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Haüsser, qui devait être pour List un ami dévoué et un biographe enthousiaste, déclarait qu’on devait au fond se réjouir de cette annulation, puisqu'elle lui permettait de se livrer entièrement à l’organisation initiale de la Société pour le Commerce.
En effet, les occupations et les préoccupations ne manquent pas à Frédéric List. La Foire de Francfort-sur-le- Mein n’a pas eu dans sa vie cette importance que lui attachent certains commentateurs : Schnell y consulta de nombreux amis qui collaborèrent ainsi à la fondation de la Société, et Elch fit circuler un projet de pétition pour la suppression des barrières douanières. On voudra bien noter que la Société ne fut fondée que deux mois plus tard. Mais Elch prétendit par la suite avoir été le fondateur de la Société à l’occasion de cette Foire de Francfort. Le mérite lui en fut attribué dans les premières éditions du Conversation’s Lexicon, et il le revendiqua en 1840 par une lettre d’un de ses amis à un rédacteur à la Gazette d’Augsbourg qui rendait hommage à List. La question, aujourd’hui même,
n’est pas tranchée. Certains auteurs, qui n’ont d’ailleurs
pas approfondi la question, comme Yves Guyot et François Bernard, ont approuvé la version Elch : celui-ci aurait, à l’occasion de la Foire de Francfort, réuni les principaux éléments de la Société, rédigé la fameuse pétition, fourni à List tout un programme de travail que ce dernier aurait simplement eu à réaliser. Frédéric List, dans une note de sa préface du Système National, se défend de son mieux sans être d’une parfaite clarté : est-ce là l’effet de l’inquiétude ou celui de la colère? Parlant du projet de pétition d’Elch, List écrit qu'il « était plat et en style de comptoir », mais il ne conteste pas qu'il ait recu des « matériaux de travail », dont bien entendu, il nie l’utilité. Qu'importe, au demeurant? List fut en tous cas le grand organisateur de la Société et sut s’imposer à tous malgré les divergences doctrinales. Le rôle d'Elch ne put dépasser celui d’un rédacteur de pétition et d’un recruteur de membres pour la Société, et il ne saurait prétendre en avoir été le chef, car List, nommé « agent général » et se méfiant de lui, eut bien soin de l’écarter de la direction. Ce qui nous semble prouver, malgré d'insuffisance des explications de List, l’exagération des prélentions d’Elch, c’est qu’il ne répondit pas officiellement à
la « note de l’auteur » parue dans le Systeme National. La crainte d’une publication des lettres de Cotta et de Schnell, alors tous deux décédés, lui dicta sans doute cette réserve, et cette correspondance aurait prouvé la supériorité des services rendus par List lors de la fondation de la Société allemande pour le commerce et l’industrie.
Elch, au fond, était toujours animé envers List de sentiments de jalousie et peut-être de haine. C’est lui sans doute qui suscita les revendications de Franz Miller lorsque les siennes eurent échoué. Miller se posa lui aussi en fondateur de la Société. On se souvient qu’il n’était qu’un commerçant failli accepté par List comme employé de la Société après intervention de Schnell. A son sujet, List fut catégorique, et deux articles du Zollvereinsblatt mirent les choses au point s’efforçant même de prouver que les scrupules n’avaient jamais étouffé Franz Miller pendant sa collaboration aux travaux de la Société.
Tout ceci aide à comprendre dans quelle atmosphère vit Frédéric List. Il est cependant plus actif que jamais. L'agent général de la Société allemande de Commerce et d'Industrie « multiplie les pétitions, les articles de journaux, les démarches personnelles auprès des différents gouvernements à Munich, Stuttgart, Berlin, Vienne; il voudrait voir l’Autriche prendre l'initiative de la réforme. En vain! » (Rist). Mais List est inlassable.
Maintenant qu'il a trente ans et que la Société a pris tournure, il accepte avec enthousiasme le mandat politique que lui offre pour la deuxième fois sa ville natale de Reutlingen. Le 6 décembre 1820, « M. le professeur Frédéric List, agent général de la Société allemande de Commerce et d’Industrie, siège aux Etats du royaume de Wurtemberg » (Hartmann). Il ne tarde pas à y manifester la plus grande activité : il ne tarde pas à apparaître au gouvernement comme - un protestataire permanent ct un agitateur dangereux. Eheberg signale ses principales propositions à l’assemblée : d’abord, évidemment, un projet tendant à la suppression des barrières douanières intérieures de l'Allemagne; ensuite, un projet de modification de la répartition de l’impôt et de diminution des charges publiques; enfin, un projet réclamant des chambres un budget annuel.
L'agent général
Député
Révolutionnaire?
Le libéralisme politique de List
se
Le gouvernement accueillit avec indifférence la première proposition, sans antipathie mais sans confiance : il se souciait peu d'engager la croisade et ne pouvait évidemment rién sans le concours des Etats voisins. Mais la seconde proposition touchait un point sensible : les Cours allemandes, autoritaires et jalouses de cette autorité, avides de luxe et dépensières, n’aimaient pas les projets tendant à restreindre leurs disponibilités, et, d’autre part, elles se souciaient peu de corriger une répartition des impôts dont l’inégalité était une garantie même du régime. Ne croyons surtout pas que List fut en l’occurrencé un révolutionnaire. Richelot veut le laver de ce reproche en reprenant les arguments doctrinaux de Frédéric List, qui tendent à différencier le révolutionnaire du protestataire constructeur : « Le révolutionnaire ne fait que détruire sans édifier ou, s’il faut qu’il édifie, il cherche à bâtir son édifice sur table table rase; lui, il a toujours pris l’état de chose existant comme point de départ de ses réformes. Sa république avait toujours à sa tête un roi ou un empereur » (Richelot).
Nous reprochons à Richelot ces interprétations fallacieuses de la pensée du maître : Richelot a toujours raisonné en Français, et cherché à faire admettre ies idées de Frédéric List par ses concitoyens. Pour cela, il prête souvent à l’économiste des pensées conformes aux idées françaises de l’époque, et il ne tient qu’un compte insuffisant non seulement des circonstances historiques mais encore des pensées profondes de List. Pour Richelot, List est un adepte du « libéralisme constitutionnel ». Il appuyait cette affirmation sur la demande d’un budget annuel voté par les chambres. List n’a jamais cherché à construire une paradoxale république ayant à sa tête un roi. Non seulement ses idées profondes s’y opposaient, mais encore c’eût été là prendre exemple sur le système anglais, qui lui était irrésistiblement antipathique.
List, libéral en ce qu’il s’oppose à l’extension « totalitaire » du pouvoir wurtembergeoïis, est un traditionnaliste. On pourra faire de lui, selon la nature des idées préconçues qui aident à l’interprétation de sa pensée, un « ultra » ou un républicain. Il est resté tout simplement l'enfant de Reutlingen, attaché à l'indépendance de sa ville, à son administration familiale, à ses coutumes corporatives simples et généreuses, aux privilèges qui garantissaient ses libertés