‹ Frédéric List: Sa vie, son œuvre, son influenceChapitre 8 sur 55 · PS UE · texte numérisé non relu

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de deux filles et d’un garçon. Mme List a pour son mari une grande admiration. Mais Mme List est tenue à l’écart de la vie professionnelle de son mari, et elle ne peut pas exercer sa douce influence sur ces questions qu’elle ignore. Elle sera beaucoup plus l’amie des mauvais jours que des bons jours, et List en est le seul responsable.

Le programme parlementaire rédigé par Frédéric List devait paraître d’abord en exemplaires lithographiés soumis à l'approbation des membres de l'opposition d’une facon confidentielle, et ensuite en exemplaires imprimés. List, faisant preuve d’une légèreté extraordinaire, distribua trop généreusement les exemplaires lithographiés. La place prépondérante qu'il prenait dans l'opposition n'était pas sans susciter des jalousies. C’est pour cela que fut remis au gouvernement un de ces exemplaires, et le gouvernement, heureux de cette occasion de museler le plus fougueux de ses détracteurs, ordonna des poursuites : en février 1821, la chambre des représentants, peu sensible à une défense passionnée, vota l’exclusion du député de Reutligen par 56 voix contre 36. C'était encore une ironie du sort : le défenseur les libertés constitutionnelles se voyait brimer par ceux-là mêmes qui en eussent été les bénéficiaires.

Le procès exigé par le gouvernement fut un grand sujet de scandale. Richelot exagère certainement lorsqu'il dit que ce scandale fit impression dans toute l’Europe. Néanmoins la notoriété grandissante de Frédéric List, la sévérité intransigeante du gouvernement wurtembergeois, le caractère politique du procès et le conflit de doctrines qui en étaient la véritable cause, tout cela contribua à passionner l'opinion publique allemande et française. List fut condamné à dix mois de travail forcé « pour outrage et calomnie envers le gouvernement, les tribunaux et l’administration du Wurtemberg ». On essaya de justifier cette dureté en arguant de la violence avec laquelle List se défendit au cours du procès. On la qualifia d’insolence à l’égard de la magistrature. List député était encore plus malheureux que List professeur, mais, si excellentes qu’aient été ses intentions, il faut convenir qu’elles heurtaient violemment les volontés gouvernementales et que, condamnant List, la royauté wurtembergeoise pouvait espérer réduire le plus redoutable adversaire de sa politique.

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List n’attendit pas que le jugement fut mis à exécution et se réfugia à Strasbourg. Il ne faut pas interpréter cette fuite d’une façon trop romanesque. List n'eut pas grand mal à s'enfuir, et il rencontra même toutes les complaisances administratives. Le Wurtemberg tenait non pas à en faire un martyr qui exciterait la pitié publique et renforcerait l’opposition, mais tout simplement à faire taire cette voix protestataire. C'était d’ailleurs une méthode très fréquente en Allemagne, et même en France ‘où les condamnés politiques traversaient facilement la Manche. Mme List et ses enfants demeurèrent à Stuttgart où ils ne furent nullement inquiétés : List prévoyait, en effet, que la rancune de ses ennemis s’attacherait uniquement à sa personne, et c’est sans doute la raison qui lui dicta ce pénible éloignement. List fut très bien accueilli à Strasbourg : on vit en lui un « libéral persécuté ».

La France était alors dans une situation politique et morale curieuse, complexe et indécise. Comme le dit M. Gabriel Hanotaux : « Louis XVIII n’est pas mort, mais le règne de Charles X est tout de bon commencé ». Le duc de Richelieu, cédant à l’opposition conjuguée des libéraux et des ultras, abandonne la place à Villèle. Le comte d’Artois, influencable, se contente de préconiser « une sorte d’opportunisme autoritaire » : nous sommes en plein paradoxe. L'homme du! jour, bien entendu, est La Fayette, que M. Hanotaux appelle avec tant d’intelligente ironie « l’éternel illusionniste de toutes les révolutions ». Serre juge ainsi son état d'âme : « Il a dû éprouver, plus d’une fois, il a dû sentir, Ja mort dans l’âme et la rougeur sur le front, qu'après avoir ébranlé les masses populaires, non seulement on ne peut pas toujours les arrêter, mais que l’on est souvent forcé de les suivre et presque de les conduire ». La Fayette, député de la Sarthe, est l’homme des libéraux : il enthousiasme tout le monde et pourtant personne n’a confiance en lui. Il est changeant, contradictoire, d’une habileté que son apparence naïve facilite. Cet ami des bourgeois est très grand

seigneur : il s’est fait toute une cour d’intellectuels, pratique la subvention, se pose en chef d’école et en prophète des temps nouveaux, quitte à revenir sur ses prophéties.

Mais surtout, en ces années troublées, la légende napoléonienne règne sur les esprits populaires : « La légende

La fuite

La France en 1821

J.-B. Say

SÉNRUE

napoléonienne avait commencé dès la chute de l'empire. L'erreur des Cent Jours et l’exil de Sainte-Hélène lui avait donné je ne sais quel impressionnant essor et, maintenant, elle continuait à voler de clocher en clocher, retenant toujours l’attention. Le héros était devenu le martyr. La figure de sir Hudson Lowe personnifiait, en ses traits grimaçants, la tyrannie alliée accablant l’homme et la France. Le Prométhée enchaîné secouait le monde du bruit de ses chaînes ». Ainsi s'exprime M. Hanotaux qui constate que « l'Empereur, favori de la victoire, devient en même temps le héros de l'indépendance et le défenseur de la Révolution ». Napoléon apparaît maintenant comme celui qui aurait véritablement réalisé la paix universelle par la création d’un Empire des Nations. Tous les partis politiques essaient d’orienter vers eux ce courant d’enthousiasme populaire, et La Fayette, avec son habileté coutumière, adopte un programme bizarre exaltant une sorte de pacifisme napoléonien! List, victime de l’autorité égoïste d’un état autarchique, ne pouvait être que bien accueilli en France. La bourgeoisie voyait en lui le sympathique condamné politique, mais les gens plus avertis saluaiïent en lui à la fois l’adversaire du despotisme allemand et des exigences britanniques : List prenait vraiment figure d’ami de la France.

Il ne reste pas inactif et profite de son exil pour compléter ses études économiques : il fait la connaissance de Jean-Baptiste Say et se propose de traduire en allemand le Traité d'économie politique de cet auteur. Il s’applique donc à bien lire et à bien comprendre l’ouvrage du disciple modéré d'Adam Smith. List est maintenant un lecteur averti, qui a classé ses idées : il perd cette indulgence sentimentale qu’il avait eue jusqu'alors pour Say et non pour Smith, et, s’il continue très normalement à considérer le second comme moins entier que le premier, il n’en fait pas moins un théoricien dangereux de cette « économie cosmopolite » qu’il s’efforcera de vaincre. Pourra-t-on l’accuser de manquer de bienveillance à l'égard de celui-là même, qui, par l’intermédiaire de son livre, l’initia aux généralités de la science économique? List est devenu à son tour un véritable économiste : ses connaissances personnelles lui permettent d'exercer son esprit critique. Il n’accepte pas ce qu’il lit comme parole d’évangile, et il se rend à la raison en ne voyant en Say qu’un disciple d'Adam Smith dont il

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doit par conséquent analyser l’œuvre avec la même rigueur.

Si le jugement de List est plus exercé, son caractère n’a pas changé : il sera cependant plus modéré envers Say qu’envers Smith, et il lui épargnera ces tirades puériles qu'il consacre volontiers à l’économiste anglais. Néanmoins, son désir d’anéantir l'influence de Jean-Baptiste Say, désir accru parce que Say fait figure d’ « homme en place », le pousse à se chercher des alliés. Il en trouve un tout naturellement en la personne du propre frère de Jean-Baptiste Say, Louis-Auguste, auteur d’un ouvrage à peu près illisible intitulé Principales causes de la richesse ou de la misère des peuples et des particuliers, et de Considérations sur l’industrie et la législation. Mais List ne devait jamais avoir le temps de poursuivre la traduction annotée de Jean- Baptiste Say, et, de sa participation aux luttes doctrinales et familiales des frères Say, il ne devait rien rester d’autre dans l'œuvre de List que deux pages du Système National. Ainsi que le constate M. Rist, «sans List, il est probable que le nom de Louis Say fût resté oublié ».

En 1823 List fut présenté à La Fayette. Les deux hommes avaient des points communs, encore que leur « libéralisme » ne fut pas de même nature. La Fayette fut très honoré de la visite qui lui était faite et surtout des propos élogieux dont List, volontiers flatteur à ses jours, ne tarit point à son sujet. La Fayette pensa qu’il lui était aisé d’embrigader l'économiste allemand dans sa cour d’intellectuels libéraux : c'était là un personnage de marque, qui symboliserait le respect de la jeune Allemagne pour le libérateur de l'Amérique protecteur de la France. La Fayette préparait un voyage en Amérique, qui s’annonçait triomphal, assurément. Il proposa à List de l'emmener et de faire de lui un des constructeurs de l’économie politique des jeunes Etats. List envisagea ce projet avec sympathie, mais il songea qu’un tel voyage l’éloignerait encore de la chère Allemagne où il rêvait d’abord de rentrer en triomphateur, puis en fils pardonné. Ses ennemis ne lui laissaient cependant guère de répit : son activité politique, malgré la protection de La Fayette, n’était pas sans susciter des commentaires dans les sphères gouvernementales françaises. Lorsqu'il eut connaissance des interventions de personnalités allemandes auprès du ministère, il pensa que ses

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