‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 20 sur 37 · NERTE I 9 I · texte numérisé non relu

NERTE I 9 I

pontife à Château-Renard en est un des principaux ressorts et il a supposé que cet exode s'accomplit par un souterrain qui, d'après certaine tradition provençale, aurait relié au donjon de Château-Renard le pahis des papes.

Le sujet lui offrait de magnifiques tableaux à peindre : celui d'une grande fête nationale en Provence, les noces du roi ; celui de la vie ayignonnaise au temps des papes, dont la présence avait fait d'Avignon le centre le plus éclatant de l'Europe pour les lettres, les arts et les plaisirs.

Le seigneur Pons de Château-Renard voit approcher sa dernière heure. Il reçoit les soins de sa fille Nerte, une enfant aussi innocente qu'accomplie, qui a formé ses sentiments, non sans acquérir de la tête, par la lecture assidue du Breviari d'amor. Une terrible angoisse torture l'infortuné. Nerte était encore au berceau, quand il eut le malheur de se lier avec de mauvais gentilshommes qui abusaient de leur nom et de leur rang pour se livrer à la pillerie, à l'orgie, à tous les péchés. Une fois, après avoir festoyé, la bande couronna ses folies par une partie de jeu effrénée où Pons perdit tout ce qu'il avait, jusqu'à son dernier cheval, jusqu'au dernier olivier de son domaine. Dans son desespoir, il invoqua le diable et contreune rançon qui avait l'avantage de ne devoir pas être payée tout de suite, le maître des abîmes fit jaillir pour lui un puits d'or. Cette rançon, c'était l'âme de - que Satan devait venir chercher dans treize ans. L'échéance est imminente. Et Pons va mourir.

Le pape seul aurait assez de pouvoir pour annuler les effets du pacte infernal. Comment arriver jusqu'à lui ? Benoit XIII est prisonnier dans son palaisforteresse qu'assiègent, sous le commandement du maréchal de Boucicaut, les troupes du roi de France. Il existe un moyen. Un souterrain, connu du seul Pons, conduit de Château-Renard à l'intérieur du palais pontifical. Que Nerte ait le courage de s'y engager sous la protection de sa levrette favorite ! En échange de son salut spirituel, elle offrira au Saint- Père le salut temporel ; elle lui proposera de faire en sens inverse le trajet secret et de chercher asile à Château-Renard, au milieu de ses fidèles Provençaux. La défense du Château d'Avignon faiblit de jour en jour et il n'est pas secouçu ; la chute en est inévitable et prochaine. Benoit n'a plus d'autre ressource que de dérober sa personne à l'ennemi.

Avant de suivre Nerte dans sa courageuse entreprise, le poète nous transporte dans la ville pontificale. Sa pensée se retourne avec nostalgie vers les jours de splendeur publique, de vie brillante et folle qui s'y étaient déroulés, depuis que la papauté en avait fait son siège, et dont le grand schisme de l'église était venu marquer le déclin.

Il y avait soixante et dix ans que, loin de Rome abandonnée, — en Avignon a Papauté — était venue fixer son siège. -- Avignon avait ]

— du monde et des pontifes-rois. — Tout ce

qui croit en Jésus-Christ - tournait fidèlement soi;

— vers le séjour île SOU vicaire. — Les nations buvaient

au Rhône. Les princes de l'I g ;it dans les

. aux bords de la Sorgue, — bâti des demeures prin-

. - Puis des DOU nobles — on

voyait mêlés les hôtels — avec leurs culs-de-lampe et voûtes en saillie — et leurs toitures à avant-toits de tuiles. — Les églises, les oratoires, — chapelles, piliers ornés de saints, — de-ci de-là se comptaient par milliers. — Sans cesse en branle sur la ville, — le carillon de cent clochers — carillonnait joyeusement — et dans la nuit, au coin des rues, — les madones s'illuminaient.

Or le palais pontifical — était sans pareil entre tous. — A cheval sur la roche abrupte, — le grand château qui touche aux nues — lançait à la cime du ciel, — sur l'énorme dos de ses voûtes, — la carrure prodigieuse — de ses sept tours en pierre dure — dont le jet orgueilleux rappelle — une demeure de géants. — Au fleuve qui roule à ses pieds — le monument mirait ses lignes, — il dominait de sa hauteur — la plaine immense d'alentour ; — dans les trèfles de ses fenêtres, — croassaient les oiseaux de proie ; — et de gros vols de martinets — criaient dans les mâchicoulis.

Et enjambant le Rhône enflé — tel qu'un chemin d'arcs de triomphe, — un majestueux pont de pierre, — d'une longueur peut-être unique, — réunissait France et Provence. — Et pour défense et pour couronne, — ses beaux remparts, bâtis d'hier, — la ville, pleine comme un œuf, — disait : unguibus et rostro — et devant tous faisait parade — de ce brocard de son aiglon — qui tient les clefs entre ses serres.

Les Levantins y trafiquaient ; — les cardinaux y chevauchaient, — drapés de pourpre ; pèlerins — chantaient par les rues à tue-tête ; — de bateleurs, d'aventurières, — de moines de toute couleur, — d'excommuniés se frappant — avec piété la poitrine, — de gens de guerre et de marine — qui se battaient au cabaret, — c'était un fouillis, une presse — comme il n'en est en aucun lieu.

Tantôt des chevaliers de Rhodes, — avec une croix à huit pointes — brodée en blanc sur le haubert, — remontaient fiers la « rue pavée », — tantôt en pleine farandole

Lasserre. 13

— tombait, la face contre terre, — un prédicateur d'indulgences... — on rencontrait, couverts de sacs, — des pénitents de toute espèce ; — des flagellants ensanglantés

— se déchiraient la peau du dos — avec la corde à triple nœud : — « Ah ! chair goulue, chair criminelle, — nous te materons ! » criaient-ils, — et vlan ! de se meurtrir les reins. — Puis des docteurs causant science, — Italiens nommant Rienzi, — et puis, ivres de leur jeunesse, — les écoliers, Rogers bon temps, — aux belles dames aux fenêtres, — récitant des vers, sur le soir, — récitant des vers amoureux — dans lesquels Pétrarque illustra — son immortelle avignonnaise... — Voici l'ambassade espagnole ! — Rangez-vous : Monsieur le Yiguier — accompagné de ses archers ! — Les députés du roi de Hongrie !

— Vive la princesse Marie! — Vive le pape Bénezet ! (Benoît)...

Et sur tout cela, fortement — haussant sa voix

impérieuse, — le mistral, le vent formidable, — autrement dit le vent terrai, — de loin en loin, des hautes gorges — se ruait là comme une trombe; — et dans l'espace blanchissant, — quand le typhon impétueux — chah la tuile des toits, — de Dieu vous eussiez dit le souffle

— emportant sur les nations — la bénédiction du Pape.

Nerte, ayant traversé avec sa levrette le long souterrain, débouche dans une des tours du château. Les hommes de garde a qui elle apparaît la prennent presque pour un esprit et les cris de leur rtonnement font accourir tout le monde. La jeune fille demande a être menée au commandant. Celui-ci est le jeune Rodrigue de Lima, neveu du pape, charmant tt inquiétant a voir, « deux yeux de braise, sa

crinière de lion, sa moustache, sa petite barbe noire et fine comme poil de taupe... » et son air terri ment hardi. Pour une pucelette effarouchée, ce r

pas là un introducteur de tout repos. A vrai dire, il vaudrait presque autant pour la pauvre Nerte avoir affaire au diable en personne. Naguère encore un brave et pieux chevalier, Rodrigue a été perdu par l'oisiveté, comme tant d'autres, non l'oisiveté de l'esprit, mais l'oisiveté du corps qui a, au contraire, excité l'esprit à une activité déréglée. Pour charmer les trop longs loisirs de ce siège, qui n'est pas un siège bien sérieux, il a fouillé la bibliothèque pontificale et dévoré les mauvais livres, dont la collection s'y trouve complète; car l'Eglise, pour tout juger, doit connaître tout. Les doctrines perverses, les hérésies insolentes, les philosophies abominables, les sciences occultes et cabalistiques, dont il a fait ses délices, l'ont perdu. Il a puisé dans ces détestables lectures le mépris de tout ce qui est sacré, une audace sans limke. Il mène une existence endiablée dont les bourgeois d'Avignon se murmurent à l'oreille des choses épouvantables. Il se rit de l'honneur des filles, des femmes, il est la terreur des pères et des maris dans la ville. Il est charmant et persuasif. Tandis que Nerte, qu'il conduit vers le trône du Saint-Père, en allongeant tant qu'il peut le parcours à travers le palais immense, lui expose le but de sa venue et comment elle fut vendue au Démon, qu'a-t-il le front de lui répondre ? Qu'il n'y a pour elle qu'un remède : l'amour. L'amour seul peut vaincre le Diable !

« Et qu'est-ce que l'amour? — dit-elle, il n'est

bruit que de lui — dans les chansons et les nouvelles... — Mais qui dira où il se trouve ? » — « Je pourrai bien vous y conduire, — répartit Rodrigue enflammé. — Le sentier des amourettes, — plein d'ombres claires et de fleurs — est le chemin du paradis. » — <• Pourtant, Monsieur,

I^é FRÉDÉRIC MISTRAL

répondit Nerte, — la sainte Église nous enseigne — que le sentier du paradis — est plein de pierres et d'épines. » « L'amour est un bouquet au sein! — fit Rodrigue, c'est une coupe — d'hypocras pur et de délices ! — L'amour ! une source qui naît — et qui soupire dans sa conque, — et qui, rieuse, alors foisonne — et, comme un fleuve, alors déborde; — et, dans ses îlots, tout le long, — gazouillent les petits oiseaux. — L'amour est un trouble suave, — c'est un émoi puissant, alerte, — c'est un rêve où l'on se sent vivre — dans le ravissement des dieux; — l'amour est un jet de soleil — dans lequel, enivrées, deux âmes — s'élancent jusqu'à la lumière — et se confondent à jamais. — L'amour est une flamme exquise — qui se devine dans les yeux, — qui remplit le cœur et l'embaume, — et qui se donne avec la main ; — c'est un soupir, c'est une haleine — qui couvre de fleurs les buissons

enfin, c'est une bouche en feu — qui halette et ne

trouve pas — de quoi boire en disant : « J'expire I sinon sur une bouche sœur ! »

Dans toute l'anthologie poétique de l'amour, depuis Anacréon jusqu'à Alfred de Musset, connaisse/ rien de plus ravissant ? Rodrigue, en conclusion de son discours, essaye d'embrasser Nerte. Mais la place, sans avoir l'air défendue, est plus difficile à prendra que le Château papal et la garde veille en souriant.

Cependant le Saint Père, informé du cas, en juge autrement que son neveu. Si grave est la situation de Nerte, le crime paternel a livré au diable une prise si exceptionnellement puissante sur son âme, qu'elle ne pourra trouver le rachat que dans une voie tionnellc aussi: elle devra entrer au couvent.

Rodrigue, demeuré à son poste jusqu'à la chute du Château, trouve moyen d'échapper à l'ennemi et Château Renaid où il rejoint Nerte et Benoît XIII.

Celui-ci a été déclaré antipape par le Concile. Mais les Provençaux lui sont fidèles et le comte de Provence, roi de Forcalquier, de Naples et de Jérusalem, vient, en lui présentant ses devoirs, le prier de bénir son mariage qui doit se célébrer à Arles. Cette fête provoque le plus brillant concours de princes et de peuple. La cour fait de Château-Renard à Arles, où elle ramène en grand honneur le vieux pontife, un voyage de la plus belle gaîté. Rodrigue, chevauchant à côté de Nerte, met la circonstance à profit. « Ne vous hâtez pas, dit la jeune fille. Demain, adieu jeunesse ! Je serai nonne au grand Couvent. » Voilà qui n'est pas pour déconcerter notre homme. Il expose à Nerte en de délicieux couplets, que le diable est le plus malin et toutes les jolies formes qu'il sait prendre pour s'insinuer dans les pensées d'une nonnette. Autour d'eux, une folle jeunesse s'ébat, tout en cheminant. Les faucons sont lâchés, on se lance à travers champs à la chasse de l'alouette. Au passage, les paysans, les marchands, les rouliers, les laitières se prosternent sous la bénédiction du pape. La campagne est en fleur. Tout rayonne doucement ; tout chante, les sonnailles des troupeaux, les oiseaux dans les buissons, les muletiers, là-bas, dans les sentiers de la colline. « Tout cela, dit à peu près Rodrigue à Nerte, c'est l'amour à l'œurenoncer à l'amour, c'est fermer vos sens et votre âme à cette douceur, à cette bonté, à cette beauté de l'univers ; c'est rebuter sans raison l'appel universel et divin de la vie qui chante en vous...

N'erte, quittez donc vos terreurs ! — Le temps est beau, la mer est calme ; — avec l'ami qui vous appelle — venez. Sur le rire des flots — embarquons-nous à la dérive — dans l'immensité lumineuse ; — nous parlerons de ce

qui lie — et nous cueillerons ce qui charme, — avant que l'ombre avec l'oubli — étendent sur nous leur linceul... »

Je préfère cette « invitation au voyage » à celle, si belle pourtant, de Baudelaire. Je préfère le trait de feu direct d'une fougueuse jeunesse aux imaginations, poétiques certes, mais un peu composites, d'une sensualité qui a perdu de sa sève et en est peut-être à faire appel à toutes ses ressources. — Et je suis particulièrement désespéré de ne pouvoir faire goûter a mes lecteurs le texte tout entier du morceau en provençal, tant l'envolée en est exquise, rythiru ardente, tant la succession d'images en est limpide et lumineuse. Que va pouvoir répondre la pauvre Nerte ? Peut-on être enveloppée dans ce tourbillon de flamme légère et n'y être pas perdue ? Il faudrait au moins s'être dérobée dès le début, avoir fermé ses oreilles et fait grise mine. Mais les jeunes filles de Mistral sont plus aimables dans leur parfaite pureté. Elles laissent à l'ennemi tout le plaisir de se déployer à sa guise; peut-être même prennent-elles quelque part de ce plaisir ; ce n'est qu'au dernier instant et comme sans y toucher qu'elles se mettent en défense. En parmi toutes les armes de l'arsenal de la vertu, saventelles choisir la plus gracieuse: « Vous me dites, nussire, que tout aspire a l'amour. C'est bien vrai. Mais c'est a un autre amour que celui dont vous par qui me fait l'effet d'une boisson rouge et forte.

Regarde/, donc les hironde nnio elles au ciel ! — Ah ! si nous pouvion -aux !

de- leur aile légère. — Elles portent bonheur. Leur cri — ne fait qui iire : 0 Ist, »

I e peuple provei IUS apprend le poète dans

uae note, « regardant l'hirondelle comme un oiseau du bon dieu, prétend qu'elle gazouille le nom de Jésus-Christ. »

En tête du cortège, le pape et le roi devisent de la politique du monde. Le roi, maniant tout à son aise les provinces et les armées, évoque la constitution d'un grand empire latin, d'un grand empire du Midi, s'étendant de l'Italie à la Catalogne et dont la Provence serait le centre et la mère. Ce serait le soleil de la civilisation humaine. On sent ici toute la complaisance de l'imagination du poète. Mais il faut savoir l'entendre. Si, à quelque moment lointain de l'histoire (ce n'était pas, en tout cas, à celui où ces choses se passent) un tel rêve politique a pu hanter raisonnablement les bonnes têtes et les hommes d'action du Midi, s'il leur a paru la combinaison la plus probable de l'avenir, ce qui n'a pas été ne pouvait sans doute pas être et Mistral n'était pas homme à s'échauffer ou à s'alanguir sur des rêves définitivement éliminés par le temps. L'évocation matérielle doit se comprendre comme le symbole et le vêtement de l'idée. C'est l'idée spirituelle d'un empire méridional, l'idée provençale qui est éternelle. C'est elle qui doit illuminer et parfumer le genre humain.

Il suffit : sur la mer de l'histoire, pour moi, — tu fus, Provence, un pur symbole — un mirage de gloire et de victoire — qui, dans l'écoulement ténébreux des siècles — nous laisse voir un éclair de la beauté {Les Olivades).

Le chant consacré au mariage royal est d'un arran-

gement ingénieux. La cérémonie du mariage est racontée par maître Boisset, secrétaire de la ville, aux voisins, aux commères, venus auprès de lui s'enquérir de ce qu'ils n'ont pu voir. Les solennités, les jeux publics sont décrits directement ; ils le sont avec toute la verve à la fois fastueuse et légère du maître. Mais, en cet endroit, ainsi que nous le devrions faire à propos de tous les autres tableaux de nature ou d'histoire que ses autres sujets ont amenés sous sa plume, notons bien que, comme les maîtres anciens, comme les classiques français, il ne décrit jamais pour le seul plaisir de décrire. La peinture matérielle, si colorée, si divertissante qu'en soit en lui-même l'objet, n'aurait point par ellemême la noblesse de qualité que demande l'art. Il y faut le mélange d'un élément supérieur qui s'adresse à l'esprit et qui lui est comme l'âme au corps. Cet élément, c'est ici une haute et forte notion de la cité, de la tradition civique et de la grandeur desens qu'elle communique à ces réjouissances ei rémonies. Quant à la trame de l'affabulation, le chaînon en est pour cette partie le suivant. Le lion de la ville (le lion vivant qu'elle entretenait en souvenir du lion symbolique de ses armes, comme Rome entretient une louve et ses louveteaux) est entré dans la lice et y a combattu cinq taureaux. Ivre de bataille, il bondit par-dessus la balustrade qui sépare les spectateurs de l'arène et va droit sur le groupe où se trouvent Nerte et Rodrigue. D'UU coup d'epec, celui-ci abat le fauve. La jeune fille lui doit la vie. ce qui va rendre plus dure à accomplir l'obligation de son vœu.

Et balalifi ! Et bdialan ! sonnez cloches de l'abl

Saint-Césaire d'Arles! (populairement appelée le Grand Couvent). Sonnez la prise de voile de Nerte ! Sonnez en l'honneur du Saint-Père, qui va présider au sacrifice, en l'honneur du comte et de la comtesse de Provence, qui y assistent comme parrain et marraine de la jeune religieuse ! chantez, violons, « les adieux et la joie de celle qui se donne à Dieu » ! Retentissez orgues, « comme les voix qui, à la fin du monde, annonceront le grand couchant ». Moins pénétrante est votre musique que celle qui s'exhale de l'âme de Nerte, modulant dans une suave élégie la plainte de sa jeunesse, le regret que lui inspirent sa chevelure fauchée, l'abandon de sa levrette qui mourra de tristesse, les jeux des jeunes filles, ses amies, qui cueilleront sans elle la violette et la fraise et les fleurs des rives.

Le diable cependant n'a pas lâché la partie. Des truands assemblés par Rodrigue dans les tavernes de la basse ville se préparent à donner à minuit l'assaut à Saint-Césaire. L'entreprise est facile. Tandis que la terreur rend muettes ses compagnes, la novice est enlevée. Mais la garde urbaine a été mise en éveil. Une bataille s'engage dans les Alyscamps. Dans l'action, Rodrigue a dû se séparer de Nerte. Errante dans la nuit, elle arrive à l'aube dans un site solitaire, où se dresse un petit ermitage.

Nous voici dans l'air le plus pur. Loin de la rumeur des cités, loin des affaires et des passions du monde, le vieil ermite vit dans les choses du ciel qui lui sont devenues aussi familières qu'à un enfant les allées et les fleurs du jardin où il joue. Souvent un ange le visite. Il se délecte au spectacle de la campagne, qui est pour lui la messagère de Dieu. Comme saint Fran-

çois d'Assise, il commente dans un sens providentiel et mystique tous les détails de l'univers qu'il contemple et sa ravissante méditation qui bénit toutes choses s'ordonne d'autant plus aisément que l'absence de l'homme débarrasse son optimisme d'une source de grosses difficultés. L'arrivée de Nerte ne l'étonné point ; c'est un oiseau de plus dans sa solitude, un oiseau blessé. Pour adoucir son mal et lui taire comprendre le bien qui s'y cache, il n'a qu'à continuer à haute voix le discours qu'il se tient sans cesse à luimême. Ai-je dit que ce discours avait un charme d'enfance ? Mais Platon lui-même a souvent ce charme. Et il est Platon.

Soit que le soin trop prolongé d'une 4me que revêt un si joli visage offre des dangers, même pour un vieil anachorète blanchi dans la vertu, soit simplement que les desseins de la Providence le veuillent ainsi, l'ange familier du saint homme vient vers lui et lui dit, d'un ton assez rude, qu'il aura suffisamment de peine à faire son salut sans entreprendre celui d'une autre. Il (aut renvoyer Nerte. Errante à nouveau, elle

>ntre Rodrigue, que le Malin a envoyé au-devant d'elle.

Après l'échauffourée nocturne des Alvscamps, Rodrigue, rongé de dépit et fou de pass: ouru

• iiprême ressource du mal, il a sommé Satan de mettre Nerte dans ses bras. « V.i a Laurade demain matin, mon fils. Tu y trouveras tout bâti un petit

au où tu pourras assouvir tous tes vices et où tu conduiras Nerte par-dessus le marché. » La descrip-

du château diabolique où il y lies con-

sacrée titaux fait penser aux jolis

vers raffinés

Dans un palais soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des Satans adolescents, Aux sons d'une musique mahométane, Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.

Mais l'amour d'une fille consacrée et pure comme Nerte pour un corrompu comme Rodrigue, qui n'a pas forfait à l'honneur et en qui subsistent de bons germes, peut avoir des suites bien diverses. Il se peut (et c'est le cas le plus probable) que le démon entraîne Fange dans l'abîme. Il peut arriver qu'il en soit tiré par lui. Rodrigue touché demande à Satan de se contenter de la damnation d'un seul et de renoncer aux clauses du pacte qui lui promet aussi celle de Nerte. On imagine l'accueil fait à cette prière. Satan tient à Nerte plus qu'à toute autre créature. Des âmes noires, fi ! Il en a à revendre. Mais une âme de cette blancheur, jamais il ne fit telle capture. Elle sera « la perle fine » de l'enfer, sa gloire et son triomphe. Elle fera mentir la Rédemption, la grâce baptismale, le saint mystère tout entier.

Cette insolence est salutaire. Elle soufflette Rodrigue et réveille chez lui le bon chevalier. Il se précipite sur l'effronté et lui met sous le nez la poignée de son épée qui a forme de croix, en prononçant les paroles du signe divin. Le château s'écroule, écrasant tous ses habitants, mais libérant les âmes de Rodrigue et de Nerte qui montent au Paradis, où il leur est fait grand accueil.

Si vous étiez tenté de mettre en doute cette histoire, vous pouvez la vérifier quand vous voyagerez dans la région de Laurade ou de Saint-Gabriel. Vous verrez au milieu des champs la Mourgue (nonne) de pierre portant encore au front la marque de la foudre. Elle

est là, écoutant la germination des plantes ; les petits limaçons blancs habitent son vêtement. Il paraît que dans la saison chaude, à midi, si on y applique l'oreille, on l'entend chanter. Elle dit la Salutation angélique.

Telle est la fable. Si on la trouvait un peu disproportionnée en son agrément, digne de l'Arioste, aux gloses philosophiques et morales dont je l'ai fait précéder, il faut savoir que celles-ci ne sont que le développement fidèle de réflexions semées par Mistral dans son poème, en particulier dans le Prologue.

En outre, il sufBt d'un peu d'imagination pour généraliser la leçon qui s'en dégage et qui est la suivante : quand on a bonne conscience, il est inutile d'opposer aux entreprises du mal un poing crispé, une mine tendue, d'éloquentes invectives ; on se prive de ces armes si puissantes qui sont le rire sain, la malice clairvoyante, l'inaltérable humeur.

Dans certains passages de Nertt, l'idée du mauvais et du diabolique apparaît associée à l'idée de la scii ainsi, quand le diable se sert d'une machinerie très ingénieuse pour faire sortir du sol l'or nécessaire à Pons de Château-Renard, ou encore quand la corruption de Rodrigue est attribuée à la lecture téméraire de tous les livres défendus. Personne cependant, pas même M. Homais, ne s'avisera de trouver chez Mistral cet esprit rétrograde qui regrette, comme une cause de perdition pour les peuples, les progrès de la connaissance scientifique. Une conception de ce genre est presque toujours le fait de compagnons un peu déprimés, dont l'esprit se compl.iit dans une mélancolie déplorante. Ils sont chagrins et s'en prennent indistinctement aux nouveautés. Le monde va

trop vite pour leurs nerfs. Rien de plus étranger au poète que ces dispositions. Il développe d'ailleurs dans Nerte même que la science et ses applications sont un grand bien et qu'il en faut sainement et gaiement profiter. Qu'entend-il donc, quand il dit que depuis la chute du premier homme, le diable est le premier des savants, lou cabiscou di savent ? Sa pensée, si je ne me trompe, est la plus naturelle. La science est le vrai et elle doit faire loi en ce qu'elle a de sûr. Mais le diable, qui en possède naturellement tous les secrets, s'en sert pour créer le faux. Il lui inspire des prétentions au-dessus de son pouvoir. Il l'enfle d'orgueil. Il en fait une idole universelle, une maîtresse de pédantisme et d'infatuation. Il en fait sortir un conseil de mépris à l'égard de tout ce que les hommes ont pensé, cru, rêvé, senti, imaginé, institué de meilleur, avant ses récentes conquêtes, et qui avait plus d'importance que ces conquêtes n'en pourront jamais avoir, pour la santé, la douceur et la noblesse de la vie humaine.

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