MIREILLE I I I
se peint, dans le mélange de dignité patriarcale, de passion pour le bien laborieusement gagné, de seigneurial mépris, avec lequel il repousse la demande du vannier nomade.
Celui-ci, dans sa pauvreté et son indépendance, n'est pas moins fier que son terrible interlocuteur. Il n'eût pas été tolérable qu'il le fût moins, qu'il nous apparût humilié. Les convenances de la nature, les règles de l'art excluaient une telle apparence, une telle impression, parce qu'il ne faut aucune situation basse dans une œuvre qui n'est pas destinée à faire rire. La démarche d'Ambros est préparée avec assez de délicatesse pour écarter, ce péril et maintenir toutes choses dans le ton nécessaire. Il a fallu, pour le résoudre à cette démarche, le plaidoyer passionné de Vincent, le surcroit de tendres faiblesses qu'inspire à un père un enfant miraculeusement sauvé de la mort; il a fallu les instances de Vincenette, alléguant qu'on a vu plus d'un garçon se tuer par amour. Encore le vieillard y a-t-il mis de la prudence. Il a abordé le chef de famille avec des propos généraux, faciles à interpréter, qui permettaient à celui-ci de faire entendre sa réponse sans rien dire de cruel ni d'offensant. Mais un coup de théâtre s'est produit. Mireille, qui a surpris l'entretien et qui en voit l'issue désolante, intervient et s'écrie, à la face de son père, qu'elle n'en voudra jamais un autre que Vincent. Hardiesse devenue naturelle de la part de cette jeune fille qui a vu couler pour elle le sang de son bien-aimé. Ramon n'en ressent que l'apparente effronterie, le ton de révolte. Et c'est parce que l'indignation d'un grand sentiment blessé, la colère de l'autorité paternelle bravée, méprisée, se mêle à l'injuste et injurieuse vio-
lence des propos dont il accable Ambros, que cet emportement ne l'abaisse pas lui-même à nos regards et lui laisse, pour ainsi parler, toute la hauteur de sa stature morale.
Le vannier ne fléchit pas sous J'outrage. Il dit ce qu'il est, ce qu'il a fait. Il invoque les souvenirs qui l'élèvent bien au-dessus de son humble condition, les traversées* lointaines de sa jeunesse, les grandes guerres, tant d'années, tant de fatigues dépensées au service du pays, sans qu'il y ait gagné rien, sans qu'il ait rien demandé à personne. Ramon lui réplique a la même hauteur. Lui aussi a été soldat ; lui aussi a suivi Napoléon en Italie, en Egypte, en Russie; seulement, au retour, il n'a pas musé comme d'autres; il a passé ses jours ployé sur la houe; il a tourne et retourné pendant quarante ans le sol héréditaire; chaque once de son bien vaut des mois de sueur. Et tout cela aurait été amassé pour le donner à un vagabond! « Garde ton chien! je garde mon cygne. »
Ces scènes de haute marque, il faut les replacer dans le tableau à la Rubens, — du Rubens plus fin et comme grécisé — qui les encadre. C'est la veille de la Saint-Jean. Les moissonneurs nombre! sont rassemblés au Mas pour le grand repas du soir. I I après qu'ils se sont répandus au dehors pour le feu de joie et la farandole, que les deux vieil lards, demeurés seuls à table, échangent ces paroles mortelles. Ramon et sa femme, pleins de courroux, viennent de prononcer contre le rêve d'amour de Mireille h' mot irrévocable, la malédiction dont la rette mourra. Ambros, le Iront haut, le it de tristesse, prend son manteau et son bâton et éloigner. A ce moment, éclatent les cris de la
danse et les pétillements de la flamme dont les clartés se répandent à l'intérieur de la maison. Il y a là un de ces contrastes enlevants, une de ces souveraines transformations de mouvement et de rythme dont j'ai indiqué le merveilleux effet et qu'envieraient encore une fois les plus grands musiciens.
Avec leurs têtes fières et libres, qui se renversaient dans l'air vibrant, tous, d'un même saut, frappant la terre ensemble, faisaient déjà la farandole. La grande flamme, sifflant sous la bourrasque qui l'agite, attisait sur leurs fronts d'éclatants reflets.
... « Saint Jean! Saint Jean! Saint Jean! » s'écriaientils. Toutes les collines étincelaient, comme s'il avait plu des étoiles dans l'ombre. Cependant la rafale folle emportait l'encens des collines et la rouge lueur des feux vers le saint qui planait dans le bleu crépuscule.
L'action change maintenant de lieu. Nous quittons le Mas pour suivre Mireille dans son voyage, à travers la Crau, vers les Saintes-Mariés. Changement plus essentiel : l'action va se concentrer tout entière dans l'âme de Mireille. Et c'est de ce point spirituel, de ce foyer virginal que nous allons la voir s'élever aux sphères les plus pures de la pensée et du sentiment. C'est un des caractères qui contribuent le plus à la beauté d'ensemble du poème que cette harmonieuse opposition entre ses deux parties, dont la première se déroule dans la campagne de Provence, dont elle semble emprunter toutes les couleurs, tandis que la seconde nous transporte entre terre et ciel et que toutes choses nous y apparaissent dans le diaphane éclat d'une blanche lumière azurée.
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Meurtrie, désespérée par le refus paternel, la folle enfant s'est souvenue du conseil de Vincent, en cas de malheur: « Tournez-vous vers les Saintes-Mariés ». Comme tout dort au Mas, elle se lève. Elle revêt son beau costume d'arlésienne, le cotillon rouge piqué d'une fine broderie, la casaque noire qu'une épingle d'or resserre autour de sa taille riche, la dentelle et le ruban bleu qui forment la coiffe, le tablier, le fichu de mousseline. Ses chaussures à la main, elle descend l'escalier sans faire de bruit. Hélas ! elle a oublié son grand chapeau de Provençale, aux larges ailes, et la journée sera torride. C'était l'heure,
où, dans les plaines étoilées, — précipitant ses roues ailées — le vaste char des âmes, au fond du Paradis — commençait sa montée brillante — et les monts plongés dans la nuit — regardaient dans le ciel passer le char volant.
Les chiens, couchés le long de l'enclos, h qui déjà vont traire les brebis, la voient passer, rapide comme un léger fantôme. Voici l'aube. Aux premiers feux de juin, la plaine de Crau se découvre, nue, pierreuse, immense connue le corps des géants auxquels elle sert de sépulture. Inquiète au milieu de i étendue, Mireille se bâte. La soif la brûle. Le ai poir naîtrait dans son cœur, sans la rencontre d'un çonnet bavard, fils du prochain passeur sur le Rhône, qui, conmie elle, lait route vers le fleuve. C'est un petit nomade aux pieds nus, c'est Vincent enfant. II
lui conte les merveilles de la ville d'Arles, là le |
complète ses louanges :
Mai té douce et brune, — la nui veille qui te
couronne il oublia, \\ niant, vie la dire: le ciel, —
féconde terre d'Arles, donne — la pure beauté à tes filles
— des parfums aux montagnes, des ailes à l'oiseau.
Le récit coule avec une telle abondance que les paysages, les souvenirs historiques et légendaires qui s'y intercalent en modèrent agréablement le cours, mais ne l'arrêtent pas.
Tandis qu'ils parlaient, dans le Rhône — resplendissant de reflets roses — qu'y répandait déjà le matin, doucement — les tartanes montaient. Des voiles — le vent de mer enflait la toile — et il les chassait devant lui — telle qu'une bergère un troupeau d'agneaux blancs...
Le Rhône avec ses ondes bleues, — majestueusement tranquilles, — passait, en regrettant les palais d'Avignon,
— les farandoles, les musiques. — Comme un grand vieillard agonise — il semblait tout mélancolique — d'aller perdre à la mer et ses eaux et son nom.
iMireille passe le Rhône et continue sa course sous la chaleur grandissante. Sa tète tourbillonne. Elle voit dans un mirage une ville brillante avec d'innombrables clochers, un grand port avec sa forêt de mâts et de voilures. Elle a presque atteint, sans le remarquer, le terme de son voyage, quand toute sa force la quitte, elle tombe évanouie. La voici gisante sur la plaine, sans mouvement, la face au ciel. Cette pêne des sens physiques ne vient pas anéantir en elle la vie de l'esprit, mais au contraire la libérer et l'épurer. Fermée à la lumière extérieure, Mireille perçoit les premiers rayons d'une autre lumière, dont les moindres lueurs ont plus de charme que les feux du soleil dans tout son éclat. Ce premier pas vers la mort est le premier pas vers la vie qui attend, par delà la mort, cette âme tout amour. De cette âme, un doux appel suprême s'élève
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vers la divine patronne. Il s'élève doucement, d'un rythme léger, strophe à strophe, semblable à une tige miraculeuse que nous verrions se former et monter à travers l'espace, feuille à feuille, fleur à fleur. Ce morceau lyrique est d'une merveilleuse perfection de forme, d'une ingénuité toute populaire d'images et de sentiment. Les Saintes répondent à cette prière, elles se montrent à Mireille dans une vision radieuse et sublime.
La légende des origines chrétiennes en Provence est bien connue. Après la mort du Christ, les Juifs auraient contraint quelques-uns de ses plus fervents disciples à monter sur un navire désemparé qui aurait été livré à la mer. Providentiellement conduit, le navire aurait abordé en Provence et les pauvres bannis, dispersés dans la Gaule méridionale, en seraient devenus les premiers apôtres. Parmi eux se trouvaient Marie- Madeleine, Marie-Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie-Salomé, mère de saint Jacques le Majeur. Ce sont les trois Maries, avec leur servante Sara. On conçoit la faveur séculaire des Provençaux pour une tradition qui rattachait la conquête de leur peuple par le christianisme à un événement de ce caractère épique, de cette poétique beauté et qui montrait ce peuple touché, le premier entre tous ceux de la Gaule, par la civilisation de l'Evangile, comme il l'avait été par la civilisation romaine. La grande place que Mistral a donnée dans son poème à la légende des Saintes- Mariés n'est pas celle d'un épisode qui se lais distraire de l'ensemble, sans que celui-ci en tut altéré. Elle tient au cœur du sujet. Les héros de Mireille incarnent l'âme de la Provence, où le christianisa] venu se mêler a l'héritage des civilisations antiques et
mettre ses éléments en harmonie avec les leurs. Personnellement, Mireille est une héroïne chrétienne. Il n'est pas douteux que, si Chateaubriand l'eût pu connaître, il l'eût beaucoup invoquée, beaucoup citée, dans les beaux chapitres de critique littéraire du Génie du christianisme. Elle est chrétienne ou plutôt elle est, dès cette vie, une élue, par la puissance de son don d'aimer. Le christianisme n'a pas absolument créé, mais il a immensément popularisé le sens d'un amour qui dépasse la terre, qui est, dès ce monde, comme une flèche lancée vers l'autre, car il n'y a pas d'objet terrestre digne de lui et qui, à l'épreuve, ne dût le décevoir. C'est ce que les Saintes disent à leur jeune amie :
Jeune fille, ta foi est grande, — mais que tes demandes nous pèsent! — Tu veux boire, insensée, aux sources d'amour pur. — Insensée, avant d'être morte, — tu veux goûter la forte vie — qui en Dieu même nous transporte ! — Depuis quand as-tu là rencontré le bonheur ?
Et les Saintes, pour faire resplendir en elle ces vérités souveraines, lui retracent l'épopée du christianisme, le débarquement sur la côte provençale, la lutte que les fidèles du Seigneur ont dû livrer à la tempête soulevée par les démons, leur trajet le long des berges du Rhône, leur entrée dans Arles la superbe, où un peuple en folie célèbre la fête de Vénus, la sainte audace du vieux Trophime, de Sidoine, de Maximin, se dressant en plein théâtre pour annoncer l'Evangile, les mouvements du peuple, révolté et séduit par la foi nouvelle, l'action de grâce de Marthe allant à la recherche du monstre invincible qui terrifie le pays, la Tarasque, et le couchant docile à ses pieds au nom du Christ. C'est la matière du onzième chant, tableau popu-
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laire de l'évangélisation de la Gaule méridionale, tout brillant de poésie, où un grand sentiment de simplicité religieuse s'allie à je ne sais quelle impétueuse gaîté de l'imagination. Les Saintes terminent leur récit sur une vue prophétique de l'avenir qui réunira la Provence à la France. Elles prononcent sur ce sujet de claires et souveraines paroles que nous recueillerons, avec d'autres de même portée, quand nous parlerons de la politique historique de Mistral.
Le dénouement du poème nous en réserve de plus hautes encore : celles qui tombent des lèvres de Mireille expirante.
Ses malheureux parents, terrifiés par sa disparition, ont mis en mouvement tous les alentours et découvert la direction de sa fuite. Ils accourent à bride abattue. Vincent les suit. Ils trouvent Mireille dans la chapelle où on l'a transportée évanouie et où déjà tout un peuple est assemblé, qui pleure sur elle. Ces vieillards, que le remords torture, cet amant au désespoir répandent au pied des Saintes leurs prières passionnées, les suppliant de leur accorder le miracle sauveur ou de les unir à Mireille dans la mort. Par ses chants, par ses cris, la foule qui les entoure se joint à leurs supplications. Je ne détaillerai pas la scène : je la profanerais. Elle a, dans la sublime pureté de ses lig! beauté d'émotion mesurée et sereine pour laquelle il n'est qu'un juste hommage: les larmes, larmes des simples (et, en ce sens, nous sommes tous des simples) que touche au coeur ce concert de douleur humaine et de joie céleste, larmes des artistes que ravit une harmonie faite des notes Le I, les plus cris-
tallines, les plus déma- i de la harpe poétique.
— De sa voix qui tombe et d'un accent plus doux
que jamais, l'enfant choisie par le ciel répond aux plaintes de ceux qui l'aiment par des stances et des cantiques qui les convient au grand apaisement des perspectives surnaturelles.
O mon pauvre Vincent, qu'as-tu devant les yeux ? — La mort, c'est le mot qui te trompe. — Qu'est-elle? Un brouillard dissipé par le clair tintement des cloches, — un songe qui réveille à la fin de la nuit.
Je ne meurs pas! d'un pied léger — sur la nacelle je m'embarque... — adieu! adieu! déjà nous voguons sur la mer, — la mer, belle plaine agitée, — du paradis est l'avenue; — le bleu de l'espace céleste — touche tout alentour au bord du gouffre amer.
C'est le paradis des enfants et du peuple. C'est aussi le paradis de ces âmes du plus haut vol qui sont arrivées à se représenter avec ivresse des notions, des images presque sans corps. Il n'aura peut-être appartenu qu'à Mistral, entre les poètes, de fondre harmonieusement cette note naïve et cette note sublime, d'écrire une oeuvre qui allie ce naturel plein et fleuri avec ce rayonnant mysticisme, de mettre tant de grâce et de liberté d'observation, tant de riche et belle humeur dans un poème si religieux.
FROIDEUR RELATIVE DE L'ACCUEIL FAIT A CALENDAL. EMBAR- RAS DE LA CRITIQUE ET DU PUBLIC. — LE PERSONNAGE D'ESTÉRELLE. SES APPARENCES POÉTIQUES, SA SIGNIFICA- TION ALLÉGORIQUE. LA VIEILLE PROVENCE, L'AMOUR CHE- VALERESQUE ET COURTOIS, LA FÉE ESTÉRELLE. — DAN- GERS DU GENRE ALLÉGORIQUE. IL s'aCCORDE MIEUX AVEC L'ART DES ÉPOQUES PRIMITIVES QU'AVEC UN ART CLAS- SIQUE ET MURI COMME CELUI DE MISTRAL. PART FACTICE ET ARCHAÏQUE, PART NATURELLE ET IMMORTELLE DE L'IDÉALISME AMOUREUX DES POÈTES DU MOYEN AGE. — LE MARIAGE D'ESTÉRELLE. LE COMTE SÉVERAN ET SA BANDE DE RUFFIANS ET DE DEMOISELLES. LE BANDITISME EN PROVENCE A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE. SÉVERAN EST LUI-MÊME UNE ALLÉGORIE. LE SE1 (TE &LLÉO