VilLige de Provence
Le ciel est le grenier — de toutes choses belles : — et tout ce que tu rêves — là tu peux le trouver.
{Les Olivades.}
Cette sagesse pratique part des plus familières expériences par lesquelles se font sentir dans la destinée de chacun de nous les conséquences d'un ordre, d'un équilibre général des choses. Mais on voit comme, de proche en proche, elle monte et s'élève au-dessus du niveau de cette humble origine. Quoique ta place soit fort réduite, il est sans doute plus avisé de t'en satisfaire. Mais, de cette place, aussi bien que de toute autre, tu peux, si tu portes haut la tête, apercevoir les étoiles.
La sagesse pratique n'est pas tout. Elle est le moindre degré de la sagesse, mais celui où l'âme doit s'asseoir d'abord. Elle est l'entrée — la nécessaire entrée — d'une sagesse supérieure. Ou plutôt elle est la base sur laquelle doit se soutenir l'élan de celle-ci. Au-dessus du bon sens et de la raison, mais par la raison gouverné, il y a l'esprit des entreprises hardies, l'esprit de création et d'héroïsme.
En toi aussi peut se revoir — la gloire de tes devanciers ! — Aux travaux qu'appelle ton âge — œuvres de main, œuvres d'esprit — sois le premier : car la hardiesse — porte bonheur aux jeunes gens... — Sois humble avec les humbles et plus fier que les fiers.
{Calendal, chant IV.)
Ce sont là les leçons que le jeune Calendal a reçues de son père et auxquelles il rapporte l'orientation de son existence vers de nobles conquêtes.. Calendal est, dans son ensemble, le poème de la sagesse héroïque, le poème de l'action. Je l'ai résumé et n'y reviens
point. Mais ce que le biographe de Mistral devra dire, c'est que Calendal est en cela le symbole de sa vie et de son influence. Ce grand poète a été un grand homme d'action par la pensée et l'apostolat; il a semé dans plusieurs générations de disciples un magnifique esprit d'action qui, pour n'avoir pas paru dans ce qu'il a eu de réellement efficace au grand jour de la publicité bruyante (ne nous arrêtons pas à ce qu'il a pu y avoir parfois de frivole dans les manifestations du Félibrige) n'en a pas moins joué dans l'histoire de notre pays un beau rôle salutaire, qui demeure appelé à de grands développements et que l'histoire dégagera, reconnaîtra.
L'action cependant, l'action en faveur de la communauté, de la patrie, de la civilisation, de tous les hauts biens de L'humanité, est-elle le dernier sommer, le couronnement et l'achèvement de notre existence? Non ; car elle est transitoire, périssable. Le but qu'elle s'est proposé, elle le manque en partie, même dai plus belles réussites. Ce qu'elle fonde de plus solide demeure exposé à l'usure du temps et aux tem sans cesse menaçantes de la destinée. Au-dessus d'elle, ce véritable Grec place la contemplation de l'idéal même dont elle voulait faire une réalité et qui de proche en proche, son suprême inspirateur. idéal, c'est l'objet de la volonté, ramené A une forme pure et, pour ainsi dire, éternelle, qui l'élève au-dessus Mites les contingences et ne valant plus que par sa bonté et sa beauté intrinsèques.
Il faut lire à côte Tune de l'autre ces deux pu la troisième et la première du recueil des ()//; la Cansoun dis Avi (la Chanson des aïeux), et lou P.irangoun (l'Archétype). La première est vn hymne
superbe aux fruits de l'énergie humaine, d'une énergie qui a continué son application et son œuvre pendant des siècles, dans le même sens. « Honnearà nos aïeux! Nous leur devons tout; notre langue qu'ils ont conservée et défendue, la fertilité de notre terroir qu'ils ont travaillé, notre froment, notre vin, l'huile de nos oliviers et, qui mieux est, la gaîté du cœur, le goût de la grâce et des choses belles, dont ils nous ont rendus capables en nous affranchissant des servitudes de la faim et en nous faisant riches.
An viscu,
An tengu Nosto lengo vivo;
An viscu,
An tengu Tant coume an pouscu.
Ils ont vécu — ils ont tenu — en vie notre langue ; — ils ont vécu, ils ont tenu — autant qu'ils ont pu.
Ils ont fait la Provence, richesse des richesses, bien entre les biens. »
Mais la Provence réelle, si confiants que nous soyons en la durée et en la splendeur de son sort, peut périr ; elle peut se défigurer et trahir les vœux que nous faisions pour elle. C'est un beau navire « sur la mer de l'histoire » et livré à tous les coups dangereux de la mer. Si le navire sombre, et si même il sombre sous nos yeux, nous serons-nous trompés ? Non ; car dans son idée, son « archétype », comme eût dit Platon et comme dit Mistral, il est immortel.
Moi, à l'aspect du déluge qui monte — antichrétien, rageur, universel, — pour la sauver du fléau, de se»
hontes, — j'ai confiné ma foi que rien ne dompte — dans la vedette d'un château provençal.
Ma foi, ce n'est qu'un rêve; je le sais — Mais le rêve me semble estompé d'or; — il me semble, ce rêve, un miel inépuisable, — un gouffre duquel, amoureux, j'arrache — de mes deux bras la belle qui y dort.
Il suffit : sur la mer de l'histoire, pour moi — tu
fus, ô ma Provence, un pur symbole — un mirage de gloire et de victoire — qui, dans l'écoulement ténébreux des siècles — nous laisse voir un éclair de Beauté.
Ce platonisme de poète confine à la pensée religieuse. Et c'est de sa part un mouvement tout naturel que de se suspendre à l'idée d'une beauté éternelle, réellement existante. Mistral a été un esprit religieux. Né dans la Provence catholique, d'une longue lignée d'aïeux catholiques, il a été un fils soumis de l'Eglise. Avec une entière simplicité et une grave discrétion (dignes l'une et l'autre de servir de leçonet d'exemple aux littérateurs) il a professé sa foi en maint pa de ses poèmes. Que cela plaise ou ne plaise point, il en est ainsi. Des esprits ralliés à l'anticléricalisme militant et qui ne voudraient point renoncer à la liberté et à l'élégance de savoir goûter un poète qui ne discutait pas le dogme du catholicisme, accommoderont peut-être leurs amours contraires en supposant à l'auteur de Mireille la foi du charbonnier ou de l'humble villageois. IK mi. tient infiniment loin de compte. Mistral est une tète hautemeni fléchie. Il suffit de le lire A n'importe quelle page pour concevoir que le génie du jugement ne tut pas inférieur chez lui au génie de l'ima Il eût suffi de le voir, d'observer la froideur superbe dont son beau regard était capable pour le sentir.
vue d'ensemble 281
Sur beaucoup de questions il s'est exprimé abondamment ; mais, sur toutes, il en a pensé plus qu'il n'en a dit et sur celles-là particulièrement à l'égard desquelles il n'a rien trouvé de plus sage que de s'exprimer à la manière du peuple, quoique avec la sublime cadence du poète. Je n'imagine pas qu'il ait, comme Rodrigue de Luna, passé son temps à dépouiller les livres diaboliques de son siècle, devenus singulièrement plus nombreux qu'au siècle des papes d'Avignon, les livres de critique, d'exégèse, d'histoire, qui dénudent et minent les fondements de la vieille foi. Mais je serais étonné qu'en y rêvant, ce grand esprit n'ait pas à peu près trouvé par lui-même le fond essentiel et la figure générale des raisons de nier qui y sont fournies contre ce que les hommes ont si longtemps cru dans la portion la plus élevée du genre humain. Je serais même étonné que ces raisons ne lui aient point paru très redoutables : Satan ne l'est-il pas ? Hlles n'ont pourtant pas ébranlé l'assiette de sa croyance, parce qu'au total elles lui ont semblé petites par rapport à l'immensité tutélaire de l'objet qu'elles tendent à mettre en ruines. Volontairement plus familier avec la vie de l'humanité, avec ses intérêts supérieurs, avec les mouvements et les enseignements de l'histoire qu'avec la perscrutation scientifique et philologique des traditions et des textes, il a trouvé dans la grandeur et la bonté de tout ce qu'a fondé et soutenu l'institution catholique et romaine, dans l'inimitable largeur avec laquelle elle a embrassé et fait sien ce qui s'était produit de civilisation en dehors d'elle, il a vu là, dis-je, des motifs plus forts pour lui conserver l'adhésion de son âme que ceux que l'impiété des philosophes et des savants eût pu lui fournir de la retirer. Je conjecture
quelque peu ici, d'après mes méditations sur sa personnalité plutôt que d'après ses dires formels, les nuances de sa pensée. M'avancerai-je trop en supposant que, poète et ennemi des querelles, il ne devait pas avoir un grand goût pour les subtilités des théologiens ? Mais bien certainement en avait-il moins encore pour les hérétiques, qui sont, après tout, les premiers responsables des excès de ratiocination des théologiens, obligés de leur répondre. Enfin ce catholique fidèle n'était pas clérical, comme le prouvent ses libres jugements sur les répressions de l'hérésie albigeoise et sur les conflits de la papauté au xive siècle.
Deux années avant l'année de sa mort, je lui rendis visite, introduit auprès de lui par le jeune homme héroïque et débordant de vie auquel ce livre est dédié, Albert Bertrand, de Nîmes, qui allait devenir son neveu. Dans cette entrevue un des propos du grand homme fut le suivant : « Si quelqu'un peut dire qu'il a été heureux, c'est bien moi » Et en effet, l'indépendance, la beauté, le génie, la gloire a trente ans, une carrière splendiJe, féconde, toujours et enfin vénérée, le bonheur domestique, pas de postérité privée, mais une vaste postérité publique de disciples et d'amis, l'amour de tout un peuple, tels furent les dons du destin à I;rédéric Mistral. Ht pourtant ! « J'.ii été heureux et, si je le pouvais, je ne
voudrais pas recommencer la vie. » Parole de | misme ?Non point. Il nous la fit comprendre. « t acheva-t-il, que je crois à L'au-delà. »
Pages.
AvBRTISSEUENT 9