INFLUENCE ACTUELLE EN ALLEMAGNE, EN AUTRICHE, EN HONGRIE, EN TURQUIE
Nous avons déjà dit l’essentiel sur l'influence qu’exerça Frédéric List dans son pays natal : tous les efforts qui furent faits après le Zollverein pour la réalisation de l’unité allemande sont partis de l’action personnelle de Frédéric List. Il ne faut pas oublier que, dans sa conception de l’unité économique allemande, List fait rentrer l’Autriche comme membre composant. Mais il témoigne à plusieurs reprises sa grande confiance en la Prusse : on a prétendu que, si List avait vécu au moment de la rupture germanoautrichienne de 1864, il eut pris partie contre la politique prussienne dans son désir de sauver l’unité économique allemande ainsi privée d’un facteur essentiel. Il est toujours imprudent de « faire parler les morts ». Nous pensons, pour notre part, que List aurait fait confiance à la Prusse et qu’il eût admis comme un malheur (réparable par la suite) la séparation entre Etats allemands confédérés et Autriche consolidant une entente nationale défensive et économique. En tous cas, le nom de List fut fréquemment invoqué par les réalisateurs du Norddeutscher Bund de 1866, qui devint en 1871 l’Empire allemand.
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Sans doute List exerça-t-il aussi, par l'intermédiaire de l’école des socialistes de la chaire, une influence réelle sur l'orientation politique de l'Allemagne, mais cette influence ne s'exerce qu’au travers des adaptations doctrinales des disciples de List, lesquels, et les socialistes de la chaire plus que tous les autres, ne sont pas, ainsi que nous l’avons vu, Sans modifier profondément la doctrine du maître. Il n’est pas aisé de faire la part de l'influence vraie de List sur tout ce mouvement d’autarcie et de pangermanisme qui s’est exprimé avant et pendant la guerre, se revendiquant des principes d’une économie nationale, mais érigeant en devise les volontés d’égoïsme et de conquête que List exécrait le plus. Et il n’est pas aisé de trouver des traces profondes d’une influence de List sur l'Allemagne du xx° siècle.
Le nom de List n’est en tous cas pas souvent prononcé. L'Allemagne a donné l’exemple de l’ingratitude. Comme l’a dit Carl Mertens, l’Allemagne moderne a moins innové que renoué avec la tradition bismarckienne. Mais son nationalisme économique va sans cesse s’accentuant. M. Hitler a pratiqué à son plus haut degré la politique du sacrifice, cherchant par tous les moyens à assurer l’autonomie économique de l’Allemagne, la faisant tendre de plus en plus vers ce que les économistes appellent « l’état national complexe ». List aurait-il admis la « politique de l’ersatz » de l’actuelle Allemagne? Ses scrupules défensifs l’y auraient peut-être conduit, mais cela nous semble assez improbable. Ce qu’il veut, c’est implanter dans le pays les industries florissantes de l’étranger. La production d’un ersatz de qualité inférieure est évidemment une mesure de sacrifice, mais ce sacrifice contribue-t-il à réaliser une véritable égalité entre l'Etat qui se l’impose et les autres Etats? On peut constater que nombre de créations industrielles allemandes de succédanés ont nécessité pour leur découverte et’ leur fabrication des sacrifices et des mesures protectrices dépassant celles que List citait comme extrême limite. Peut-être List aurait-il eu, à l’égard de la politique de l’ersatz, une attitude mitigée, ne l’acceptant que dans certains cas et sans généraliser. Les revendications coloniales de l’Allemagne, ses prétentions à l’annexion d’autres pays de langue allemande sont évidemment pleinement conformes au programme de List. Mais il ne faut pas non plus
L'ingratitude de l'Allemagne moderne
Autriche
Hongrie
PR
s'illusionner : le but fréquemment affiché de la politique germanique actuelle est un but de conquête, de soumission d’autres pays à l’hégémonie allemande. Ceci ne saurait s’accorder avec le but idéal de List, qui reprochait à l’Angleterre, mutatis mutandis, l’'égoisme de sa politique. Nous savons déjà que List n’admet pas le principe raciste (1). Le problème n’est pas résolu de savoir si M. Hitler lui semblerait coupable de ce césarisme contre lequel il s’élève, ou s’il lui accorderait cette excuse de nécessité qu’il donne à l’usurpateur objet des vœux de Machiavel, ce Machiavel dont le livre est officiellement la lecture favorite de l’auteur de Mein Kampf.
L’Autriche est assurément l’un des pays où List est le plus connu dans les milieux intellectuels. Il est exploité dans deux sens parfaitement contraires, d’une part par les partisans de l’Anschluss qui considèrent comme un devoir d’unir l’Autriche au Reich pour permettre à « l’ensemble allemand » de retrouver, dans son unité, la grandeur économique; d’autre part par les autarcistes, qui tirent parfois argument du Système National dans un sens que List n'aurait pas admis, si l’on en juge d’après son attitude à l’égard de la Hollande. List ne serait guère partisan sans doute de l'instauration d’un système national d’économie politique dans un pays aussi étroit et incomplet que l’Autriche moderne. C’est surtout dans les efforts réels de stabilité administrative que nous trouverons une application des idées de notre auteur. Maïs la plupart des nationalistes autrichiens penchent vers une alliance économique étroite avec la Hongrie, où l'influence de List s’est toujours exercée assez profondément. D’autre part, M. Siess-Inquart, que sa sympathie pour les idées nationalsocialistes a fait en Autriche l’homme de M. Hitler, préconise, ainsi que nous l’avons dit (2), une étroite union douanière entre Autriche et Allemagne. ;
L'influence de List sur la Hongrie moderne est restée très vive.
(1) Présent ouvrage, 2 partie, ch. III, p. 186. (2) Présent ouvrage, 3° partie, ch. IV, p. 326.
Les économistes de la Magyar Revizios Liga, née du désir d’attirer l’attention universelle sur les conséquences du Traité de Trianon (1), insistent sur le fait que l’ancienne Hongrie, modèle d'unité géographique, pouvait tendre vers l’indépendance économique. Ce leur est la meilleure occasion de protester contre le démembrement du territoire hongrois à Trianon et notamment contre « le partage en cinq parties de la population hongroise » (Fall). Ils montrent que le programme économique de la Hongrie moderne doit être défensif (2) : par là et par leurs revendications territoriales, ils sont en accord avec le programme de Frédéric List (3).
La Turquie rénovée par M. Kemal Ataturk subit-elle aujourd’hui l'influence du Système National? M. Brônn a été frappé par l’excellente connaissance de la doctrine de List par les économistes de la Turquie moderne, et il croit qu’elle aurait influencé notamment le dictateur Kemal Ataturk et M. Ismet Inônü. Il est possible en effet de comparer les efforts de la Turquie au point de vue industriel avec le programme manufacturier de List. Mais les bonnes relations accrues entre la Turquie et les autres pays balkaniques ne semblent pas orienter la Turquie vers un pro-
(1) Cf. La Hongrie avant et après le traité de Trianon par le docteur À. Fall (Athenaeum Budapest).
(2) Le docteur Fall veut démontrer « combien le territoire actuel de la Hongrie est petit par rapport à celui de ses ennemis » (op. cit.). M. Blondel montre comment les savants slaves eux-mêmes, qui n’ont aucun motif de soutenir les Hongrois, avouent « que des frontières plus justes auraient pu être tracées facilement » (op. cit). Un des plus ardents défenseurs de la politique économique nationaliste de la Hongrie moderne, particulièrement influencé par la doctrine de List qui soutient si fortement leurs revendications, est M. François Honti: Sur la question hongroise, cf. la brochure de M. Robert Gowër, La révision du traité de Trianon (Fernand Sorlot, édideur).
(3) M. André Duboscq souligne que l’amitié de l’Allemagne est, dans l’esprit de nombreux nationaux hongrois, une sauvegarde contre l’éventuelle rénovation d’une « grande Autriche ». Ceci est dit dans son livre Budapest et les Hongrois, paru chez Marcel Rivière en 1913. Aujourd’hui, si la Hongrie renoue l’amitié autrichienne, c’est non seulement pour accroître ses possibilités économiques mais encore pour éviter une soumission éventuelle à l’Allemagne. Aussi la Hongrie est-elle toujours animée par un particularisme ardent, compréhensif néanmoins de son intérêt économique, mais qui justifie aux yeux des économistes ses revendications territoriales,
Turquie
Belgique
ÿramme de nationalisme économique intégral, qui serait d’ailleurs une expérience téméraire, mais au contraire consolider l’harmonie économique générale, en voie de réalisation, entre tous les pays balkaniques. Serait-ce donc dans un sens de fédéralisme économique, qui pourrait être aussi constructif que défensif, et qui serait, étant donné la situation matérielle de la Turquie et de ses voisins, beaucoup plus conforme aux idées de List, que vont tendre les efforts de la Turquie?
cr Section troisième