‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 19 sur 37 · LA « SCIENCE » EST-ELLE POUR MISTRAL LE « DIABLE · texte numérisé non relu

LA « SCIENCE » EST-ELLE POUR MISTRAL LE « DIABLE

Entre les grandes compositions de Mistral, il en est une de nature plus légère: Nerte, parue en 1884. Nous pourrions hésiter sur le nom du genre auquel elle se rattache, si l'auteur ne nous avait lui-même fixés à cet égard :

Vous conte vuei uno nouvello En vers galoi e f ami lié...

« Je vous conte aujourd'hui une nouvelle en vers joyeux et familiers. » Kerie est une nouvelle en vers. La strophe épique de Mireille et de Calendal y a fait place à l'emploi continu de l'octosyllabe, forme

l86 FRÉDÉRIC MISTRAL

souple entre toutes, à portée de tous les modes, de tous les tons de l'expression, par sa position moyenne entre l'alexandrin et les mètres les plus courts, forme qui se prête à la fois aux accents du plus grand lyrisme et au mouvement d'une narration courante et rapide, à la variété d'un ton libre et plaisant. C'est dans ce ton, dans ce mouvement que Ncrte est écrite. Elle l'est aussi dans une très brillante et joyeuse couleur.

Nerte est divisée en sept chants, précédés d'un Prologue, terminés par un Épilogue.

Dans le Prologue, le poète nous avertit malicieusement que, depuis Calendaî, il est entré dans une nouvelle phase de l'existence humaine. A celle-ci convient un train plus pédestre et plus modéré que celui de ses premières inspirations. Il a passé l'âge où l'on « gravit les cimes », où l'on chante « les cheveux au vent, la poitrine nue, le geste animé ». Une allure plus mesurée, un élan moins ambitieux lui conviennent maintenant. Est-ce à dire que les convictions et la foi de sa jeunesse se soient affaiblies en lui et que le sentiment de victorieuse assurance qui le poussa dans la carrière ne lui paraisse plus Bage? Tant s'en faut! On peut continuer de tro bonnes les raisons de ce qu'on a entrepris dans le feu de la vingt-cinquième année, alors qu'on n'aurait plus le même leu pour l'entreprendre. Il est vrai que la maturité de l'âge, en même temps qu'elle abaisse en nous la chaleur du sang, apporte à notre i

expériences propres A rabattre notre juvénile optimisme. Nous mesurons le grand déchet que les projets humains les plus d

inévitablement au contact de la réalité et nous vo qu'une certaine part d'illusion, nous dérobant la vue

XERTE 187

de cette diminution fatale, a pu être favorable à l'énergie de leur mise en œuvre. Mais, si la leçon des faits amoindrit par là notre confiance, elle la relève d'un autre côté, en nous montrant entre les choses des corrélations plus complètes que nous ne l'avions cru au temps où nous avions l'àme toute possédée de sa propre ardeur. Nous nous apercevons que, si le bien ne se réalise jamais à l'état pur, il en est de même du mal ; il n'est pas si complètement mauvais que nous nous le figurions et les voies de la Providence naturelle de ce monde le font lui-même contribuer au bien. « Lou diable porto peire » (Le diable porte pierre); il porte sa pierre aux édifices de Dieu. C'est l'épigraphe de Nerte et il est à noter que le seul de ses ouvrages où Mistral ait mis une devise philosophique est celui dont le tour est enjoué. Ce qui peut s'entendre en ce sens, qu'une sage philosophie n'a pas besoin de hausser la voix.

Comment ne pas relever l'analogie entre cette idée et l'idée générale du Faust de Gcethe, telle qu'elle apparaît dans le Prologue de ce poème : «. De tous les esprits qui nient, dit le Seigneur à Méphistophélès, c'est toi que je vois le plus volontiers. Le diable a sa manière de participer à la création. La nature humaine aurait trop de facilité à s'endormir. Tu es là pour la réveiller. » Cette possibilité d'effets bons produits par le mal, disons cette fréquente nécessité d'un certain mal en vue d'un certain bien, doit s'entendre comme un rapport qui tient aux conditions de la nature humaine et que nous constatons. Elle ne doit assurément pas s'entendre comme le principe d'une règle que nous pourrions suivre. Il n'y aurait pas pire sophisme que cette interprétation. Le sophisme

l88 FRÉDÉRIC MISTRAL

a été commis cependant. Et qui devait y incliner plus qu'un peuple chez qui la brutalité des instincts s'allie avec des scrupules de haut pédantisme, avec le besoin de se mettre, quoiqu'on se donne licence de faire, en règle avec les idées? M. Boutroux, dans ses études publiées depuis la guerre, a montré avec autorité cet aspect de la pensée allemande, cette faveur de beaucoup de philosophes et théoriciens germaniques pour la théorie d'après laquelle il est légitime de passer délibérément par le mal (le mal moral) pour arriver au bien. Je n'oserais dire que l'esprit de Gœthe lui-même soit tout à fait pur de cette conception. Nous ne h trouverons pas chez un Mistral. Il ne faut faire que le bien. Mais du mal se fait. Et il en résulte des conséquences qui, suivies de propre en proche, se révèlent partiellement bonnes. Il en est ainsi. L'ignorer serait une grave lacune de la sag<

Cette économie des choses n'a rien de mystérieux. Les raisons en sont claires. L'esprit humain est comparable à un coursier plein de bonne volonté, mais qui aurait de mauvais yeux. Sa direction normale serait le milieu de la route. Sans cesse il le perd ; il s'écarte et ses écarts pousses un peu loin (approchent du précipice. Averti par l'extrême danger, il revient et retrouve la bonne ligne

ju'il les a poussées un peu loin, lui ménagent une expérience bienfaisante qui le ramèn. ligne du vrai et du bien. ( rreses esse, dit une

formule catholique: il faut qu'il v ait des lien Ces déviations, par les manifestes impasses où elles aboutissent, relèvent le crédit de la saine doc rt en réveillent le sens. Ce qu'elles ont de séduisant

au premier abord oblige cette doctrim ieui

définir, à acquérir de la perfection, à s'assimiler les éléments de vérité contenus dans l'erreur même. Mais le coursier n'a pas pour unique défaut la faiblesse relative de ses yeux. Il arrive aussi qu'il s'endorme à demi, et qu'il continue en somnolant un voyage dont le but s'embrouille dans sa tête. C'est ainsi que les meilleures idées, les meilleures institutions perdent leur valeur ou du moins leur autorité, par le sommeil de pensée de ceux qui ont pour mission d'enseigner les unes, d'appliquer les autres; celles-ci tournent à la routine aveugle, celles-là au psittacisme sans souplesse et sans vie. Cela donne beau jeu à l'esprit de négation, à l'esprit de révolution; en luimême il est un mal, mais il oblige des autorités qui ont perdu leurs titres à les retrouver et, au besoin, à les rajeunir. Tels sont les remèdes du diable, tdles sont les pierres qu'il apporte aux fondements de l'ordre, à l'édifice du progrès.

Ce qui, outre cette substantielle et légère humeur de philosophie partout répandue, caractérise Nerte, c'est le joli trésor de savoir historique et d'érudition provençale que le poète y a déployé sous les couleurs de la poésie la plus brillante. L'action se passe au temps du dernier pape d'Avignon, Benoît XIII (Pedro de Lunà), le plus extraordinaire type d'obstination dans la défense d'une cause perdue, dont l'histoire ait enregistré le souvenir. On sait que le grand schisme d'Occident, dont la résistance impuissante de Benoît XIII, refusant d'abdiquer en faveur du pape romain, allait marquer le suprême épisode, ne s'était accompagné d'aucune contestation doctrinale sur le principe même de l'unité d'autorité dans l'fc,glise. Au milieu des agitations et des luttes nées

de la scission de la chrétienté, de grands efforts s'accomplissaient partout pour en arriver à l'entente sur les meilleurs moyens de reconstituer le pape unique. Ces efforts avaient pour résultat de ramener de plus en plus les regards du monde vers le siège romain et de faire perdre du terrain à la papauté avignonnaise. Lorsque, après les autres États de l'Europe, la France, le plus intéressé de tous au maintien de celle-ci, lui eut retiré son obédience, il apparut que, en dépit de tous les incidents auxquels la question, devenue extrêmement compliquée, du pape légitime, pourrait donner lieu encore, la cause de Rome était assurée du triomphe définitif. Benoît n'avait guère plus pour lui que ie petit royaume de Provence, l'Université de Toulouse, l'Aragon (il était Aragonais d'origine) et cfuelques autres parties du Nord de l'Espagne. Rien pourtant ne vint à bout de sa tel ii les

négociations auxquelles il opposait un invincible esprit d'argutie, ni la force, En ! i troupes

françaises, sous le commandement du maréchal de Boucicaut, ayant été chargées de mettre le devant Avignon, la ville ouvrit ses portes sans combat. Le pontife refusa de sortir de son palais, construit comme une forteresse et les Français, pour as se donner l'odieux d'emporter la . . se bornèrent à l'y tenir en captivité pendant ans. Il put alors s'enfuir et chercher un ic

momentané à Château-Renard. En ce temp

■ uce avait pour roi Louis II. d :-lils

:n le Bon, qui . à l'époque de i.;

Benoit, la fille du roi d'Aragon, Yolande.

ènementS hi I qui .servent

de cadre .1 la fable imaginée par le poète . I a fuite du

Page 1