CALEXDAL : II. LES EPISODES I
d'Amour). De tous les points de la Provence les gens sont venus pour prendre part aux réjouissances publiques. La plupart passent la nuit sur les remparts, sur les bancs des promenades ou contre les fontaines. Partout résonnent le tambourin et le galoubet ; partout se déroulent les farandoles et éclatent les pétarades. Enfin voici le cortège, avec sa merveilleuse et spirituelle naïveté de composition traditionnelle. On y voit passer les dieux et déesses de l'Olympe, la Renommée, Momus, Cornus, Pluton et Proserpine, Apollon et Diane, Amphitrite et Neptune, Pan, Bacchus et Mercure, qui mène les âmes en enfer. On y voit Hérode, Hérodiade'et la reine de Saba, la mort avec sa faux, on y voit des personnages plus mysté rieux tels que le duc et la duchesse d'Urbin et Mme de Limagne... et, au centre, dominant les dieux païens qui, tout en enchantant les yeux, ne figurent là que comme les vaincus autour du char de triomphe de leur vainqueur, au centre, Moïse, le Christ et les douze apôtres.
....En procession lente alors se développent — des vierges les longues rangées, — les Pénitents, drapés de toile, — et, vêtu de robes de pourpre — le Parlement illustre, vingt congrégations.
Quatre heures d'horloge durant, — avec leurs prieurs, leurs anciens, — confréries des Métiers, portant leur gonfalon, — alors dénient; tapissées — avec de riches draperies, — les rues, où des tentes se dressent, — s'emplissent de jeunes filles, de roses à foison.
Ainsi tambours, fifres en tète, — nous autres les chefs de la tête — l'Abadie, la Basoche et le prince d'Amour — sous les couleurs de la cité — qui volent et claquent au vent, — nous entrons aux allées du Cours. — Jamais mieux, ô patrie, je n'ai senti ta flamme !
l80 FRÉDÉRIC MISTRAL
Si ces jeux de prince m'étaient permis, je réaliserais un de mes rêves en faisant construire un château dans les Alpilles, un château semblable, pour le dehors tout au moins, à celui que nous verrons le diable élever par enchantement dans ces mêmes lieux, au VIe chant de Nerte. Je le ferais construire à seule fin d'y placer une tapisserie qui en serait la plus belle chose, une tapisserie où l'on aurait représenté les prouesses de Calendal, ainsi que les sujets de tant de récits historiques et légendaires où il évoque le beau passé de son pays natal. Sur la plaisante gloire de toutes ces scènes empruntées aux fastes civiques et poétiques de la Provence — Provence romaine, Provence chrétienne, Provence mauresque, Provence des princes, des « cours d'amour » et du « gai-savoir », Provence des paysans et des marins — quel air de cordialité et de bonhomie il répandrait le brave 1:, partout présent, avec sa figure jeune, empreinte de candeur, de bravoure et de foi, mais où percent déji la connaissance et la malice ! Le peintre Les laisserait pressentir dans l'expression du visage ces vertus plus froides, ces vertus de l'esprit; il ne les accentuerait pas trop. Calendal, que le poète a voulu donner en modèle moral à la jeunesse de son pays, comme Virgile proposait Huée en modèle religieux aux Romains, les acquerra à l'heure qui Convient à une belle nature, a l'heure où l'honnêteté, la bonté, la simplicité ont trop profondément et solidement pénétré le cœur, pour que l'indispensable et dure science de la vie et de l'homme puisse, en survenant, les lletrir.
calekdal: II. LES ÉPISODES 181
Au milieu, ou dans quelque place bien choisie de ce beau travail d'art, seraient inscrites les riches et hautes paroles par lesquelles le plus ancien des consuls de la ville d'Aix salue Calendai, entré en triomphateur :
Roi de la Pêche et de la Joute, — dans ta poitrine ardente et large — le sang de la nation provençale, joyeux, — vient de fleurir ! Point n'est le nombre, — ni la guerre, avec ses ruines, — qui tirent un pays du sombre, — mais les francs caractères et les hommes raillants.
Devant ton front, nouvel Hercule, — il faut que le mal plie ou cède : — tu réconcilias les artisans mutins, — tu domptas les brigands... beau fils, — ton rôle noble et intrépide — mérite que la ville d'Aix — t'inscrive au livre d'or de ses bons citoyens.
Ai-je ouvert cette étude par une critique assez importante ? Un lecteur qui lira Calendai, comme il faut tout d'abord le lire, à partir du commencement et à la suite, ne méconnaîtra pas, je crois, la justesse de mes réserves. Mais quand, négligeant les quelques endroits où il avait un peu langui au cours de cette première lecture, il reviendra plus librement sur tout ce qui l'y avait charmé, le défaut, dont il avait pu tout d'abord avoir l'impression, lui deviendra de moins en moins sensible et ne l'empêchera pas plus de jouir des souveraines beautés de cet ouvrage, que de légères bandes de brume, attardées ça et la dans le ciel limpide d'un beau jour, ne gâtent réellement la figure d'un grand paysage de fleurs et de soleil.
l82 FRÉDÉRfC MISTRAL
C'est ici le lieu de dire un mot de la métrique commune à Mireille et à Calendal. Mistral désormais ne se servira plus du mètre dans lequel ces deux poèmes sont écrits. Comme je l'ai remarqué, les vers euxmêmes sont d'un type tout à fait classique et traditionnel dans la poésie française. C'est notre alexandrin et notre octosyllabe. La façon dont Mistral les manie serait délicieuse à étudier en détail. Mais elle ne prêterait à aucune observation essentielle qu'on n'ait pu faire à propos de ces mêmes mètres chez, les plus grands et les plus habiles poètes français du xvn* et du xixc siècle. Ce qui, au contraire, est absolument' nouveau et sans précédent dans notre poé le moule de la strophe dans laquelle ils se trouvent combinés :