique, et notamment de son programme constitutionnel, que propose M. André Frantzen. Il considère le régime corporatif comme l'aboutissement naturel d’un système de nationalisme économique. 1l reprend et complète toute la doctrine de List relative à la stabilité administrative et à la forme de gouvernement. Cette reprise d’un point du Système National ordinairement méconnu ou délaissé est assez exceptionnelle pour qu’on s’y étende un peu.

List est partisan d’une forte discipline publique, mais il est hostile à toute tyrannie (exception faite de cas spéciaux comme celui de Machiavel). Absolument d’accord avec lui sur ce point, M. Frantzen constate que « les chances de despotisme sont en raison inverse du développement de l’organisation politique. Je ne dis pas, ajoutet-il, que ce despotisme deviendra impossible, mais qu’il tendra vers l’impossible » (1). En définitive, il associe le problème constitutionnel et le problème de la stabilité administrative.

Il n’a aucune confiance dans la démocratie telle qu’elle est actuellement conçue : « Le destin de la démocratie, écrit-il, est d’aller toujours vers le collectivisme, vers une réglementation par l’Etat de tous les actes de la vie sociale et même de la vie privée. Cela est fatal en un régime où l'opinion du grand nombre est maîtresse : la théorie simpliste de l'intervention de l’Etat pour assurer la justice et l'égalité est la plus accessible, et elle flatte le mieux les passions humaines. » (2) List ne voulait pas que le système

(1) In Le progrès politique (Cahiers corporatifs de Bruxelles). (2) Op. cit. Cf. notre compte rendu in Le Corporatisme, numéro de janvier 1938,

M. Frantzen

Le problème de Ïa stabilité administrative

L'ordre civil

national put entraîner une compression des libertés. L'école du socialisme de la chaire a fait assez bon marché de ce souci du maitre. Aussi M. Frantzen s’oppose-t-il catégoriquement aux conclusions de Wagner. Le nationalisme a° fait fausse route en accroissant à l'infini les attributions et les pouvoirs de l'Etat, qui, selon M. Frantzen, doit avoir uniquement « à veiller le cas échéant à l'harmonie en qualité d’arbitre et haut protecteur ».

Pour assurer la stabilité administrative, M. Frantzen, qui constate que l’autorité est exercée par trois « ordres », l’ordre militaire, l’ordre judiciaire, et l’ordre civil ou des fonctionnaires agents du souverain, considère que c’est ce troisième ordre qu’il convient d’organiser. Jusqu’à présent, les programmes inspirés par List ont donné le pas à l’organisation économique sur l’organisation administrative. Pourtant l’équilibre national est fonction de l’entente entre ces deux organisations, et c’est pourquoi M. Frantzen affirme que la stabilité administrative nécessaire à l’ordre économique ne sera obtenue qu’au jour où, par le régime corporatif, les domaines économique et politique seront bien séparés, et où l’ordre des fonctionnaires aura bénéficié d’une éducation spéciale, basée sur l’enseignement de la politique « science autonome dont l’économie sociale serait la branche mère et l’histoire la base » (1).

(1) Les idées de M. André Frantzen sont d’une façon générale celles de l’Institut d'Etudes Corporatives Belge et de la Revue de l'Ordre Corporatif dont l’un des principaux rédacteurs est M. Charles Anciaux. A propos de l’organisation très stricte de l’ordre des fonctionnaires recrutés exclusivement parmi ceux qui ont été élevés dans l’étude scientifique de la politique, voici les réserves que nous faisions dans Le Corporatisme de janvier 1938 :

« M. Frantzen a écrit ainsi un excellent ouvrage, bien présenté. d’une lecture facile et convaincante. Ses exemples sont essentiellement empruntés à l’histoire de France, et cela. signale plus spécialement son œuvre à l’attention du public francais. Puisqu’il me faut chercher le talon d'Achille, je regretterai l’inélasticité de son système politique : il déplore la venue au pouvoir, sous l’ancien régime français, de ministres non préparés à leur tâche. Sully, Richelieu, Le Tellier et Colbert sont pour lui d’heureuses exceptions à une mauvaise méthode. Oublie-t-il Suger, Georges d’Amboise, Mazarin combien d’autres encore? Le souverain, chef et arbitre, prenu conseil non seulement des corps > constitués mais de qui bon lui semble : Joinville et Oresme ont été de vrais « ministres sans portefeuille ». Qui donc s’étonnerait de voir un Albert de Luynes élevé à la dignité ministérielle par Louis XIIL, à la suite d’un véritable coup d’Etat? — Sans doute, l’art politique doit être exercé par ceux aui sont nourris de science politique : mais cela ne Jl'mite pas le droit du Prince. Et d’ailleurs il faut faire la part du génie, »

Il convient enfin de signaler le programme autoritaire de M. Léon Degrelle, ou tout au moins sa partie économique. Faisant surtout appel à l’orgueil national, M. Degrelle préconise une économie nationale permettant à la Belgique d’atteindre dans la mesure du possible l’état économique complexe, List n’aurait pas admis cette pratique du nationalisme par un pays qui lui semblait trop petit pour que le système national y fut viable sous cette forme intransigeante, et il a toujours conseillé le rapprochement économique entre Belgique et Allemagne. M. Degrelle se défend souvent de partager cette opinion. C’est encore un exemple des déformations de la pensée de List, dont on veut faire un précurseur de l’autarcie.

# éd

Section deuxième

Page 1