‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 11 sur 37 · COMMENT ELLE NOUS REPORTE A LA GUEI M.BI · texte numérisé non relu

COMMENT ELLE NOUS REPORTE A LA GUEI M.BI

GEOIS. DOCTRINE DE MISTRAL SUR CET ÉVÉNEMENT III RIQUE. ANALYSE DE CETTE DOCTRINE ET discussion DES THESES QUI LA COMPOSENT. — LE BUT RELIGIEUX DE LA CROISADE ALUIC.KOI.SE. OPPOSITION ENTRE SON BUT ET LA MANIÈRE DONI ELLE FUJ NT III ET

SIMON DE MONFORT. RÉVEIL PATRIOTIQUE DU MIDI. SA QUASI-UNANIMITÉ CONTRE L'ENVAHISSEUR. LES DERNIERS FEUX DE SON INDÉPENDANCE. DISPARITION DBS DYNA MÉI M FRAN-

ÇAIS. — COMMENT IL FAUT ENTENDRE LE « FÉDÉRA- LISME » MISTRALIEN. A QUOI IL S'OPPOSE. — PLATONISME HISTORIQUE DU POÈTE. LA PROVENCE QU'lL ÉVOQUE EST VRAIE ET IDÉALE A LA FOIS. — PART DU MIDI DANS LA CIVILISATION SUPÉRIEURE DE LA FRANCE MODERNE.

ACCUSATIONS CALOMNIEUSES AUXQUELLES LA PUBLICATION DE CALENDAL DONNA LIEU. TENDANCES « SÉPARATISTES » AVEUGLÉMENT OU MÉCHAMMENT ATTRIBUÉES AU POÈTE. — IL FAUT RÉPONDRE A CES ATTAQUES, NON SEULEMENT PAR LA DÉFENSIVE, EN METTANT EN LUMIÈRE LE PATRIO- TISME FRANÇAIS DE MISTRAL, MAIS PAR L'OFFENSIVE, EN MONTRANT QUE SA CONCEPTION PROVINCIALE ELLE-MÊME A FAIT DE LUI L'UN DES PLUS PUISSANTS MAITRES ET MAINTENEURS DU PATRIOTISME FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE.

RETOUR A LA QUESTION LITTÉRAIRE. TORT FAIT AU POÈME, COMME ENSEMBLE, PAR UNE CERTAINE SURCHARGE D'IN- TENTIONS DIDACTIQUES ET DOCTRINALES. — LA BEAUTÉ MAGNIFIQUE DE CALENDAL EST DANS SES ÉPISODES.

Mistral avait mis sept ans à faire Mireille. Sept ans après Mireille, il donnait Calendal, qui est, comme Mireille, une grande composition épique en douze chants, et écrite dans le même mètre que son aînée, mais d'un genre bien différent pour le fond.

Tout semblait en favoriser le succès auprès du public. Une curiosité charmée s'attachait à la personne et aux entreprises du poète « paysan », depuis que Lamartine avait magnifiquement annoncé sa gloire. Le mouvement provençal qu'il avait créé attirait l'attention universelle. On lui savait chez ses compatriotes une popularité de prince. La bonhomie et la grandeur de son caractère, jointes à son éloignement

de Paris lui avaient gagné beaucoup d'amis dans les lettres parisiennes. Le fait qu'il écrivait une autre langue que le français n'avait pas nui à ce sentiment. Enfin la réussite de la Mireille de Gounod en 1863 avait valu à sa première œuvre un gros surcroît de popularité, du moins auprès des gens qui ne l'avaient pas lue. Et son nom en bénéficiait.

Calendal, en dépit de toutes ces aides du sort, reçut un accueil très froid. La presse de Paris se montra non pas hostile, mais inerte. L'ouvrage la dérouta ; elle ne s'y intéressa point, ne sut qu'en dire. Et contre cette indifférence, il ne fut pas très efficacement défendu par ceux-là mêmes qui, comme Saint -René-Taillandier et Armand de Pontmartin, le prônèrent et le qualifièrent de nouveau chef-d'œuvre. Quand on reprend leurs articles, on a l'impression que leurs louanges ne sont pas aussi aisées qu'elles sont d'ailleurs ardemment sincères ; on y sent quelque chose d'embarrassé ; elles ne portent pas leurs preuves en elles-mêmes, elles laissent le lecteur incertain sur la nature et la qualité réelle de l'objet loué. Ces critiques amis n'entraînèrent pas l'opinion. Un admirable article de Charles Maurras, paru près detrente ans plus tard dans la Ga^ctir de France, répand sur la question une vive lumière. Malheureusement, l'écrivain, resserré dans les bornes du journal, n'a pas pu s'expliquer d'une manière assez étend

Le poète, dans ses notes autobiographique

constate avec sa tranquillité coutumière le silence

que lui opposa l'écho. Et il a exprimé l'espoir que la

rite rendrait à CtilcnJal le rang d'honneur dont

il le croyait digne. Pour la minime part que je tiens

la postérité, je suis dans une disposition d'esprit

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à remplir son vœu. J'estime Caîendal une grande œuvre, où le génie du maître coule dans toute sa force, dans toute sa flamme. Mais ce jugement ne va pas sans une réserve. Je crois aussi qu'il y a quelque chose de fondé dans la déception qu'éprouva le public contemporain et que bien des esprits ressentent encore à la lecture de ce poëme, même parmi ceux qu'enthousiasment (sans parler de Mireille) Nette, le Poème du Rfjône et les Iles d'Or. C'est dire que la critique de Caîendal est une tâche assez complexe et qui appelle bien des distinctions.

J'ajoute que l'intérêt de cette étude n'est pas uniquement littéraire. Entre toutes les œuvres de Mistral, Caîendal est de beaucoup la plus importante, comme expression des doctrines nationales du poète. Et la n'est pas la moindre raison des complexités du sujet. Car le fond d'idées qui se manifeste ou qui perce dans Caîendal demande bien des éclaircissements et peut susciter bien des controverses et malentendus. En fait, si l'apparition de ce poème ne fut pas très remarquée à Paris, elle fi: naître dans les milieux du Félibrige des agitations qui faillirent tourner à l'orage.

Le premier chant s'ouvre sur un superbe morceau, l'invocation du poète à « l'âme de son pays », quatre strophes pleines de majesté et de feu que je citerai plus loin : il s'agit tout d'abord de saisir et de suivre l'idée.

Par une belle journée de l'été, dans un site solitaire des montagnes qui environnent Toulon, un jeune

homme et une jeune femme dont les personnalités, celle de la jeune femme surtout, se font dès l'abord sentir mystérieuses, sont assis et devisent ensemble. Le jeune homme se répand en amoureuses supplications. Il se plaint de l'impitoyable dureté de son amie. Elle l'accueille de son plus beau sourire, le laisse s'abandonner à l'ivresse de l'espérance et toujours se refuse. Que n'a-t-il fait pour être digne de la posséder ? Il s'est livré à mille travaux. Il a « conquis fortune et gloire ». Il fera plus encore. Mais à quoi bon, puisqu'elle n'a pour dessein que de le désoler ? • Ah ! il sait bien maintenant qui elle est, l'ensorcelante créature qui ne lui a révélé sa race ni son nom et dont l'image le hante et le tyrannise depuis le jour où, chassant, il la découvrit au milieu des rochers où elle a coutume de vivre. Elle est Estérelle, la terrible fée Estérelle, célèbre par la cruauté de ses maléfices, Estérelle « qui affole de ses étreintes parfumées ses poursuivants, puis, par une envie d'enfer, les met au désespoir ».

Propos d'amoureux dans la fureur du désir déçu ! Au fond de lui-même, Calendal ne croit pas a la méchanceté de celle qu'il nomme Estérelle et qui accepte, en souriant, ce nom, venu à la fce soit des montagnes de VEstérel, où elle réside, soit de l'idée de Stérile, parce qu'elle ne se plaît qu'aux lieux déserts et rend stériles les champs où elle passe, mais qui ressemble également au nom de la plus belle dvs choses visibles: les étoiles (stclla, tstlllo). Calendal a l'âme trop noble pour ne pas ci la sincère

tendresse dont son amie lui donne tant de marques il réalité du devoir austère qu'elle invoque, sans être expliquée jusqu'ici, pour ne pas céder a

l'amour des sens. La preuve qu'après de passagères crises de passion, il prend les choses de ce côté élevé, c'est qu'au sortir des entretiens d'Estérelle, quand il redescend parmi ses compatriotes, il se sent un surcroît de vaillance et de vigueur morale, il conçoit de nouveaux exploits à tenter, de nouveaux services à rendre. L'idée que tant de labeurs et de mérites finiront par avoir pour récompense Estérelle, redevenue libre, est son stimulant suprême. Estérelle est pour Calendal inspiratrice d'héroïsme et de vertu.

Afin d'adoucir l'épreuve de Calendal, en éclairant sa raison, Estérelle se décide à lui découvrir sa véritable personnalité,, à lui raconter son histoire. Elle l'attire dans une grotte dont l'air rendra à leur sang une fraîcheur propice à ce sujet d'entretien plus calme.

Estérelle est l'ultime et unique descendante des Baux. « Par son antique nom, comme par sa splendeur, cette famille fut jadis la première des familles de Provence. Race d'aiglons, jamais vassale, elle effleura de la pointe de ses ailes la crête de toutes les hauteurs. » Les princes des Baux avaient fait souche de maisons seigneuriales ou souveraines dans tout le Midi, de Naples à Marseille et à Orange. Aux temps du royaume d'Arles, leurs guerres, leurs expéditions au delà de la mer les avaient couverts de gloire. Un destin contraire voulut qu'ils entrassent en compétition avec les Raimond-Bérengier, comtes de Barcelone, pour la succession de la couronne et du comtat de Provence. Une bataille malheureuse, en un seul jour, ruina leur haute fortune. Cependant leur nom conserva son éclat, parce qu'ils n'avaient pas moins cultivé les

arts et la poésie que les armes. La cour des Baux était le brillant asile du gai-savoir, le rendez-vous chéri des poètes et des musiciens, attirés par la beauté et l'esprit de ses princesses aux noms si jolis de Huguette, Sibylle, Blanchefleur, Baussette et par les faveurs dont maîtres et dames du lieu se plaisaient à combler la lyre. Sans cesse s'y donnaient des fêtes dont le chant et la récitation des vers étaient le principal plaisir et l'âme môme. Que de belles aventures d'amour, aux dénouements souvent tragiques, se nouaient dans ces poétiques journées ! A quelle floraison d'inventions gracieuses et de beaux propos elles donnèrent l'essor ! Les Troubadours avaient des chants particuliers pour toutes les circonstances de la vie, comme pour toutes les nuances et les phases de la passion amoureuse. La distinction de ces genres nombreux était savante et subtile. Il y avait la Chanson, la Tenson, la Pastourelle, la Ballade, le Sirvcntc, le Congé, l'Aubade, le Soûlas et bien d'autres.

Evanoui, cet ancien éclat de l'existence ! De leurs vastes possessions d'aman, il ne resta aux seigneurs des Baux qu'un rocher : le rocher d'Aiglun, qui porte le château OÙ naquit Hstérelle. Mais, malgré les sept siècles écoulés sur cette décadence, la majesté du vieux nom subsiste toujours. Relevée par la beauté d'Estérelle, elle mettait à ses pieds les jeunes gens des plus grandes familles provençales : les Blacas, les Adhémar, les Barras, les Castellanc, les l'orbin, les Sade, les Villeneuve, les Montolieu. Maigre le délabrement de son héritage, tous auraient été glorieux m alliant

Ce p.issé d'hier et ce passe remontant à sept cents rivent avec la même force et. pour ainsi dire,

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figurent sur le même plan dans la mémoire de la jeune femme. Et même, des deux, le plus vieux lui est le plus présent. La longue histoire de sa race semble, dans son sentiment, ne faire qu'un avec sa propre' personnalité. Elle puise d'abondance dans ses souvenirs de famille des connaissances que les érudits ont dû amasser laborieusement dans les vieux textes et elle les déroule avec plus de grâce, mais non moins de sûreté savante, que Fauriel, Gaston Paris, Diez ou Paul Meyer. On croirait qu'elle a personnellement vécu toute la suite des siècles qu'elle évoque. Et cette longévité n'est assurément pas le fait d'un être naturel. Mais voici un bon moment qu'aucun de mes lecteurs ne s'y trompe : Estérelie est un être idéal, une allégorie, l'allégorie de la Provence historique et légendaire. Elle incarne la geste provençale à travers les, temps, geste guerrière, poétique et amoureuse.

Là n'est pas toute sa signification. Elle représente un autre idéal encore : l'idéal de l'amour féminin, tel qut l'a conçu et chanté la poésie du moyen âge, particulièrement chez les troubadours provençaux, qui en ont fait le thème favori de leur lyrisme. Elle personnifie la doctrine de l'amour considéré comme le suprême éducateur moral de l'homme, comme le plus fort et le plus pur des attraits qui l'appellent vers le bien. Si l'homme de cœur tend toujours à mieux faire, à grandir en sagesse et en courage, à être aujourd'hui plus qu'il n'était hier en tout ce qui peut honorer et orner la nature humaine, à élargir et élever son champ d'action, c'est, avant tout, pour complaire à la dame qui possède ses pensées, c'est pour s'approcher de plus en plus des hauteurs quasi célestes d'où elle le

regarde. Elle est son guide et sa lumière, son initiatrice. Calendal prend Estérelle pour témoin et pour arbitre de tous ses efforts. Ce qu'il croit devoir penser de son mérite et de ses progrès, comme aussi de ses erreurs et de ses fautes, dépend des sentiments d'Estérelle.

Ces sens allégoriques sont évidents. Je ne pense pas me tromper quand j'en aperçois un troisième que voici: l'amie de Calendal et la fée Estérelle sont au fond une seule et même personne. Il est vrai que la première est bonne et bienfaisante, au lieu que la seconde a une réputation de perversité, puisqu'on dit qu'elle rend les hommes fous et enrages d'amour, à seule fin de rire de leurs convulsions. Mais nous pouvons croire aussi que cette réputation est calomnieuse; car, dans un autre endroit du poème, il lui en est attribué une autre, toute sympathique. Elle est présentée comme la créatrice d'un genre d'illusions infiniment meilleur. Les rêveurs, les lunatiques, les poètes qui poursuivent quelque chimère (non quelque niaise, mais quelque belle chimère, capable de devenir un jour, par l'obstination et le génie de Ceux qui s'y dévouent, une belle réalité), ces esprits, étrangers aux intérêts immédiats, à la sagesse terre à terre du monde, et dont le inonde se moque, ont été touchés par la baguette d'Estérelle. Ce sont des o enféés » — enfaJah. Par exemple, l'idée d'une renaissance poétique de la Provence fut d'abord jugée chimérique. On la railla. On ne la raille plus, maintenant que Mireille, Calendal et le FéUbrige existent. Mais, pour s'en éprendre, en plein milieu du siècle i vapeur et de la démocratie, ne fallait-il pas être un peu « enfèé » ?

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ni

Tout cela est charmant et noble. Mais, comme matière poétique, cela est un peu subtil et risque d'être, dans la mise en œuvre, un peu froid et déconcertant. Subtilité et froideur, ce sont là les écueils de l'allégorie. Je ne parle pas de l'allégorie comme figure de style, qui n'est que la métaphore développée et dont ne sauraient se passer ni l'expression poétique ni même l'élocution littéraire en général. Je parle de l'allégorie comme fond et sujet de l'invention, de l'allégorie soutenue tout le long d'un poème. Dans ce genre, elle est dangereuse ou, du moins, il me semble qu'elle s'accorde beaucoup mieux avec la roideur d'un art encore primitif et pauvre en moyens d'expression qu'avec la maturité, la souplesse, la richesse pleinement épanouies d'un art comme celui de Mistral, plus fait pour rendre des choses vivantes que des entités idéales. Dans l'art allégorique des primitifs, l'expression, grâce à son indigence même, ne détourne pas l'esprit de l'idée abstraite représentée; l'intérêt qui s'attache à celle-ci compense la maigreur de celle-là ; un public, encore naïf, éprouve à remonter de la figure au sens figuré un plaisir qu'il prend, dans son inexpérience, pour le plaisir de l'art lui-même. Au contraire, dans l'art riche et fleurissant des époques mûres, la figure et le sens figuré, le symbole et le concept symbolisé se font réciproquement tort et forment une espèce de contradiction. Le plaisir pris à la figure fait qu'on n'a cure du sens figuré, qui est un peu sec et sans saveur en comparaison; d'autre part, l'idée qu'il y a un sens figuré à Lasserre. 9

comprendre refroidit le plaisir pris à la figure, tout comme la préoccupation de ce sens a dû empêcher l'artiste de la traiter et de la développer tout à fait naturellement. Par exemple, rien ne nous captiverait, ne nous toucherait comme la lutte de l'amoureuse Estérelle contre le vertige de l'amour sensible, et d'autant plus que les conditions où cette lutte est soutenue (des tête-à-tête répétés avec un beau gaillard plein de cœur et de force, dans un lieu solitaire et par quarante degrés de chaleur) la rendent particulièrement héroïque. Mais, quand nous sentons qu'Estérelle est plutôt un concept historique et moral qu'une personne de chair et d'os, comment notre imagination pourrait-elle se prêter franchement ? De même, la délicieuse évocation des beaux temps de la vieille poésie du Midi et des enchanteresses qui l'inspiraient nous ravirait-elle davantage, si elle s'otlrait comme un cri d'amour, un élan de nostalgie parti du cœur du poète et ne se mêlait pas à une certaine théorie historique de la Provence, qui provoque notre réflexion et peut inspirer quelques réserves à notre esprit critique.

L'idéalisation de la femme, selon la conception traditionnellement chère aux poètes du moyen âge, appelle aussi certaines réserves. Elle fait un certain disparate avec le beau réalisme poétique qui est tunùer chez Mistral. Elle étonne un peu notre goût, devenu plus ami du naturel, de même que le platonisme amoureux de YAstrcc, qui lut comme une reviv; momentanée de la théorie des trouba-

dours au début du wir siècle, étonnait le goût du public de Racine. Ce n\ pas que nous la

dédai que nous la raillions, cette conception

vénérable qui eut sa raison d'être à une certaine époque, par opposition à la grossièreté et à la brutalité des mœurs masculines et dont la faveur a singulièrement contribué, en son temps, aux progrès de la civilisation morale. Nous lui rendons, au contraire, un haut hommage. Nous disons même qu'elle est vraie. Il est bien vrai que l'amour est le seul moteur des belles énergies viriles et que, s'il est pour l'homme des amours d'ordre plus élevé que l'amour de la femme, celui-ci possède du moins cette primauté de fait, qu'il peut exister sans ces affections supérieures et qu'elles ne le peuvent sans lui. C'est lui qui fournit à la nature humaine le feu auquel tous ses autres amours s'allument. Il est le foyer de toute notre sensibilité; il est impliqué dans toutes les vibrations ardentes de notre âme ; il a sa part nécessaire à tout ce que nous pouvons sentir de noble et de généreux, concevoir et accomplir d'héroïque. Ce sont là, dis-je, des vérités. Ce qui nous différencie des troubadours, c'est le penchant qu'ils avaient à mêler un peu trop de théologie et de métaphysique à ces douces vérités naturelles. Par là, ils leur faisaient perdre de leur grâce et leur donnaient un certain caractère d'apprêt, de convention, de roideur, auquel elles ne gagnaient rien. Nous nous en faisons une idée plus simple et plus vraie qui leur laisse toutes leurs justes nuances et les met à l'abri des railleries de Cervantes et de Molière. Nous connaissons la divine action de la femme, tout en voyant la femme telle qu'elle est, telle qu'elle peut être. Nous ne la poussons plus à l'archétype platonicien.

Je suis d'ailleurs loin de dire que Mistral, platonicien certes, mais malicieux comme pas un, ait

donné dans cet excès. Je dis seulement : son Estérelle est un" peu doctrinale.

Telle est la source des impressions qui refroidirent le public à la lecture de ce poème et qui le déroutèrent en l'empêchant de sentir nettement en présence de quel genre de .fiction il se trouvait. Mais pour nous rendre compte de ces impressions et de leur portée, continuons l'analyse du poème, considéré dans ses éléments allégoriques, en repartant, comme il convient, du sens littéral.

Estérelle a fait un mariage malheureux. Un personnage, qui nous est présenté sous des apparences de gentilhomme, le comte Séveran, est venu demander sa main avec des façons irrésistibles. C'est un type de dominateur, impérieux et dur, qui obtient par l'ascendant de sa volonté de fer ce qu'il ne saurait attendre des mouvements de la sympathie. Il aborde la jeune fille avec une profession de foi terrible, mais pleine d'allure, sur l'économie de ce monde, telle que la voit un esprit lucide: d'un côté, le petit nombre des gros, des forts et des résolus, de l'autre la plèbe innombrable des petits, des faibles, des imbéciles e niais qui, en étant mangés par les autres, ont tout ce qu'ils méritent. Il s'agit d'être du bon cote. I philosophie glace le sang d'Estérelle. Néanmoins, ut promise à Séveran, elle n'aurait à son égard que des pensées d'épouse docile et fidèle au devoir, sans la tragique découverte qu'elle fait le jour de sa noce.

Un vieillard aux vêtements humbles est entré dans la salle du festin. Son front triste, son air de mendiant

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le font accueillir par des quolibets et des injures. Mais lui, impassible comme la statue du Commandeur au festin de Don Juan, se dirige vers « son fils » auquel il a de solennelles paroles à faire entendre. Son fils, c'est le comte Séveran. Celui-ci, ne parvenant pas à effrayer de ses regards le vieux père dont la présence lui est odieuse, le fait jeter à la porte par ses valets et ses chiens. Estérelle est saisie d'horreur. Comme le vieillard voit sa compassion, il s'approche d'elle et lui glisse à l'oreille l'épouvantable vérité : « Malheureuse! tu as épousé un capitaine de brigands ! » Estérelle s'enfuit et cherche un refuge dans les montagnes. C'est là que Calendal l'a rencontrée et revient la voir, tandis que Séveran, ivre de rage, la cherche vainement.

Voici, d'après Saint-René Taillandier, grand ami du poète et qui a pu recueillir à ce sujet ses indications, les données historiques qui lui auraient fourni l'idée de cette figure : « La Provence a vu, il y a cent ans (l'article que je cite est de 1868) de singuliers types de bandits, gentilshommes ou bourgeois, qui détroussaient les passants, pillaient les campagnes, faisaient de véritables expéditions contre les gens du roi, et terrifiaient si bien la contrée que nul n'osait indiquer les repaires où ils allaient célébrer leurs orgies. Ces repaires étaient quelquefois de vieux châteaux forts dans les Alpilles, nids de vautour cachés au milieu des rocs. Si plus d'un, parmi ces forcenés, a fini sous la main du bourreau, combien en est-il qui ont soutenu cette guerre pendant des années! Ainsi a vécu longtemps, pour n'en citer qu'un exemple, Gaspard de Besse, demi-brigand, demi-chevalier, roué à Aix en 1776. »

(Je lis dans une note de Mistral, empruntée à Léon Gozlan, que Gaspard de Besse, lors de son procès, cita de l'Homère et de l'Anacréon à ses juges.)

L'imagination de Mistral a travaillé agréablement sur ces modèles. Il les a colorés, animés; il les a groupés en tableaux plaisants et brillamment composés. Séveran, ses estafiers, les « dames enjouées » qui les suivent, forment une compagnie divertissante où l'on aimerait presque vivre. Assis sur l'herbette molle, l'escopette entre les jambes, les lévriers autour d'eux, on dirait des seigneurs et des princesses de Décameron. Ils se répandent en plaisants propos; les hommes chassent l'alouette, les dames effeuillent la marguerite. Et l'on boit frais. Ils n'ont pas l'air de penser à la maréchaussée. Quand Calendal, dans une de ses courses en montagne, tombe au milieu d'eux ec n'en paraît pas autrement ému, ils font fête à sa hardiesse et à sa belle mine, ils se délectent des longues et merveilleuses histoires qu'il leur raconte et qui forment (nous allons te voir) la grande beauté du poème. Séveran voudrait faire du soupirant d épouse son meilleur ami. Il est vrai que les choses semblent toujours sur le point de se gâter dans compagnie joyeuse, on s'attend à voir tirer les couteaux. Mais il est assez connu que les apaches ont en gémirai beaucoup d'amour-propre ; ce sont des hommes fort susceptibles. Pour les dam doivent, d'après la profession de leurs compagnons, avoir été recrutées dans les rues du vieux Marseille.

ridant elles ont beaucoup d'espièglerie et de tillesse. L'une d'elles a un nom presque aussi joli que les princesses des lortunette. Les orgies

que la bande » célèbre », pour parle! comme le

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bon Saint-René Taillandier, comprennent des divertissements fort corsés; mais elles ne sentent pas la crapule, elles ne manquent pas d'un certain style. Ii est vrai qu'elles se célèbrent dans un vieux manoir orné de statues de Puget, de tableaux de Vernet. Les noms de ces grands artistes de Marseille sont même le seul trait qui fixe sûrement l'époque où ces choses se passent. Aux moeurs, on pourrait s'y tromper; elles ne sont d'aucun temps précis, mais seraient plutôt du moyen âge que du xvme siècle.

Quant à Séveran, on a quelque peine, bien que ce soit indubitablement là sa profession, à se le figurer comme un brigand de grands chemins. Qu'est-ce que ce brigand de grands chemins qui va demander en légitime mariage la plus illustre héritière de la Provence ? Un enlèvement, soit! Mais de justes noces une jeune fille ruinée, c'est bien invraisemblable de la part d'un homme perpétuellement guetté par la gendarmerie. Séveran me fait plutôt l'effet d'un de ces barons, comme en vit le haut moyen âge, ne craignant Dieu ni diable, désolant les routes et rançonnant les voyageurs, quand besoin était, mais sachant faire aussi métier de guerre et de gouvernement. Ce qu'il faut surtout dire, c'est que, si le personnage de Séveran offre quelque incohérence, il offre encore plus d'indétermination. Très sommairement dessiné, très peu saisissable, il est fe moins vivant, le moins réel des personnages de cette épopée. Quoi d'étonnant ? Marié à une entité, Séveran doit bien être une entité lui-même. Époux d'une allégorie, il faut bien qu'il soit lui-même une allégorie.

Considéré à ce point de vue, que signifie-t-il ? Que personnme-t-il ? Estérelle est la Provence. Séveran est

l'époux à la fois légitime et illégitime d'Estérelle. Il est pour elle un conquérant brutal, un tyran dont elle aspire très justement à se libérer. Quelle est la puissance qui joue ou qui a joué dans l'histoire ce rôle à l'égard de la Provence et dont nous devrions voir dans Séveran l'incarnation ?

La question est très délicate. Il faut la traiter avec une franchise entière, non pour l'honneur du grand poète qui n'a aucun besoin d'être défendu, bien qu'il ait été en butte à certaines attaques aveugles ou perfides à ce sujet, mais dans l'intérêt de la vérité historique et des saines idées nationales.

Dans la première édition de Mireille, publi. Avignon, il y avait une strophe qui ne se trouve plus dans le texte actuel. Les Saintes Maries, apparues à Mireille et lui exposant à grands traits l'histoire de la Provence, y parlaient en termes flétrissants de la guerre des Albigeois. Elles appelaient des « t ra i : les croisés du Nord qui, en 1209, à l'appel d< envahirent les provinces méridionales pour \ truire l'hérésie. L'éditeur parisien demanda la SU] sion de ce mot violent. On conçoit son inquiet La guerre des Albigeois, commencée comme une guerre religieuse, a eu de grandes politiques qui ont finalement amené l'annexion du Languedoc, puis celle de la Provence à la France. Appliquer aux promoteurs de cetti la qualité

de traîtres, n'équivalait il pas à définir cette annexion POmmC une œuvre de traîtrise? En droit, non. Car,

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en supposant l'épithète justifiée, il eût fallu, pour légitimer le passage d'une idée à l'autre, que l'arrièrepensée d'annexer le Midi au royaume eût inspiré les promoteurs de la Croisade et que le motif religieux n'eût été, de leur part, qu'un prétexte. Thèse absolument insoutenable. L'annexion a été un résultat; elle n'avait pas été un but. Elle est ce qui est arrivé ; elle n'est pas ce qui avait été recherché. Mais le public est simpliste et plus sensible à la force des mots qu'à la justesse des distinctions logiques. Il s'y fût trompé. Le poète reconnut le danger d'une interprétation bien opposée à son sentiment et biffa son invective. Quel était donc son sentiment ?

Parmi les textes qui en contiennent l'expression, il faut aller tout droit à celui où il s'est expliqué de la manière la plus étendue. Je veux parler d'une note ajoutée au premier chant de Calendal et relative à un passage de ce chant où il est fait allusion à la guerre des Albigeois. On y trouve sur la question des rapports de la France et de la Provence un ensemble d'idées justes, fortes, excellentes, qui formeront le fond définitif de la doctrine mistralienne à ce sujet. Il faut bien dire qu'on n'y trouve pas que cela. Ce morceau, écrit en français et littérairement fort beau, offre lui-même, mêlées à ces idées de la plus haute valeur, d'incontestables traces de la fougue de jeunesse qui, dans Mireille, avait fait jaillir de la plume du poète le mot dont son éditeur s'alarma. Ici, ce qu'elle a produit, ce n'est pas des violences de termes, mais des imprudences, des témérités de théorie ou de formulaire qui ne pouvaient aller sans quelque péril. Par la suite, Mistral s'abstiendra de ces intempérances généreuses, dont les inconvénients lui auront été

révélés ; il pèsera les formules de doctrine de relie façon qu'elles ne trahissent plus, si peu que ce soit, le fond véritable de sa pensée. Mais dans le temps même de ce juvénile enthousiasme, il eût été le premier à protester contre les conséquences que des esprits malintentionnés (ces esprits ont existé et fait à un certain moment pas mal de bruit) eussent pu déduire de ses déclarations en les prenant trop à la lettre. Nous ne le conjecturons point. Nous pourrons le prouver avec éclat.

Voici le texte :

Bien que la croisade commandée par Simon de Monfort ne fût dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le Comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de et quoique très catholiques, elles prirent hardiment parti contre les croisés.

Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les paj langue d'Oc, c'est-à-dire depuis les Alpes jusqu'au

ne et de la Loire jusqu'à l'Ebre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d'instincts, de mœurs, de c lation et de langue, se trouvaient à cette époque prêl

; un État de Provinces-Unies. Leur nationalité,

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énorme qui avait, dans précipité l'Hurope

calendal: r. l idée générale 139

sur l'Asie, avait à son service les masses innombrables de la Chrétienté, et, à son aide, l'exaltation du fanatisme.

Le Midi, taxé d'hérésie, malgré qu'il en eût, travaillé par les prédicants, désolé par l'Inquisition, suspect à ses alliés et défenseurs naturels (entre autres le Comte de Provence) faute d'un chef habile et énergique, apporta dans la lutte plus d'héroïsme que d'ensemble, et succomba.

Il fallait, parait-il, que cela fût pour que la vieille Gaule devint la France moderne. Seulement, les Méridionaux eussent préféré que cela se fit plus cordialement et désiré que la fusion n'allât pas au delà de l'état fédératif. C'est toujours un grand malheur quand par surprise la civilisation doit céder le pas à la barbarie, et le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles la marche du progrès, ce qui fut soumis, qu'on le remarque bien, ce fut moins le Midi, matériellement parlant, que l'esprit du Midi. Raimond VII, le dernier Comte de Toulouse-, reconquit ses États et ne s'en dessaisit qu'en 1229, de gré à gré, en faveur de Louis IX. Le royaume et comté de Provence subsista longtemps encore, et ce ne fut qu'en i486 que notre patrie s'annexa librement à la France, non comme un accessoire à un accessoire, mais comme un principal à un autre principal. Mais la sève autochtone qui s'était épanouie en une poésie neuve, élégante, chevaleresque, la hardiesse méridionale qui émancipait déjà la pensée et la science, l'élan municipal qui avait fait de nos cités autant de républiques, la vie publique enfin circulant à grands flots dans toute la nation, toutes ces sources de politesse, d'indépendance et de virilité, étaient taries hélas ! pour bien des siècles.

Aussi, que voulez-vous? bien que les historiens français condamnent généralement notre cause, — quand nous lisons dans les chroniques provençales le récit douloureux de cette guerre inique, nos contrées dévastées, nos villes saccagées, le peuple massacré dans les églises, la brillante noblesse du pays, l'excellent Comte de Toulouse, dé-

pouillés, humiliés, et d'autre part la valeureuse résistance de nos pères aux cris enthousiastes de : Tclosa / Marselba ! Avinbon! Provensa! il nous est impossible de ne pas être ému dans notre sang et de ne pas redire avec Lucain : Victrix causa Diis pîacuit, sed vicia Caloni.

Dans ce morceau, d'un tour admirable, on peut distinguer quatre thèses. La première a trait aux origines et à la raison d'être de la croisade albigeoise. La seconde, à la manière dont la croisade s'est accomplie et à la réaction qu'elle a provoquée de la part des populations méridionales. La troisième concerne le mode d'incorporation des provinces du Midi au royaume français. La quatrième vise l'effet de cet ensemble d'événements sur le destin de la civilisation dans le Midi et en général.

Ces quatre thèses, qui se présentent dans l'exposé du poète comme une sorte de système lié, sont grandement inégales en valeur intrinsèque et il est facile de montrer qu'elles ne se commandent pas l'une l'autre. Mais je dis plus : elles sont grandement inégales en consistance dans la pensée du poète lui-même.

I. — Pour ce qui est de la raison qui détermina la croisade, du dessein auquel elle répondit, Mistral se trompe, quand il distingue entre le but « ostensible » ou «prétexte», qui aurait été le salut de la religion et le but réel qui aurait été la guerre de race et la conquête. Le but ostensible fut le but réel et C< un but purement religieux. L'initiative de la croi.sade vint de l'J t de L'Église seule. « L'Eglise, dit

nettement un historien catholiqu.

^cule la responsabilité'. » Ce fut le pape qui appela la

1 . Dictionnaire apologétique Je la foi catholique, article : Albigeois.

CALENDAL: I. LIDÉE GÉNÉRALE 141

chrétienté aux armes contre les hérétiques du Midi. Le roi de France, invité par lui à prendre la tête du mouvement, s'abstint.

Dira-t-on que la situation réelle de la religion dans le Midi ne réclamait pas ce recours à la force et que l'Église aurait pu y maintenir son règne par des moyens plus doux ? C'est la position qu'adopte (implicitement) Mistral. Elle est assez difficile à soutenir en présence des données de l'histoire. Les moyens doux, l'Église en usait largement depuis plus d'un demi-siècle et ils ne lui réussissaient pas. Prédications, missions, fondation d'ordres, action personnelle auprès des princes et des éléments sociaux influents, réformes du clergé, rien n'avait pu arrêter les progrès de l'hérésie. Ce qui était aussi inquiétant que l'hérésie elle-même, c'était les facilités offertes à sa diffusion par la demi-connivence des princes, que tentait l'appât des biens ecclésiastiques, et par l'état d'esprit d'une élite sociale en perpétuel contact avec les savants Juifs et Arabes qui vivaient nombreux aux rives de la Méditerranée et y répandaient le mépris du christianisme. Dans le peuple, cette influence se traduisait par la dérision à l'égard des prêtres et des moines, les violences contre leurs personnes, le pillage des couvents, l'abandon du culte. Les témoignages à cet égard sont multiples et presque unanimes ; je ne saurais que renvoyer aux historiens qui les ont réunis, notamment à Luchaire, le plus récent et, si je ne me trompe, le plus complet de tous. Mais je ne crois pas que ceux qui voudront bien s'y reporter puissent repousser la très grande probabilité historique de l'affirmation suivante : au commencement du xme siècle, l'Église

se trouvait sous une très proche menace de ruine dans les provinces méridionales et, après l'échec de son action directe sur les consciences, il ne lui restait d'autre ressource qu'une répression matérielle, conforme au droit de l'époque, pour empêcher que ces provinces ne sortissent de la communauté catholique, comme devaient en sortir, trois siècles plus tard, l'Allemagne et l'Angleterre. Il ressort de là que pour s'ériger en ennemi de la croisade, de la croisade, dis-je, considérée dans son principe, son intention, son but, pour en condamner et en détester l'entreprise, il faut être de ceux qui pensent que la rupture générale du Midi avec la communauté catholique eût été un bien. S'il y a quelqu'un qui n'ait point pensé de la sorte, c'est Frédéric Mistral.

La question est pour les croyants une question de foi. Mais elle est pour tout le monde une question d'histoire et de critique. Il n'est pas besoin d'agiter à ce propos le problème de la valeur absolue et universelle du catholicisme. Il s'agit d'apprécier, en lait, ce que la civilisation eût gagné ou perdu à voir, au xmc siècle, le catharisme et le valdisme se substituer au catholicisme, comme religion du Midi, l.a réponse ne saurait être douteuse pour aucun 1 éclaire. La dogmatique et la morale thares

étaient en elles-mêmes quelque chose de très inférieure a ce qu'enseignait l'Église. D'origine pi blement manichéenne, allumant l'existence étemelle leux principes du bien et du mal, la dogmatique affirmations avec un simplisme

•. t cru, auquel il dûment impossible de ne

minutieuse élaboration intellectuelle qui caractérise la théologie catholique.

CALENDAL : I. i/lDEE GÉNÉRALE I 1.3

La morale offrait un mélange de fanatisme et de laisser-aller, d'inhumanité et de relâchement" qui offensait la nature d'un côté, tout en lui lâchant la bride de l'autre, et ne supportait pas davantage la comparaison avec la morale du catholicisme. Quant à l'hérésie des Vaudois, la provenance et la doctrine en étaient différentes. Cependant elle faisait bon ménage avec le catharisme, ou, pour mieux dire, elle faisait avec lui cause commune ; les populations ne distinguaient guère l'une secte de l'autre; leurs fortunes furent les mêmes. C'est qu'elles avaient en commun une grande prétention qui constituait leur caractère le plus saillant et celui par où elles exerçaient le plus de séduction sur les esprits religieux : la prétention de ramener le christianisme à son esprit « primitif ». Triste et ruineuse chimère qui a joué de tous temps un grand rôle dans l'histoire des querelles religieuses et dont il importe de comprendre la véritable signification, la véritable portée.

Le prétendu dessein de restaurer le type « primitif» du christianisme a pu être professé et affiché de bonne foi ; il n'a jamais été, de la part des sectaires qui se le sont proposé, que le dessein de séparer le christianisme de tous les éléments de la civilisation hellénique et romaine qu'il s'est incorporés, non pas, comme on le dit trop, au cours de son développement historique, mais, pour autant du moins qu'il l'a pu, dès ses premiers pas, dès les temps de ses premières organisations. Le christianisme «primitif» des hérétiques n'a jamais été qu'un christianisme, non pas épuré, mais appauvri en son essence par des demibarbares qu'offusquaient, que scandalisaient, l'abondance d'humanisme de l'Église, sa traditionnelle

amitié pour les lettres et les arts et la magnifique part qu'elle leur a faite dans son culte. Voilà ce qui menaçait de conquérir la Provence et ce qui, s'il y eût roussi, eût abouti à la priver de la meilleure part de son héritage gréco-romain. Cette observation constitue par elle-même un jugement assez fort et assez décisif.

Il est vrai que certains historiens, ou plutôt certains rêveurs, sans éprouver personnellement de tendresse pour les hérésies méridionales, s'y sont pourtant montrés favorables. Leur idée, c'est que le succès de l'hérésie eût ruiné l'autorité de l'hglise et que la défaite de l'Église eût favorisé, en dernier ressort, l'épanouissement de la libre pensée et du rationalisme philosophiques. Naïve illusion ! L'hérésie s'adressait aux masses, tandis que le rationalisme philosophique est un état d'esprit qui ne saurait exister réellement que chez un petit nombre d'hommes. Et ce n'est que chez un nombre plus petit encore qu'il laissera tout à tait intacte la qualité des sentiments et des m laquelle, dans l'immense majorité du genre humain, a toujours été dans la dépendance du sentiment religieux.Il y avait vraisemblablement quelques-uns de hommes dans le Midi du XIII" siècle, bien que les causes qui en ont relativement augmenté le nombre dans les temps modernes, et dont la principale est le pi ogres des sciences de la nature, n'exisut pas alors. Il y en a eu pendant tout le m Mais à quels mécomptes ils se seraient ex, si, l'hérésie triomphant, ils avaient voulu profiter de la chute de l'Église pour répandre leur philosophie dans les foules! Dans les portions les meill. cette philosophie eût perdu, si j'ose ainsi dire, toute

calendal: i. l'idée générale 145

sa pureté intellectuelle et se fut traduite en quelque forme de mysticisme nouveau qui, n'étant gouvernée par aucune autorité, réglée par aucune expérience, se fût révélée pleine de désordre. Dans les autres, elle eût été interprétée comme une autorisation donnée à la licence des mœurs, à la liberté de la vie. La disparition de l'autorité de l'Église eût entraîné avant tout une anarchie de fermentation religieuse qui, après avoir été tolérée, fût devenue tyrannique, à son tour, eût provoqué la résistance armée, suscité la guerre civile. De toute manière et quelque hypothèse que l'on fasse, la guerre était le mal que le développement excessif de l'hérésie devait engendrer. Ce mal se produisit sous la forme de la croisade. Prinripiis obsta.

Tout cela, Mistral serait nécessairement arrivé à le penser, en vertu de ses sentiments les plus généraux, s'il avait regardé de près les problèmes que soulevaient ses paroles. Tolérant en matière de religion, comme tous les hommes raisonnables de son siècle, non par amour d'une diversité stérile, mais par sagesse pratique et amour de la paix, épris comme tout bon citoyen, tout bon Français doit l'être, de concorde et de tranquillité religieuse, il avait l'âme entière du côté de la tradition catholique. Sa sensibilité, sa conception de la vie, la qualité de son génie et de son art avaient mille liens intimes avec cette tradition. Un Mistral cathare, vaudois ou protestant, est une contradiction dans les termes, comme l'hircocerf de la scolastique. Une Provence non catholique n'eût pas produit un Mistral. Elle n'eût pas été la Provence. Si le poète a flétri la croisade qui avait conservé le Midi au catholicisme, c'est par l'effet d'un malentendu.

Lasserre. 10

2. — Malentendu trop explicable frélas ! et qui tient au défaut d'une distinction absolument nécessaire à établir entre le droit et le fait, entre l'intention qui fit ordonner la croisade et la manière dont cette intention fut exécutée, entre le but (qui fut atteint) et les résultats qui, en raison des épouvantables excès des croisés, dépassèrent infiniment ce but. C'est ce second point qui a voilé le premier aux yeux du poète et qui lui a fait un peu perdre de vue les propres responsabilités des Méridionaux dans la tempête qui fondit sur eux. La constatation de son erreur d'optique ne détruit pas la valeur de son jugement. Elle en limite, elle en précise la portée. Elle la restreint aux faits. Ce jugement ne vaut point, par rapport aux raisons de la guerre. Il est la vérité même quant à la façon dont la guerre se développa et fut poussée furieusement au delà du cercle que lui traçaient ces légitimes raisons. Considérée sous cet aspect et prise, si j'ose dire, à partir de ce point, la croisade albigeoise est une des grandes horreurs demeurées dans la mémoire des hommes.

Qu'avait voulu le pape ? Une répression mode proportionnée strictement a ce qui était nécessaire pour décourager les hérétiques et maintenir dans la fidélité religieuse des princes mal entoures, sceptiqui ou négligents. Il n'avait certes rien médité contre populations méridionales en général ni contre les droits de leurs maisons souveraines. M .: ce dont

il ne fut pas tenu compte et cette es

ins, contre laquelle il se vit à peu près impuissant, fut la grande amertume erre

tourna tout de suite de telle sorte que, si elle détruisit ce qu'il s'était proposé de détruire, elle parut surtout

CALENDAL: I. LIDEE GENERALE I47

poursuivre la radicale destruction de ce qu'il avait bien entendu ménager et laisser vivre. Il serait vain d'incriminer dans sa masse l'armée de soldats et de moines qui descendit les rives du Rhône sous le commandement de Simon de Monfort, comte de Leicester. Cette armée comprenait toutes sortes d'éléments, depuis ceux qui avaient pris la croix sous l'impulsion d'un vrai zèle pour l'Eglise jusqu'à ceux qu'avait attirés surtout l'appât de pillages et de massacres rémunérés d'indulgences. Il dépendait de l'esprit du chet de faire que la forme et la direction de la guerre se modelassent sur les bons mobiles plutôt que sur les mauvais. Cet esprit corrompit tout. Grand capitaine, avide de proie, Simon de Monfort vit dans l'entreprise dont la conduite lui était échue une occasion de faire sa fortune. Son ambition transforma ce qui devait être une expédition de police religieuse en une expédition de conquête à son profit personnel et au profit de ses lieutenants. Il voulut se rendre maître du Midi et substituer sa dynastie étrangère à la dynastie nationale des comtes de Toulouse. Pour réaliser ce dessein, le brûlement de quelques douzaines d'hérétiques et l'établissement de l'Inquisition n'auraient pas suffi. Il fallait désoler, humilier, désespérer les peuples, s'attaquer à tous les signes de leur indépendance. La guerre prit un caractère de dévastation. La législation appliquée aux hérétiques fut beaucoup plus dure que celle qu'approuvait Innocent III. Catholiques et hérétiques furent confondus dans les massacres. Le sac de Béziers en est le plus affreux exemple. Partout fut poursuivie la destruction des villes et des châteaux. Le tableau du poète est parfaitement vrai. Nous ne pouvons qu'être « émus dans notre sang » en

lisant ces récits. Et puisque c'est le désir d'identifier le comte Séveran qui nous a induit en cet aperçu historique de la croisade albigeoise, nous pouvons, pour une bonne part, identifier Séveran avec Simon de Monfort, conçu moins comme un personnage partiticulier que comme le type du reître se ruant à la curée des belles terres du Midi et trouvant une brutale joie à faire le malheur d'une race plus humaine et plus fine que la sienne. Par lui, cette race expie le tort qu'elle a pu avoir d'oublier combien une collectivité court le risque de l'esclavage, quand dans l'abandon au plaisir de vivre elle néglige de se ceindre les reins, de garder le glaive à portée de son bras et de surveiller convenablement l'action des idées.

Ces immenses calamités eurent un grand résultat moral. Elles réveillèrent dans tout le Midi le sentiment de nation et de race. A l'exception d'une partie du clergé, toujours dominée par la haine de l'hérétique et qui s'était trop mêlée à la répression pour espérer merci en cas d'un retour de fortune, l'unanimité patriotique s'affirma contre l'envahisseur a\ une telle énergie qu'il apparut a tous que, quoi qu'il advînt, sa conquête était prédire. La résistaru ganisa, moralement soutenue par le Saint-Siège qui ne cessait d'agir par son légat pour refréner les débordements de Simon de Monfort et lui rtppelei sévérité les justes bornes île s.i mission. Elle aboutit h la formation d'une ligue de tous les princes du Midi, ayant à sa tête le roi d'Aragon, Pierre II. cousin ger du comte de 'loulou ond VI. I..i lutte

igea. A la façon dont elle commença pour les Méridionaux, écrasés par Monfort dans la célèbre

calendal: i. l'idée générale 149

bataille de Muret (12 sept. 12 14) , on put croire à la ruine définitive de leurs espérances. Monfort rentra dans Toulouse en triomphateur et le concile de Latran, en dépit de la résistance personnelle d'Innocent III toujours sympathique aux dynasties nationales du Midi et au sentiment des peuples, lui confirma solennellement la possession du comté. Mais ce triomphe et cette investiture gardaient trop le caractère d'une œuvre de violence pour avoir un effet durable. Deux ans après, le jeune Raymond VII avait repris tous ses États y compris ^a capitale, le Midi avait reconquis ses princes. Ce succès ne pouvait lui-même être qu'éphémère, parce que les événements avaient créé une situation sans issue. D'une part, il était impossible d'imposer au Midi une dynastie étrangère, haïe des peuples et associée au souvenir de leurs plus cruelles souffrances, de leurs plus odieuses humiliations. D'autre part, la condition d'une dynastie autochtone et populaire, mais profondément compromise par ses vieilles faiblesses pour l'hérésie et frappée de déchéance par les décrets romains, ne se trouvait pas plus favorable ni plus facile à soutenir. Du moins cette restauration momentanée, due à la fidèle énergie du sentiment avec lequel le Midi avait soutenu ses chefs naturels, au milieu des plus terri-

1. A propos de Muret on lit dans l'ode admirable Aux poètes catalans : « De Pierre d'Aragon, frères, il nous souvient bien : — suivi des Catalans il vient comme le vent — branlant sa lame bien pointue. — Le nombre et le destin accablent le bon droit... » Ce dernier trait n'est pas exact. A Muret, l'armée méridionale avait une très grosse supériorité de nombre. Mais la supériorité d'organisation et de commandement était chez l'adversaire.

bles épreuves, eut-elle l'heureux effet de relever sa fierté abattue et, pour ainsi dire, de le rendre moralement à lui-même, autant qu'il était possible au sortir d'une telle tourmente. Lorsque intervint le grand arbitre qui était seul capable, dans l'état des choses, de dénouer la crise, celui qui s'était réservé au cours de ces événements et allait en recueillir d'autant plus sûrement les fruits, celui pour qui, selon l'expression de Luchaire, « tout le monde avait, sans le savoir, peiné, souffert, lutté », je veux dire le roi de France, ce ne fut pas un Midi abaissé, flétri, abandonné de lui-même qu'il annexa à sa couronne, mais un Midi qui, sous les blessures d'un long combat, pouvait encore relever la tête et contracter un lien d'égal à égal avec les autres provinces du pays dans lequel il allait entrer.

3. — Mistral exprime le regret que « la fusion soit allée au delà de l'état fedératif ». Arrêtons-nous à ce mot : il serait grave, si nous en pressions le sens et en tirions toutes les conséquences. Mais c'est ce que nous ne devons pas faire, sous peine de trahir la véritable pensée du poète.

Pris à la lettre, son regret équivaudrait a une mise en question de toute l'histoire de France, à une protestation rétrospective, sinon totale, du moins partielle, contre L'œuvre de Louis XI, de Richelieu, de Colbert, de tous les grands créateurs du corps national français, unanimes à concevoir ce corps, non comme une fédération d'États, mais comme une agrégation de provinces et de pays sous la souveraineté d'un Etat unique. Nous avons déjà trouvé l'occasion de dire qu'il n'y aurait rien de moins justifié qu'une telle protestation, quel que fût le unent d'où elle s'ins-

CALENDALt I. L IDEE GENERALE 151

pirât. Le mode selon lequel s'est fondamentalement constituée et a puissamment existé pendant des siècles une aussi grande et aussi belle chose que la France ne peut être jugé d'après tel mode de constitution et de vie, supposé supérieur, que l'imagination construit et y substitue après coup. Nul ne peut dire en effet si ce dernier eût été possible et capable d'existence. Mais aussi Mistral n'a-t-il point donné réellement dans ce genre de vides hypothèses. Ce qu'il a eu en tête est autre chose. La souveraineté, parfaitement assurée, de l'État laisse une grande marge au développement d'institutions sociales et locales autonomes qui limitent par rapport aux intérêts variés des groupes sociaux et des régions l'action souveraine de la puissance politique. Ces institutions forment la base des véritables libertés publiques, que leur nature même rend susceptibles de bien des degrés divers. Elles peuvent être favorisées, fleurir, atteindre à un riche épanouissement, comme elles peuvent être refoulées et brimées, languir et dépérir, l'unité et l'autorité de l'État étant, dans les deux cas, sauves et intactes. C'est à cette zjne où se produisent le plus et le moins, les hauts et les bas des libertés publiques, que s'applique la pensée de Mistral. C'est à la question de ces libertés et spécialement des libertés du Midi qu'elle se rapporte, nullement à la question des fondements de l'unité nationale. Il appelle « fédératif » l'état de choses où ces libertés auraient un développement satisfaisant. Le mot est impropre et, encore une fois, dangereux. Mais l'imagination du poète le choisit à cause de son beau relief, pour signifier que, dans cet état, les éléments originaux du composé national apparaîtraient dans la variété de

leurs qualités particulières, dans l'énergique et féconde détermination de leurs types propres, et non pas noyés dans la morne et stérile uniformité d'une centralisation oppressive et mesquine, d'un ètatisme touche à tout. S'il évoque avec amour la splendeur de vie et les fières institutions de l'ancienne Provence, deux siècles avant son incorporation au royaume, ce n'est pas pour discuter la forme dans laquelle s'est accomplie cette incorporation, devenue nécessaire ; c'est pour tracer aux générations provençales modernes l'idéal du haut devoir que le souvenir d'un tel passé leur impose a l'égard de la Provence et de la France à la fois; c'est pour montrer à la France moderne le prix de ce qu'elle possède et le surcroît de prospérité et de gloire qu'elle en pourrait tirer, avec des institutions qui en riseraient davantage l'essor : « Vois, grande France, ce que fut notre Provence lumineuse, quelle splendeur elle pourrait reprendre parmi les joyaux de ta parure. »

Alor i'avié Je pitre cl d'aspre nouvelun : La repubïico d'Arle, aufouns de si palun ■hivo Yempercùre...

Alors dans les poitrines montait un renouveau : république d'Arle, au fond de ses marais, — parlait en face a l'Empereur; — et celle de Marseille, dans

féodal, — se parait de cette devise : — que toi. hommes sont des fri

Alor, avion à : tU gratte

Que, (juitnd sentien Ion drt dtdin

Sal'ien IttSSÛ lou rei de;

Nom t des grands citoyens, — qui,

CALENDAL: I. LIDEE GENERALE 1^3

quand le droit était dedans, — savaient laisser le roi dehors ' .

C'est ce que j'appellerai du platonisme historique, entendant par là, non pas. un vain idéalisme qui peuple à son aise le passé d'imaginaires Salentes, mais, au contraire, le fait de choisir dans les plus beaux moments d'une histoire les traits par lesquels ils furent réellement beaux et de dégager ces traits du mélange toujours impur de la réalité complexe, afin de nous proposer des exemples à suivre.

Ce que Mistral déplore dans l'état moderne de son pays a été, quant à l'essentiel, défini plus haut. Cela ressemble fort à ce qu'ont déploré tous les grands critiques des institutions issues de la Révolution et de l'Empire, Joseph de Maistre, Auguste Comte, Le Play, Proudhon (à bien des égards), Taine, Renan et d'autres : guerre radicale et systématique à toutes les organisations sociales traditionnelles au profit d'une prétendue émancipation de l'individu, laquelle n'est, en réalité, pour lui que la perte de ses soutiens naturels et le laisse affaibli, désorienté au sein d'une société énorme, sans cohésion, dispersée infiniment; affaiblissement de la famille et de l'hérédité par l'individualisme démesuré du Code civil; invasion universelle de l'administration publique dans les affaires; méconnaissance des variétés naturelles de la France, et des besoins variés qui y correspondent; nivellement général de la vie sous l'autorité d'un État hostile à tous les milieux où règne un esprit d'indépendance et aux traditions qui l'entretiennent. Voilà les plus caractéristiques des griefs,

i. Ode « Aux poètes catalans ».

d'ailleurs bien connus et cent fois développés, qu'ont élevés ces maîtres, non pas comme leurs irréductibles adversaires le prétendent, en s'inspirant d'un aveugle esprit d'asservissement au passé, mais en observant l'appauvrissement de la substance nationale peu à peu produit par ces principes et ces pratiques contraires à la saine physique des nations. Ce qu'ils ont établi sous forme théorique, Mistral l'a fait voir en tableaux et images poétiques. Ce qu'ils ont considéré par rapport à l'ensemble de la France, il l'a particulièrement discerné et senti dans la vie de sa province. Mais il l'a exprimé d'une manière si large qu'elle est déjà, par elle-même, une généralisation.

Moi, je sais une comtesse — qui, de sang impérial, — en beauté comme en noblesse, — loin ni liant ne craint personne; — et pourtant une tristesse — voile l'éclair de ses yeux.

Elle avait cent villes fortes, — elle avait cent ports de mer ; — l'olivier devant sa porte — jetait ombre douce et claire; — tout fruit que porte la terre — était en fleur dans son parc.

Tout le jour elle chantait — au balcon, sa belle

humeur; — et chacun grillait d'envie — J'en ouïr quelque rumeur, — car sa voix était très douce — et faisait mourir d'amour.

Maintenant une ombre voile cette radieuse figure.

Car M sœur d'un autre lit, — pour .1

— l'a entérinée dans le cloître, — dan a d'un couvent — qui, comme un#huch — d'un Avent à l'autre Avent.

Là ! sont vêtues pareillement

— d'un voile de blanche laine — et d'un habillement noir ;

— là aussi la même cloche - règle tout communément.

En ce lieu, plus de chansons, — mais sans cesse le missel ; — plus de voix joyeuse et nette, — mais universel silence : — rien que des saintes-nitouches — ou des vieilles à trois dents.

Cette « sœur d'un autre lit » c'est, dis-je, la réglementation niveleuse et étouffante d'un Etat qui envahit tout dans la société. Et c'est aussi ce joug de l'Etat que nous pouvons reconnaître personnifié dans le mari d'Estérelle. La doctrine provençale de Mistral signale aux provençaux deux bêtes noires : Simon de Monfort et l'étatisme jacobin.

La signification allégorique de Séveran se rapporte à l'un et à l'autre. Et l'on comprend maintenant pourquoi ce personnage, conçu en dehors de toute détermination précise d'époque, est matériellement composé de traits dont les uns sont du moyen âge, les autres de la fin du xvme siècle.

4. — Il nous reste à relever dans la doctrine de Mistral une idée importante et remarquablement formulée au sujet des conséquences de la guerre albigeoise. « Ce qui fut soumis, dit-il, ce fut moins le Midi, matériellement parlant, que l'esprit du Midi. »

Rien de plus vrai. Les longs malheurs de la croisade produisirent dans le Midi un profond changement d'esprit et de mœurs qui se manifesta par la décadence rapide de la poésie provençale. Cette poésie, naguère si éclatante, ne tarda pas à s'éteindre : ce qu'elle était accoutumée de chanter dépérissait. Les sentiments dont s'inspirait le lyrisme des troubadours, goût ardent de la vie et de l'aventure, ivresse du plaisir, ferveur et folie amoureuse, culte à la fois sensuel et platonique de la beauté, exquise sensibilité aux attraits de la nature printanière, passion des gais

devis, des assemblées et des fêtes, ces sentiments, ces thèmes brillants, heureux, joyeux, si appropriés au luxe des ornements et à la grâce des paroles, n'auraient plus eu de raison d'être dans une société soumise à de terribles épreuves qui n'avaient rien épargné. Ils auraient détoné deux fois dans un milieu attristé par l'invasion des missionnaires et désolé parles exactions des reîtres. Les générations nouvelles passées par l'école de Simon de Monfort durent avoir l'impression que des siècles s'étaient écoulés depuis le temps où florissaient ces beaux jeux. L'expérience des calamités imprimait à leurs pensées un cours bien différent et plus grave; le « gay-savoir » faisait place à la réflexion morale et religieuse. La suprême manifestation de la poésie provençale fut une éclosion de lyrisme mystique, principalement consacré à la Vu qui prenait la place de la « Dame » toute profane des troubadours et était louangée à peu près sous les mêmes figures. Cette éclosion fut faible et éphén la sève naturelle et vivace n'y était plus. D'ailleurs, la langue elle-même, maigre ce pieux emploi tardif, était devenue suspecte à l'Église. L'Inquisition apportée dans le Midi par les croisés, sans aller qu'à en proscrire L'usage, ne la voyait pas de très bon oeil. Elle avait trop servi à l'expression de cet e libertin et de ces brocards anticléricaux dont le su plus encore peut-être que celui de l'hérésie, alarme Rome. Mais ce qui avait en ce sens b plus d'influence, c'était le fait historique d'imr.

portée qui venait de nplir ei avait été le

résultat définitif de la croisade: le Midi tiré d< isolement relatif et ouvert de touu la péné-

tration de la graiul. uc*. française. L'asceiK

politique, engendré, non par la conquête, mais par ['intervention pacificatrice et conciliatrice du roi de France, eut cet inévitable effet de substituer le français, comme langue savante et littéraire, à la langue de la Provence.

O fleurs, vous étiez trop précoces! — Peuple en sa fleur, l'épée trancha — ta floraison ! Et toi, clair soleil du Midi, — tu dardais trop vif! les orages — s'agglomérèrent. Détrônée, — mise nu-pieds et bâillonnée, — la langue d'Oc, pourtant fière comme toujours,

S'en alla vivre chez les pâtres — et les marins... A son malheur, — gens de terre et de mer sommes restés Sdèles. — Brune aujourd'hui, elle rame et laboure; — mais la Nature est son palais, — pour couronne elle a les étoiles, — et pour miroir les ondes et pour rideau les pins. '

(Calendal, chant IV.)

Ce n'était pas la mort, mais le sommeil, puisque Mireille est là. Cependant, ce sommeil a-t-il tant duré ? Et s'il est entièrement vrai que « l'esprit du Midi » ait reçu des événements religieux, militaires a politiques du xme siècle, un terrible coup, peut-on dire que cet esprit ait attendu jusqu'au xixe siècle et jusqu'à la renaissance felibréenne pour se réveiller et jouer à nouveau son rôle dans l'histoire ? Il n'y aurait pas de plus grande erreur. L'esprit du Midi a dépouillé les formes particulières sous lesquelles il apparaissait dans la littérature des troubadours; mais il est rentré en action sous une forme plus générale, et c'est ainsi qu'il a constitué un des éléments essentiel de la belle civilisation de la France, telle qu'elle s'est reflétée dans sa littérature classique. Cette civilisation, cette littérature sont du Midi autant que du

Nord. A vrai dire, elles le sont plus. Supposons que, l'histoire ayant suivi une direction différente, la poésie provençale eût continué de vivre. Cette poésie, bien que supérieure pour la forme, la politesse, l'art, à la poésie du Nord français, à la même époque, était cependant, comme celle-ci, une poésie médiévale, étrangère à la discipline, au grand naturel, à la souveraine simplicité de l'art antique. Quand, au xvic siècle, les plus merveilleux monuments de cet art furent révélés à l'Europe, que serait-il advenu de cette littérature provençale, dont nous prolongeons par hypothèse la vie jusqu'à ce moment? Elle en eût subi l'influence irrésistible, comme l'a subie la littérature de la langue d'oïl, elle en eût reconnu et reçu les lois. Ce qui fût résulté d'une telle fusion, nous n'avons d'autre indice, pour L'imaginer, que les chefsd'œuvre de Mistral, moderne continuateur des troubadours et élève de l'antiquité. Mais cet indicé très significatif. Il nous prouve qu'un xvir ou un XVIIe siècle provençal n'eût pas été infiniment différent pour le fond du génie, la conception de fart, le sens de la beauté, de ce qu'ont été un xvic et un xvn* siècles français. La distance de l'un et de l'autre par raj à un esprit et un art germaniques eût été sensiblement la même. S'il fallait penser autrement, comment expliquer que le Provençal Mistral se soit formé auprès des maîtres français? 1' dis-je, I

anciens; mais s'il i< nt, il l'a été

aussi par l'intermédiaire des maîtres français. L'alli nite de ses créations .; uns classiques de-

là France fonde. I! y a beaucoup plus près

d'un vers de Malherbe à un vers de Mistral que d'un de la Chanson de Roland à un vers de Malherbe.

calendal: i. l'idée générale 159

Enfre notre auguste et rude épopée du xie siècle et Malherbe, la douce et harmonieuse influence méditerranéenne, l'influence de l'humanisme universel a passé. Mistral n'aurait pu, comme il l'a fait, emprunter aux maîtres français le fond de sa poétique, si la poétique française n'avait été, dès la Renaissance, orientée vers cet idéal de sonorité, de pureté, de :larté, de rythme et d'harmonie que les langues méridionales portent, pour ainsi dire, en elles-mêmes.

Croirait-on que l'ensemble d'idées que je viens de parcourir et qui s'exprime dans la donnée allégorique ie Calendal, dans Y Ode aux poètes catalans, et dans la pièce lyrique intitulée la Comtesse, ait pu donner lieu au plus pénible des malentendus? Mistral fut iccusé, sinon de desseins, tout au moins de tendances ;éparatistes. L'accusation fut portée par Eugène 3arcin dans un livre qui parut en 1867 et provoqua quelque rumeur: Français du Nord et Français du Midi. Depuis, elle n'a cessé de reparaître dans la tresse, sous des formes plus ou moins atténuées et voilées, à l'occasion des manifestations importantes lu Fclibrige. Elle n'a jamais trouvé grand crédit, ?arce qu'il suffit d'un peu de cœur et de, bon sens )our en sentir la profonde fausseté. Mais elle existe *t il y faut répondre. Le lecteur qui a vu les textes Dris à partie par les ennemis du poète aura de ui-même senti l'immense disproportion entre les égères imprudences ou inexactitudes de formulaire m'on y peut relever et le crime moral imputé à in grand homme. Il sera heureux d'entendre de la

l6û FRÉDÉRIC MISTRAL

bouche du grand homme les hautes et claires paroles qui l'en défendent. Que dis-je ? Défendre Mistral contre le grief de séparatisme en citant les affirmations de son patriotisme français serait presque injurieux, si l'on s'en tenait là. Ce qui importe, c'est de montrer en Mistral un puissant créateur de patriotisme français, un des maîtres qui ont rendu le plus sensibles à l'intelligence et au cœur des générations livrées à son influence les raisons du sentiment national français et par là contribué le plus à protéger ces générations contre les infiltrations délétères de l'internationalisme sous toutes ses formes.

Dès son début dans la carrière, dans YAhnanach provençal de 1855, il terminait sur ces mots un petit résumé de l'histoire de l'ancienne Provence, à l'usage du peuple :

Le dernier et le meilleur de nos rois fut le bon roi René. Après avoir rendu nos pères aussi heureux que possible, il ne crut pas pouvoir nous octroyer de plus giand bienfait que de léguer la Provence à la France dans son testament. Voilà qui fut a coup sûr une bonne chose. C'est donc depuis la mort du roi René, en 146Ï, que nous sommes véritablement Français. Puissions-nous le demeurer longtemps! Puisse la France régner longtemps et longtemps le drapeau français resplendir sur toute la terre !

Dans Mireille, le poétique tableau de l'histoire provençale fait par les Saintes Maries s'achevait sur (llblimes et célèbres stroph.

imme toute chose caduque, — l'oubli bientôt cacha

nos tombes. — La Provence chaulait et s'écoulait k temps; - et, comme au Rhône la Durance — vient A la

CALENDAL : I. L'IDEE GENERALE lé I

fin perdre son cours, — le gai royaume de Provence — dans le sein de la France à la fin s'endormit.

France, avec toi conduis ta sœur ! — dit son dernier roi, moi j'expire. — Dirigez-vous ensemble là-bas vers l'avenir — à la tâche qui vous appelle... — Tu es la forte, elle est la belle : — vous verrez fuir la nuit rebelle — sous la double splendeur de vos fronts réunis.

Dans un autre endroit de YAlmanach, il faisait sienne la devise d'un de ses confrères en Félibrige, Félix Gras :

J'aime ma province plus que ta province, — j'aime mon village plus que ton village, — j'aime la France plus que tout.

La narration épique du Tambour d'Arcole n'est-elle pas une des plus fortes et des plus mémorables images dans lesquelles les poètes aient su inscrire le patriotisme des armées républicaines ? Ne fallait-il pas avoir une cocarde dans le cœur pour inventer cela ?

En 1870, qui a composé sur les malheurs de la patrie les plus beaux poèmes ? Un grand juge de la littérature va nous l'apprendre : « Il est à remarquer, a dit Michel Bréal, répondant aux craintes, sincères ou insincères, de ceux qui voient dans la conservation des dialectes provinciaux un danger pour le sentiment français des populations, il est à remarquer que les seules bonnes poésies parues en France pendant la guerre de 1 870-1 871 sont en provençal, en breton, et en dialecte alsacien. » Les poésies provençales auxquelles il est fait allusion sont le Psaume de la Pénitence et le Rocher de Sisyphe recueillis dans les Iles d'or. L'éloquence funèbre de l'une, l'amère énergie de l'autre sont incomparables.

Lasserre. 1 1

l62 FRÉDÉRIC MISTRAL

C'est ce poète, si puissamment inspiré par l'amour de la France, que l'on osa dire peu Français dans son cœur. De qui venait cette calomnie ? De bons Français, je n'en doute pas, mais de bons Français animés d'un sectarisme jacobin, dont Mistral était l'adversaire profond. Il n'eût pas contesté, lui, leur patriotisme personnel. Mais, par de grands traits poétiques plus efficaces et persuasifs encore que de fortes démonstrations théoriques, il montrait l'erreur meurtrière de leur système. Il montrait que l'application un peu prolongée de ce système ne pouvait "qu'engendrer -la ruine nationale et, en fin de compte, la destruction du sentiment national. Il montrait que les libertés sociales et régionales dont le jacobinisme se propose la radicale abolition sont les vérit; nourricières de ce sentiment, parce qu' nt les

véritables éléments constitutifs de la nationalité. Il le faisait voir par l'exemple particulier d Provence et de ses libertés nécessaire fut là

toute la base de l'accusation de séparatisme. Ce fut l'exposé même des raisons qui fondaient, .. yeux, le patriotisme, qui le lit accuser d'aspir.i: séparatistes.

Ainsi le Félibrige, enfant de la Provence, — réveillait en chantant le Midi endormi; — et des brins d'oliviei que la Du ronnait gaimeni l<

du peuple, sou .uni.

Au peu; rçnait la grandeur des ancêtres; — il

ivait sa langue et son nom; lui

— de /*: / était comme le prêtre, — et il l.i bénissait.

Tel le soleil de juin qui adoucit les fruits âpres, — .;

e, tempérant les querelles - de l'Apre politique.

CALENDAL : I. l/lDÉE GENERALE 163

attiseuse de haines, — pour la France faisait croître des patriotes, — ardents pour leur pays.

Et pourtant, tout à coup, formidable, un orage — contre nous se déchaine : un sombre tourbillon — d'anathémes, de cris et d'insultes brutales — tonne et crève... Aïe ! aïe! aïe ! barque du Félibrige, — où t'abriteras-tu ' ?

Cet orage, c'était la campagne déchaînée par le livre d'Eugène Garcin. Le poète y répondait avec une fierté douloureuse, en maintenant l'unité et la solidarité de ce que la sophistique de ses ennemis dissociait et mettait tn opposition. Ils avaient voulu faire de ce « réveil du Midi » un sujet d'alarme pour le patriotisme français. Mistral répliquait qu'en réveillant le Midi, il « faisait croître des patriotes pour la France ».

Arrêtons-nous à cette parole. Et, quoiqu'elle nous remette en présence d'idées déjà exposées quant à l'essentiel, ne nous refusons pas d'en développer le sens. Il en vaut la peine.

Pour que j'aime la France, moi, enfant du Midi, moi Provençal, Languedocien, Gascon ou Béarnais, il faut que je la connaisse. Il faut que je sache en quoi elle me touche, en quoi elle touche ce qui me touche. Toute connaissance est artificielle, verbale, on peut dire irréelle, qui ne part pas de quelque expérience familière et sensible à celui qui la reçoit, qui n'est pas rapportée à une telle expérience. Or, ce qui est sensible pour moi, c'est que je suis né dans un certain pays, grand ou petit, du Midi français. Un certain milieu provincial, plein de caractères qui le distinguent des autres milieux provinciaux français,

i . A Madame Clémence Isaure, dans les Iles d'ot .

surtout d'outre-Garojjne et d'outre-Loire, a enveloppé mes jeunes années et m'a communiqué ce premier fond d'impressions et d'habitudes ineffaçables qui demeureront toujours comme la substance de mon être moral, à moins que je ne me renie moimême. Voilà ma patrie immédiate et naturelle. Elle peut n'avoir pas soixante kilomètres de long ni soixante de large. Je l'aime. Pour ne pas l'aimer, il faudrait que je n'eusse pas aimé mon père et ma mère. Mais la grande France, dont la capitale est si loin, en quoi est-elle ma mère ? En quoi ma patrie naturelle, celle qu'ont découverte sans enseignement les premières intuitions de mon cœur et de mes yeux, s'y rattache-t-elle assez intimement pour que remonte jusqu'à elle ma filiation?

Par le raisonnement, je comprends qu'elle a besoin d'appartenir à un grand corps politique qui la protège et fonde sa sécurité. Cependant, cette vue de raison, cet argument d'utilité ne suffiraient pas pour entraîner ma totale affection, pour me Élire répandre sur tout le corps de la France le sentiment de ferveur et de piété passionnée que j'ai pour ma terre natale. Il faut que je me représente comment leurs deux se sont associées, pénétrées, au point que chacune d'elles, séparée de l'autre, ne serait plus elle- mon aurait perdu une partie du souille qui 1.. u. lit

je ne pourrais nie représenter cela ni en sentir le prix sacre, si ne m'étaient également préseni it et

au cœur les deux termes entre lesquels une telle union s'est produite, les deux patries qui se sont fondues de façon à n'en faire plus qu'une, indivisible à la fois et merveilleusement diverse. Je dois être instruit, non seulement sur la France en général, mais

calexdal: i. l'idée générale 165

sur mon pays propre, avoir un vif sentiment, une riche notion de ses traits distinctifs, de sa vie particulière, de son être historique. C'est de cette notion que je passerai aisément à celle de la France, dans laquelle je risquerais de me trouver un peu perdu, si elle m'était présentée sans aucun intermédiaire. 11 ne faut pas confondre un enfant de l'Ile-de-France avec un enfant du Midi. Le premier peut accéder de plain-pied à l'idée de la France, parce qu'il est né au centre même d'où est parti le grand mouvement circulaire qui a créé notre nation. Lui parler de la France, c'est lui parler de ses horizons les plus prochains. La France est, en quelque sorte, sa province. Mais, pour un Provençal ou un Béarnais, la France est un horizon supérieur vers lequel il doit être élevé par une gradation. Une idée de la France où ne figurent pas à leur place les choses, les gens, les souvenirs et l'atmosphère de chez lui, le dépaysera un peu, je le crains, et le dévoûment auquel il se saura obligé vis-à-vis d'elle aura le caractère d'un commandement moral venu de trop loin, de trop haut et trop dépourvu de chaleur pour inspirer cet entrain et cette allégresse qui sont la note unique et nécessaire du véritable patriotisme français. Il faut que la France soit provençale pour le Provençal, béarnaise pour le Béarnais, comme elle sera bourguignonne pour le Bourguignon, en étant toujours la France. Nous n'avons pas, nous Méridionaux, été agrégés à la France à titre" d'individus épars et qui n'auraient pas eu de patrie. Ce sont nos vieilles patries qui se sont incorporées à la France et en sont devenues des provinces, par des pactes que la nécessité ou des circonstances heureuses ont fait naître et qu'a

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scellés l'amour. Ce sont des acres publics et solennels de nos provinces, Provence, Languedoc, Béarn, qui nous ont faits Français tous ensemble. C'est parce que nous sommes Provençaux, Languedociens ou Béarnais, que nous sommes Français. C'est en nous sentant profondément de notre terroir que nous nous sentirons Français, pas de nom seulement, mais d'âme et en réalité. La doctrine révolutionnaire, poussée à ses extrêmes conséquences, veut que la France n'ait commencé d'exister en droit que le jour de la fête de la Fédération, quand les Français, passant les uns avec les autres une sorte Je contrat social à la Rousseau, se jurèrent de former à jamais une nation unique. Mais cette belle fête ne peut être raisonnablement comprise que comme la consécration de ce qui était, non comme la création d'un être national nouveau. Pour que des peu}1 iédè-

rent » (le mot est d'ailleurs ;) il faut

qu'ils aient des raisons d'expérience qui les y >.. minent. Ces raisons, pour les peuples qui comr. la France, c'était la longue et belle histoire qu'ils avaient xùcuq ensemble, l'histoire qui avait lormé d'éléments si variés le corps politique de la Fran sa personnalité morale. Quand le Pyrénéen disait au Flamand: «Je te donne mes montagnes» et \r Flamand .m Pyrén [e te donne mes plaii

il eût été monstrueux d'entendre que moi: plaines allaient être désormais mêi .mtondues

ensemble, pour ne plus formel qu'un chaos

, où rii :ût plus distingué que par des

iptions administr; Non ! vivifier l'idée

; France, c'est vivifie- niée de tous les p.: la I iK'iit, au cœur de cl

CALENDAL : I. L'IDEE GÉNÉRALE l6j

Français, l'idée de son pays natal. Que Mistral ait dit qu'en réveillant le Midi chez les Méridionaux, il y réveillait la France, c'est la, de toutes ses sentences, la plus salutaire et la plus, profonde.

C'est l'explication de Calendal qui nous a engagé en ce circuit un peu long à travers des idées de politique et d'histoire. Revenant au point de vue littéraire, nous devons bien reconnaître qu'un poème qui demande (et celui-ci ne peut vraiment s'en passer) tant de commentaires érudits n'est pas d'une venue absolument heureuse. Il apparaît très intéressant, à coup sûr, une fois que le sens en est dégagé. Mais il porte un certain défi aux lois naturelles de son genre. On lui préférera toujours, avec raison, les ouvrages qui se laissent goûter sans ce travail critique de l'esprit. Calendal (considéré du moins dans sa donnée la plus générale) a pour matière les idées et les théories du Félibrige. Il suffit de désigner cette matière pour faire entendre que le poète eût pu la traiter plus clairement et plus sûrement dans une de ces magnifiques harangues, comme il avait coutume d'en prononcer aux assemblées félibréennes. Ayant voulu la présenter sous la forme épique, il a recouru au procédé de l'allégorie, prodangereux dont je crois avoir montré, à propos du personnage d'Estérelle, la relative froideur et aussi la complexité d'application. Mais la complexité en est bien plus marquée encore en ce qui concerne le comte Séveran, dont l'identification légitime est si délicate à établir, ce qui ne contribue pas à donner

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de la vie et du relief à cette figure. Pour Cahndal, sa signification est aisée à saisir. Il personnifie l'esprit de la renaissance provençale, l'esprit des Félibres dévoués à la résurrection des libertés traditionnelles de leur pays, à sa prospérité, à sa gloire. Ce thème porte avec lui beaucoup plus d'animation. Aussi Calendal, bien qu'allégorique lui-même, a-t-il bien plus de réalité et de vie que les autres personnages de l'épopée.

Une différence à relever entre Calendal et des œuvres comme Mireille, Nerte, le Poème du Rhône, c'est que, dans celles-ci, on ne trouve pas trace d'imitations littéraires. Tout y semble directement puisé à la source de la nature. On sent, au contraire, dans Calendal certaines imitations dont la qualité archaïque est curieuse. L'affinité entre cet archaïsme et le caractère un peu artificiel de l'invention elle-même est évidente. J'ai noté dans le sentiment de Calendal pour Estérelle des traits imaginés sur le modèle de l'amour courtois, tel que le définissaient les tri dours. On discerne aussi une certaine influence de- Dante, appelée, dirait-on, par le genre à la fois allégorique et moral du poème. Enfin les aventures de Calendal, notamment la bataille fantastique qu'il soutient seul contre Severan et sa bande au XII* chant, nous transportent en plein roman de chevalerie. Tout cela, dans un poème dont l'action est censée au xvme siècle et qui, en outre, exprime les i\ dications du Félibrige, forme une note assez conventionnelle.

Mais c'est beaucoup trop insister mm et les imperfections. Il est temps d'en venir aux beautés ; l'ordre le plus élevé et le plus

CALENDAL: I. LIDEE GENERALE 169

brillant qui sont répandues dans Calendal. Ces beautés, qui égalent et passent peut-être celles de Mireille, se trouvent dans les épisodes. La compensation est surabondante ; car les épisodes occupent, au total, plus de place que ce qui tient à la suite même et à l'enchaînement de l'affabulation.

Je dis mieux. Malgré ce qu'offre de factice l'affabulation qui les unit, ces épisodes ne sont pas des morceaux sans lien, tant s'en faut. Ils ont un lien profond. Ils ont une certaine unité vivante qui produit entre eux un échange réciproque de rayonnements, dont chacun retire un surcroît de splendeur et de grâce. Ils ont une âme commune. Calendal n'est pas un poème un par son idée, qui se résout en un ensemble de doctrines historico-politiques extraordinairement intéressantes et émouvantes, mais incapables d'animer, telles quelles, un grands corps de poésie. Calendal est un poème un par le sentiment, la flamme d'amour et d'enthousiasme répandue dans tous ces récits, ces tableaux où le poète, soustrait à toute préoccupation de doctrine et de symbolisme, chante et peint l'homme, la nature, la vie, dans le cadre radieux de sa Provence.

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