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INFLUENCE DANS LES ETATS DE L'EUROPE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE

L'influence exercée par List sur la Belgique est intimement liée à l’œuvre de Jean-Baptiste Nothomb et de Barthélémy Theux de Meylandt, et elle ne lui survécut pas. Nothomb s’appliqua à faire de la Belgique un Etat politique indépendant dont l’économie renforcerait l’indépendance. Et pour cela, il voulut d’abord faire de la Belgique une zone de communication perfectionnée entre les puissances voisines. Ses efforts, couronnés de succès, pour la création de voies ferrées et routières, avaient également pour but de faciliter la vie industrielle de la Belgique et, sans être le moins du monde hostile à des conventions commerciales avec la France et avec l’Allemagne, il penchait vers une pratique modérée du nationalisme économique, la modération de ce programme venant du minimum de sécurité qu’assurait à l’économie belge son importance commerciale. C'était là un programme raisonnable, nuancé, opportun, dont Nothomb comprit encore mieux l’imporlance lorsque, ministre plénipotentiaire de Belgique auprès de la Confédération germanique, il put apprécier la situation des Etats allemands et le bien fondé des programmes d’unité nationale, Dans le ministère Muelnaere, il s’attacha, étant ministre de l’intérieur, à mettre fin aux querelles de partis, voulant faire l’union pour la défense de l’économie nationale. Il continua cette œuvre lorsqu’en 1843 il accéda luimême à la présidence du conseil, maïs l’opposition libérale, menée par Rogier ainsi que nous l’avons dit dans la partie

biographique du présent ouvrage, triompha de lui en 1840. Nothomb fut alors nommé ambassadeur de Belgique à Berlin. Il serait vain de rechercher une autre iniluence de List sur la politique belge.

List exerça-t-il une réelle influence sur les faits politiques en France? Les opinions les plus variées ont été proposées à ce sujet.

Les uns, s’illusionnant sur certains points communs à l'exclusion de tant de points d’opposition, font de List un vague ami des saint-simoniens et combinent artiiciellement les deux influences. Les autres répondent purement et simplement par la négative et rendent List aux Etats- Unis et à l’Allemagne. D’autres enfin sont impressionnés par la concordance qu’il y a entre la politique des nationalités de Napoléon III et la doctrine de List.

N'y a-t-il là qu’une coïncidence? Certes, List, pas plus au milieu qu’au début du xix° siècle, n’a le monopole des idées nationalistes. Mais il est probable que le succès de son œuvre dans l'élite économique et politique de la France, l'exemple de l’Allemagne voisine — elle plus directement inspirée par l’œuvre de List —, contribuèrent à répandre l’idée des nationalités. Nous constaterons d’ailleurs que les partisans des nationalités, et l'Empereur tout le premier, mettent en avant le grand argument de List, à savoir qu’une nation, pour bien vivre, doit se trouver dans des conditions naturelles favorables, tant au point de vue frontières qu’au point de vue population. C’est l’espoir d’un monde mieux équilibré qui les guide, avec, comme conséquences, l’avènement de la paix internationale dans la liberté des relations économiques. La doctrine de List est donc, volontairement ou non, obéie jusque dans sa partie idéaliste. Nous dirons même qu’elle est dépassée, car List n’a jamais compté que sur les pays intéressés pour s’assurer eux-mêmes leur avenir, sans avoir à attendre des puissances voisines un secours qui leur permet d'acquérir les conditions de l’unité et de la prospérité.

Il est impossible de dire si telle action politique a été, à son origine, inspirée par tel auteur ou par tel autre. Ce serait chercher vainement à établir des catégories d’influences là où des influences nombreuses, inspirées ellesmêmes par la vue des mêmes faits à une époque donnée, s’allient en un irrésistible courant. On ne peut donc pas

France

Angleterre

Italie

retrouver avec netteté, dans le courant d'idées qui présida à la politique des nationalités, le rôle propre de l’œuvre de List, car ce rôle ne se sépare pas de celui de nombreuses autres doctrines, ayant inspiré ou s'étant inspirées de celle de List, parfois s’étant rencontrées avec elle, parfois l'ayant ignorée et en étant rapprochées, peut-être jusqu’à la confusion, dans les remous de l'opinion plus enthousiaste qu’informée, exerçant en tous cas d’elle-même une synthèse sommaire.

Il n’y a rien à ajouter à ce que nous avons déjà pu exposer quant à l’influence, si l’on peut employer ce mot, de List sur la politique anglaise. Qu'il nous suffise de rappeler comment il tenta de faire renoncer l’Angleterre à ses prétentions impérialistes, et notamment à ses procédés commerciaux à l’égard de l’Allemagne : c’est là peut-être l’essentiel de sa vie et de sa doctrine. Rappelons aussi Comment il essaya de convaincre Peel et Palmerston des nécessités d’une alliance avec l’Allemagne reconnaissant l’utilité des mesures protectrices de celle-ci (1) et comment le mouvement ouvrier anglais se servit de sa doctrine sociale (2).

Nous avons vu aussi quelle fut l’influence de List sur les doctrines en Italie et au Portugal (3).

L'enseignement des doctrines économiques est très poussé en Italie. S'il est évident que l'instauration du fascisme a été elle aussi plus une question de fait que de doctrine, il ne faut pas contester l’esprit méthodique avec lequel ont été entreprises les grandes réalisations fascistes, et la doctrine s’affirme chaque année davantage comme présidant aux réalisations nouvelles et au programme d'avenir. Le souci d'étudier scientifiquement les questions économiques et sociales de l'Italie nouvelle est marqué par la création d’instituts et d’écoles spécialisées, et par les encouragements prodigués aux travaux des Enti Morali. Dans l’enseignement universitaire, qui n’est certainement

(1) Cf. présent ouvrage, 1° partie, ch. IV.

(2) Cf. présent ouvrage, 3° partie, cn. II, section troisième. (3) Cf. présent ouvrage, 3° partie, ch. III, section première,

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pas sans avoir d'influence sur l’évolution de la politique économique et sociale, une place prépondérante est réservée aux études nationalistes, et la doctrine de List y a sa part. Nous remarquerons surtout que M. Mussolini est considéré par les économistes italiens comme « l’organisateur de la démocratie », il est respectueux de la monarchie héréditaire, mais affiche sa volonté de soumettre les professions, les individus au service de l’Etat tout en augmentant leur part de privilèges et en les conduisant à l’obtention des véritables libertés. Ce programme d’organisation de la démocratie évoque singulièrement les idées de List. Si la pratique actuelle du régime fasciste comprime les libertés individuelles, il semble que cette soumission soit assez volontiers admise par l'opinion générale, par crainte d’un grand désordre au cas où le régime s’effondrerait, et dans un esprit défensif en matière internationale. Et sans pousser la comparaison entre programme fasciste et programme de List jusqu’à faire de M. Mussolini l’usurpateur nécessaire à la façon de celui de Machiavel (ce qui serait faux du fait de la présence du monarque légitime), on peut dire que M. Mussolini représente assez bien, dans son programme tout au moins, l’éducateur de la démocratie au sens de List : celui qu’il souhaitait aux Etats- Unis. Pour être fidèle au programme de List, le chef du gouvernement italien, ou son successeur, doit parfaire son système éducatif par un élargissement continu des libertés dans la bonne compréhension du service social. Notons encore que l’absence de tout racisme dans la doctrine italienne la rapproche plus que la doctrine allemande des convictions personnelles de List (1).

Au Portugal, si l'influence de List sur les doctrines est très grande, il n’est pas douteux qu’il y ait une influence de List sur les faits politiques. Mais cette influence ne s’exerce que d’une façon indirecte. Le professeur Salazar a toujours déclaré qu’il avait subi fortement l’enseignement de maîtres français : il cite La Tour du Pin et M. Charles Maurras. Ce sont surtout ces maîtres, sans que soit exclue une influence directe cependant secondaire,

(1) Des admirateurs enthousiastes de List ont salué dans la création de l’axe Rome-Berlin, une tentative de résistance à l’impérialisme anglais...

Portugal

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que M. Salazar a compris en cherchant à appliquer au moins partiellement le programme de nationalisme économique. Dans le domaine intérieur, il veut l’union nationale par la suppression des partis, et le gouvernement s’appuie sur les groupements économiques. Mais le Portugal ne se flatte pas de tendre vers l’Etat économique. complexe : il s’agit seulement d’un développement des forces économiques naturelles du pays, avec néanmoins une tendance à éliminer ou à amoindrir la dépendance économique vis-à-vis de l’étranger. Au demeurant, le programme de nationalisme économique du Portugal est beaucoup moins précis que son programme politique.

En matière de politique. extérieure, « Salazar professe des idées en accord avec celles de. sa politique intérieure. Pour lui, ce qui manque surtout au monde contemporain, c’est cette indispensable morale internationale, sans laquelle il n’y a ni conscience ni harmonie possible. » (1) « Compromis, traités, accords, a dit Salazar, sont lettres mortes si on les fait pour faire quelque chose, en sachant d’avance qu’ils ne seront pas exécutés. Peut-on comprendre le sans-facon avec lequel certains pays gèlent souvent les crédits étrangers en dévalorisant leur monnaie? La clé de la crise est dans cet égoïsme, cette condamnable indifférence devant les intérêts des autres. Les difficultés économiques doivent être résolues dans le cadre national, mais en subordonnant la solution à une collaboration internationale nécessaire. » Ici donc, le nationalisme économique est moins avoué par ordre de doctrine que par nécessité pratique, étant donné les conditions actuelles des relations internationales.

Section quatrième INFLUENCE SUR LES ETATS-UNIS .

On connait déjà l’influence exercée par List aux Etats- Unis de son vivant, et même le rôle politique direct qu'il a joué dans la vie politique des Etats-Unis, tant comme con-

(1) Lewandowski, in Revue des Deux-Mondes du 1* juin 1934.

seiller du gouvernement américain que comme ambassadeur de ce gouvernement.

Cette influence est particulièrement nette, conjuguée avec celle de Carey, sur les continuateurs de l’œuvre d’'Henry Clay. De tous les hommes politiques, William Mac- Kinley est sans doute celui qui est resté le plus fidèle aux principes du Système National, son livre de chevet.

William Mac-Kinley est d’abord le défenseur d’un pro-

gramme d'amélioration et d'extension des voies de communications, et notamment des voies ferrées. Puis il complète et précise son programme : les Etats-Unis doivent conquérir leur indépendance économique d’une part grâce à l’accroissement des facilités de transport qui permettent à la production nationale de satisfaire les besoins de la consommation nationale sur tous les marchés intérieurs du pays, d'autre part par une protection douanière efficace, sans laquelle tous ces efforts intérieurs sont inutiles, par ce fait même que l’Amérique se livre à un travail de construction économique coûteuse cependant que d’autres Etats, depuis longtemps organisés, peuvent l’alimenter à meilleur compte, mais en en devenant, économiquement parlant, les maîtres. Et Mac-Kinley élabore son programme douanier et fait voter le fameux « tarif Mac-Kinley » protégeant l’industrie nationale.

L'action politique de Mac-Kinley est multiple : défenseur de l’étalon-or, il peut, étant élu à la présidence des Etats-Unis en 1897, réaliser son programme d’amélioration des finances publiques, et, d’autre part, il donne aux Etats- Unis les colonies dont ils manquaïient pour réaliser « l’unité économique nationale » telle que la comprenait Frédéric List : c’est l’obtention du « protectorat », puisque tel est le terme officiellement employé de Cuba, c’est la colonisation de Porto-Rico et des Philippines. Rappelons que Mac- Kinley, réélu à la présidence avec une majorité accrue en 1900, tombait mortellement blessé en 1901, à Buffalo, par l’anarchiste Czolgosz.

Mais après Mac-Kinley, on surenchérit dans le programme nationaliste en oubliant de plus en plus le nom et l'œuvre de Frédéric List. Et, de fait, on s’éloigne tout à fait de sa doctrine. On ne refient de Carey que sa tendance, relative d’ailleurs, à l’autarcie absolue, et des doctrines comme celle de Patten stimulent sans cesse davantage les

Mac-Kinley

Après Mac-Kinley

Conclusion

volontés impérialistes du peuple américain. On oublie que si List voulait sauver les Etats-Unis de la tutelle anglaise, il ne voulait pas que les Etats-Unis à leur tour pussent exercer une action tyrannique sur les autres Etats. Peutêtre pourrait-on justifier la politique commerciale des Etats-Unis par des considérations de juste retour des choses, de loi du Talion, voire de vengeance. Ces Etats-Unis que List voulait libérer du joug de l'Angleterre ont tout fait pour imposer le leur aux « vieilles puissances » et ils ont repris à leur compte les méthodes qui avaient été expérimentées sur eux : leur politique commerciale est devenue inique. Nous ne pouvons pas nous étendre sur ce sujet qui dépasse de beaucoup la recherche de l’influence de Frédéric List et même qui en démontre la cessation. Au lieu de revenir à la liberté après la pratique du nationalisme, ainsi que List le voulait, rappelons seulement l’aggravation continuelle du tarif Mac-Kinley, par les lois de 1913 et surtout par le tarif Hawley-Smoot de 1930, et constatons que les Etats-Unis, exigeant des pays européens le tarif minimum sans l’admettre de leur côté, aboutissent à la conclusion la plus sûre de leur système de protection, et c’est une conclusion absolument contraire à celle de List.

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En définitive, cet examen de l'influence politique de List est assez déconcertant. Nulle part on ne discerne une influence avouée par les grands hommes des différents régimes. Ceux qui, comme l’Allemagne, ont le plus bénéficié de l’œuvre de List et en bénéficient encore chaque jour, se classent parmi ceux qui exaltent le moins sa gloire. Cela tient surtout à ce que List joue, dans l’histoire du monde, moins le rôle d’un constructeur, qu’il eût rêvé d’être et qu’il fut en certaines occasions, que celui d’un inspiraleur : ceux qui ont puisé dans son œuvre le programme d’une doctrine plus immédiatement applicable ou même de réalisation immédiate, n’ont pas rendu à a mémoire de List l’hommage qui lui était dû. Ils en ont vulgarisé les idées, tout en les présentant avec plus ou moins de fidélité, au point de réduire List, dans l’esprit de la plupart des économistes nationalistes, à ce qu'Hartmann appela « le vague état de gand-père de la protection, d’ancêtre commun des théoriciens du nationalisme ».

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