‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 5 sur 37 · POÈTE DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

POÈTE DE LA PATRIE

inhérents aux rapports qu'elle établit, soit entre les hommes, soit entre les hommes et les choses, la base nécessaire qu'elle fournit à la liberté et à la fierté de l'individu, le devoir primordial dont elle est l'objet de sa part. Cette éminente préoccupation ou plutôt cette habitude instinctive de la pensée donne à l'aimable et opulent héritier des vieux troubadours provençaux figure de moraliste, d'apôtre et de citoyen. Ses délicieuses fictions en reçoivent un reflet de majesté romaine. Elles portent avec elles une fière et magnifique doctrine. C'est cette doctrine qui nous recommande aujourd'hui l'étude de Mistral.

Nous n'aurons garde d'ailleurs de la rechercher systématiquement dans son oeuvre et de mettre à part dans son tissu poétique les traits qui ont un rapport direct à la patrie et au civisme. Ce serait là trahir le poète, présenter sous un aspect didactique et rétréci ce qui s'offre chez lui avec beaucoup de spontanéité et de largeur, raidir et figer ce qui a la souplesse et le libre mouvement de la vie. C'est la nature elle-même, nature de l'homme, nature des choses, qui, chez Mistral, parle par mille voix, en l'honneur de la patrie. Laissons-lui toute l'abondance et la fleur de son langage. Parcourons les chefs-d'œuvre de Mistral, comme il faut parcourir les chefs-d'œuvre des grands poètes : pour le plaisir. La leçon ne s'en exhalera qu'avec plus de force et n'en sera que plus pénétrante.

DÉCOUVERTE DE FRÉDÉRIC MISTRAL PAR LAMARTINE. — MAGNIFIQUE ARTICLE DE CELUI-CI SUR MIREILLE] LÉGÈRE ERREUR DE JUGEMENT QUI S*Y EST GLISSÉE. MISTRAL EST UN « PAYSAN » ; MAIS C'EST AUSSI UN GRAND HUMANISTE. — SES ÉTUDES AU COLLÈGE ROYAL D'AVIGNON. — SES PREMIERS VERS PROVENÇAUX. ROUMANILLE. — SINCÉRITÉ DE SA VOCATION DE POÈTE PROVENÇAL. RÉPONSE A UNB CONTESTATION QUI S'EST ÉLEVÉE A CET ÉGARD.

Peut-être ignorez-vous le nom d'Adolphe Dumas. C'était un écrivain romantique de la génération de Hugo

et de l'autre Dumas, qui, comme poète, dramaturge, romancier, journaliste, a beaucoup produit. Ses ouvrages, dont personne ne connaît plus les litres, lui ont nettement refusé l'immortalité. Mais il l'a conquise par une autre voie. On ne pourra parler de Mi sans parler de lui et sans rendre hommage à sa ! leuse et sensible nature.

Un jour de l'ann le coche dép. ilphe

Dumas dans le village de Mai liane. Qu'y venait-il chercher ? Des chansons. Il était originaire de la Provence et le ministre de l'Instruction publique, l'ortoul,

Provençal lui-même, lui avait donné mission de parcourir son pays natal pour y recueillir de la bouche des bonnes gens les fleurs de la poésie populaire. « Des chansons, lui dit-on. Allez au Mas du Juge. Vous trouverez là un jeune homme qui ne s'occupe que de cela et qui vous en récitera jusqu'à demain. » Au Mas du Juge, de grandes surprises attendaient notre pèlerin. Il croyait trouver un petit chansonnier de campagne. Et le jeune homme qui le recevait, un superbe garçon, dans les vingt-cinq ans, corps élancé, visage fier et beau, manières aisées et nobles, se faisait tout de suite reconnaître comme un esprit de haute culture, comme une personnalité supérieure. Il exposa, pour son visiteur, quelques idées sur la poésie provençale et, en exemple à l'appui, lui récita, ou plutôt lui chanta, sans dire de qui elle était, une pièce que tout le monde connaît à présent, car elle est entrée dans le trésor de la poésie universelle : la divine aubade de Magali, « O Magali, ma tant airnado », composée de la veille.

Le bon Dumas était dans le ravissement. Quand le créateur de « cette perle » se fut nommé, il eut cette réflexion, bien touchante de sa part : qu'avec un pareil talent, c'était en français qu'il [allait rimer, si on voulait réussir, et non en provençal; car des vers provençaux modernes ne pouvaient intéresser personne. Il donnait ce bon conseil à un homme qui avait dans son tiroir le poème de Mireille, presque aclu persisterait-il en présence de ce fruit de la poésie provençale renouvelée, ou, pour mieux dire, en présence de cet arbre magnifique où le poète savait avoir fait bruire tous les vents, chanter tous les oiseaux, retentir tous les cris de vie et d'amour de son pays natal ? Un Lasserre. 2

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long fragment en fut lu. Et il est possible que Mistral, dans ses Mémoires et Récits, ait reproduit le discours que cette lecture inspira à Dumas, à la manière des historiens anciens, qui faisaient dire à leurs personnages non ce qu'ils avaient réellement dit, mais ce qu'ils avaient dû dire vraisemblablement. Je n'ai du moins aucun doute sur l'authenticité de ses premières paroles, les plus éloquentes : « Ah ! si vous parlez comme cela, me fit Dumas après ma lecture, je vous tire mon chapeau... » C'était l'essentiel. Cette conquête d'un homme de lettres parisien, qui avait beaucoup d'amis, était d'importance pour le poète maillanais sans relations dans la capitale. Le jeune dieu avait trouvé son prophète. Dumas, sitôt rentré a Paris, parla à son grand ami Lamartine du génie qu'il avait découvert; il le décida à lire Mireille, quand, après quelques mois, elle fut publiée. Son intervention généreuse eut pour résultat un événement capital dans l'histoire de la littérature européenne modei l'article ou plutôt l'hymne de gloire, plein de feu, d'images et d'harmonie, dans lequel Lamartine fit connaître au monde qu'un grand poète lui était né, qu'il était né sous le ciel de Provence et qu'il s'appelait Lrédéric Mistral.

Voici sous quels traits le jeune Mistral, venu A Paris m poème terminé, niais non en<

imprimé, apparut a celui qui allait d'un seul v fonder sa gloire :

Le lendemain, au soleil couchant, ]<. via entrer Adolphe Dumas, suivi .l'un beau et modeste jeune homme,

me l'amanl de : umd

.1 tunique noire et qu'il pe che-

d'Avlgn< I Frédéric Mistral,

le jeune poète villageois destiné à devenir comme Burns, le laboureur écossais, l'Homère de la Provence.

Sa physionomie, simple et douce, n'avait rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie, qu'on appelle les poètes populaires ; ce que la nature a donné, on le possède sans prétention et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler ni à s'élever plus haut que nature. Sa parfaite convenance, cet instinct de justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers comme aux rois la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute sa personne. Il avait la bienséance de la vérité ; il plaisait, il intéressait, il émouvait, on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de ces belles arlésiennes, statues vivantes de la Grèce qui palpitent dans notre Midi.

Je passe sur la rapide et superbe appréciation littéraire de Mireille qui, dans l'article de Lamartine, vient après ce portrait personnel ; mes lecteurs seront heureux de relire une fois de plus la célèbre apostrophe finale dans laquelle le poète orateur, porté aux sommets de l'inspiration parle contact de tant de beautés, traçait au sublime enfant de Maillane la voie de son destin :

Quant à toi, ô poète de Maillane. inconnu il y a quelques jours aux autres et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la charrue comme tu faisais hier ; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers ; rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la Sorgue; jette là

la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares intervalles de loisir, pendant que la Mireille que le Ciel te destine sans doute étendra la nappe blanche et coupera le» tranches de pain blond sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'œuvre dans une vie ; tu en as fait un ; rends grâces au Ciel et ne reste pas parmi nous ; tu manquerais le chef-d'œuvre de ta vie, le bonheur dans la simplicité. Vivre de peu ! Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton poème épique est un chef-d'œuvre; je dirai plus, il n'est pas de l'Occident, il est de l'Orient : on dirait que, pendant la nuit, une île de l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'iles grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel ! Nous ne te demandons pas d'où tu viens ni qui tu es : Tu Marcellus erisl

J'ai presque honte de trouver quelque chos reprendre dans ces rayonnantes pages, dignes d'une gratitude immortelle. Si pourtant Lamartine trompé sur un point, mieux vaut faire la part de sa méprise. Il nomme Mistral un « paysan », un <« villa- », un chantre « populaire... primitif ». Je suis loin de repousser ces expressions en ellcs-mêl

dans le développement qu'elles reçoivent, je idées très différentes et de très in valeur, plus ou moins mélangées ensemble et qui ont entre elles une sorte de parenté spécieuse, bien

qu'elles soient eo réalité indépendantes l'une de

l'autre, comme le vrai l'est du faux.

Lamartine, en appelant l'auteur de Mireille un paysan, a tout d'abord en vue la nature de son inspiration, les bornes de l'horizon que ce poème reflète en sa profondeur. Il pense à tant de poètes qui ont trouvé dans l'impression des grands événements ou bouleversements historiques et publics, dans le souci et l'angoisse des questions suprêmes, dans les passions d'un cœur mobile, dans les expériences d'une vie agitée, l'aliment de leur imagination et le ferment de leur lyrisme. Et il leur oppose celui-ci, qui, dans le calme de l'âme et de l'existence, a tout tiré de ce qui l'entourait, qui a puisé dans les objets, les spectacles, les habitudes, les traditions familières de son milieu patriarcal et rustique, une telle abondance de traits humains, qui en a fait jaillir de telles flammes de beauté, tomber de telles moissons de riches et gracieuses couleurs, qu'il n'a pas eu besoin de chercher et de rêver au delà, ayant formé de ces éléments un monde complet. Cette vue est la vérité même, la splendide et l'auguste vérité.

Mais, où Lamartine s'embrouille ou se néglige un peu et risque d'égarer son public, c'est quand il nous donne l'impression d'un Mistral autodidacte, qui tiendrait tout de la nature. Rien n'est plus faux en fait ; et l'erreur de fait ne serait pas grave, s'il n'y avait qu'elle. Ce qui est grave, c'est l'erreur générale qu'elle enveloppe et qui consisterait à croire qu'on peut avoir fait Mireille et être un autodidacte, avoir fait œuvre de poète, d'artiste et être un autodidacte.

A vrai dire, Lamartine ne le croit pas. Il est impossible qu'il le croie et, s'il semble le dire, si plusieurs de ses formules paraissent imprégnées de cette conception, l'inadvertance y a sa part et nous ne devons

pas prendre pour opinion réfléchie une sorte de concession négligente à des préjugés ambiants, à des verbalismes à la mode. Mais on regrette que de tels préjugés aient reçu de Lamartine, au lieu d'une leçon, cet encouragement distrait. L'idée que l'on pouvait avoir du génie sans rien savoir et que cela favorisait même l'inspiration était alors dans l'air. Elle allait dans le sens des tendances générales du romantisme et flattait l'esprit démocratique. Elle s'appuyait sur l'autorité d'une théorie venue d'Allemagne et dont l'influence avait été au point de tromper dans une bonne mesure un esprit de la qualité de Renan. Je veux parler de la fameuse théorie ou du fameux mythe de la littérature prétendue « primitive », littérature dont on s'imaginait trouver le type dans Homère et qui, née avant la civilisation, fille de l'ignorance et de l'enfance de l'esprit, aurait tiré de cette origine sa supériorité inimitable sur toutes les œuvres de ta littérature policée. Ceux qui croyaient à cette fable étaient naturellement disposes à en faire l'application au poète qui arrivait de son village, a saluer en lui l'homme qui chante divinement parce qu'il n'a rien appris, la moderne réincarnation de la littérature primitive. Ce fut la figure que lui lit volontiers la presse, le poncif à travers lequel elle le regarda. En le voyant vêtu comme tout le monde et de manières civilisées, Baxjx-y d'Aurevilly lui lit ce mot de boulevard qui dut exaspérer le Provençal naturel et simple : « Hé quoi ! Monsieur, vous n'êtes point un pâtre 1 » Il n'eût pas fut bon d'écrire que ce pâtre était un humaniste d'élite, nourri des maîtres an Ct sachant remettre son ouvrage >ur le métier. Pourtant, c'était la vérité, comme nous allons le voir et

cela crève d'ailleurs les yeux à la lecture de cette Mireille dont la grâce naïve n'a d'égale que la savante perfection.

Le père de Mistral était un riche propriétaire paysan de Maillane (Bouches-du-Rhône), ancien soldat aux armées de la République, qui, après avoir combattu quelques années en Espagne et en Italie, était revenu au village cultiver la terre de ses aïeux. Grand travailleur, bon ménager, agriculteur expert, homme d'autorité et de discipline, il avait largement accru son bien. Il s'était marié deux fois et c'est de son second mariage, contracté à l'âge de cinquantecinq ans, que naquit, le 8 septembre 1830, notre poète. Celui qui écrira l'histoire de sa vie (tel n'est pas notre propre objet) devra élucider le détail de ses origines et de sa descendance. Bornons-nous sur cette question à signaler le lien qui rattachait les Mistral de Maillane à une famille noble du Dauphiné : les Mistral de Romanin.

Voyant que son fils, Frédéric, aurait assez de bien pour vivre sur ses terres sans mettre la main à la charrue, le vieux François Mistral qui n'avait jamais lu, quant à lui, que le Nouveau Testament, Y Imitation et Don Quichotte, tint à honneur de le faire étudier. Après lui avoir fait apprendre le rudïment dans une petite école rurale de Saint-Michel-de-Frigolet, il le plaça à Avignon dans le pensionnat de M. Millet, puis dans celui de M. Dupuy, d'où l'adolescent allait sortir bachelier et, qui mieux est, poète. Mais c'est, à vrai dire, au Collège royal d'Avignon où ses maîtres

de pension conduisaient leurs élèves pour les classes, comme le voulaient les règlements universitaires de l'époque, que l'auteur de Mireille a fait ses humanités et qu'il les a faites (tout nous l'atteste) excellemment. C'est là que le poète « paysan » a solidement acquis les principes d'une culture générale qu'il se montrera toujours soucieux de perfectionner et d'accroître et dont toute son œuvre prouve, à qui sait lire, la haute et précise sûreté, la belle et claire distribution, l'étendue. La manifestation d'une réelle faculté poétique est précoce et Frédéric Mistral était encore sur les bancs quand il composa son premier essai en vers provençaux: la traduction d'un Psaume.

La Providence des poètes voulut que cette composition fût surprise par un jeune répétiteur, de huit ans plus âgé que l'élève et qui s'appelait Joseph Roumanille. Elle ne pouvait lui choisir un confident meilleur. Poète lui-même, Roumanille faisait depuis longtemps la même chose que Mistral. Il se servait dans ses vers de la langue des campagnards et du peuple et c'étaient souvent des vers exquis, des vers où passait un souffle léger, venu à la fois de l'anthologie grecque et du plus grec entre les poètes français, La I-ontaine; des vers ou s'exprimaient les pensées d'un lyrisme naturel et gracieux, infiniment difl de ces plaisanteries d'almanach, de ces trivialités de carrefour, matière de beaucoup la plus fréquente des vers provençaux qui s'écrivaient en ce temps-là. Dans ce jeune professeur, le rhétoricien d'Avigni découvrait un frère aine. I.'aviu de leur commune Occupation et des rêves qu'ils y rattachaient fut entre eux comme une étincelle. Ce fut le signe, le mot auquel deux néophytes se reconnaissent parmi des

personnes ignorantes de leur foi. Ainsi se forma, entre le futur grand homme et celui qui apparaît dans l'histoire de la moderne renaissance provençale comme son précurseur le plus proche et le plus éminent, une amitié qui allait désormais unir par le lien le plus étroit leurs vies et leurs travaux.

Il est probable qu'au collège, Mistral s'est essayé aussi en vers français. Il est certain qu'il a publié quelques vers français dans un journal d'Aix, pendant qu'il faisait son droit dans cette ville (Je n'ai pas vu ce document, que les biographes devront rechercher). Le fait n'aurait d'ailleurs aucune importance, si le témoin qui nous le rapporte tendancieusement, Eugène Garcin, n'avait prétendu en tirer une conclusion choquante et qu'il y a lieu d'écarter. Le désir de Garcin, devenu très hostile à l'œuvre de Mistral, après avoir figuré parmi ses amis de jeunesse et ses premiers compagnons de lutte, serait de nous montrer un jeune Mistral, ambitionnant la gloire poétique et ayant froidement hésité, pour y parvenir, entre la carrière de la poésie provençale et celle de la poésie française. Il aurait préféré la première par sage calcul, parce que le nombre et l'éclat des grands noms poétiques de la France mettait à très haut prix la renommée de poète français, au lieu que, sur le terrain à peu près désert de la poésie provençale, cette renommée pouvait se gagner à bien meilleur compte.

La thèse est plate, tout à fait indigne du sujet; et ce n'est pas de l'autorité personnelle de Garcin, honnête homme, mais esprit excité et confus, qu'elle pourrait tirer quelque crédit. Elle n'arrêtera aucun de ceux qui lisent Mistral sans prévention malveillante. A ceux-là, sa poésie laisse l'irrécusable impression du naturel le

plus pur. Si le chantre de Mireille s'était fait rimeur provençal avec aussi peu de conviction que son adversaire se plaît à le croire, nous le reconnaîtrions au tour et à l'allure même de ses vers; nous sentirions qu'ils ont été pensés en français et traduits; et toute l'habileté, toute l'ingéniosité de la traduction ne nous tromperait pas sur ce véritable mode de leur formation intérieure. La remarque en est d'autant plus sûre qu'il est certaines productions de Mistral qui nous donnent parfois ce sentiment de français traduit : je veux parler de ses discours de doctrine et de propagande sur le régionalisme et la décentralisation. Ces sujets touchent à des idées générales à l'expression desquelles la langue des paysans de Maillane et de Saint Rcmy, même aidée de celle des vieux troubadours provençaux, ne se prête guère. Aussi les formules des idées, l'ordre des développements, l'agencement et la cadence des phrases sont-ils venus à l'orateur en français, et c'est par un savant travail d'artiste qu'il les a, magnifiquement d'ailleurs, transportés dans la forme provençale. Mais dans ses poèmes, ;ontes et ses récits, rien de pareil. Ici le jet et le mouvement de la pensée sont tout provençaux et ne s'accommoderaient du tour ni de la physionomie d'aucune autre langue; c'est la sève du terroir dans toute sa fraîcheur et sa particularité. La poésie de Mistral exprime certes des sentiments universels; mais elle les exprime avec une humeur, un accent, des nuances qui ne se trouvent qu'au pays dont il est le (ils, qui donnent à ce pays sa marque distinc- >lans L'élite des «ces humaines et que seul le parler de ce pays sait rendre. Le génie et l'inspiration poétiques île Mistral sont aussi inséparables de leur

LA VOCATION DU POETE 2f

expression provençale qu'un organe vivant est inséparable du tégument, vivant lui-même, qui le recouvre.

Au surplus, le mieux n'est-il pas que nous nous en rapportions à Mistral, quand il nous raconte la découverte qu'il fit dans son àme, après être arrivé au collège d'Avignon ? Séparé de la langue de son village, en contact avec un milieu où la plupart la regardaient comme un mauvais pa'ois convenable au seul usage des hommes les plus ignorants, à la seule expression des plus vulgaires idées, il sentit pour la première fois combien cette langue était douce à ses oreilles et chère à son cœur. Il connut son amour en entendant calomnier ce qu'il aimait. A nous de comprendre la nature raisonnable et la portée sérieuse de ce sentiment dans lequel nous devons bien nous garder de croire que soient entrés, même en cette juvénile saison, où quelque exagération des idées eût été pardonnable, aucun élément de vaine utopie, aucune chimérique méconnaissance des inévicables réalités. Ce qui offense l'adolescent, ce n'est pas que la rhétorique, la philosophie, la physique, l'histoire lui soient enseignées en français, non en provençal ; mais c'est l'espèce de dérision vulgaire, de dédaigneux et pédant abandon où l'idiome natal, cet idiome d'une douceur et d'une beauté enchanteresses, est en train de tomber, dans un peuple qui devrait en faire l'objet de sa piété filiale et qui ne saurait le renier qu'en se reniant. La langue dans laquelle il a reçu la plus précieuse nourriture de son âme, la langue dans laquelle il a appris de sa mère les délicatesses de l'amour, de son père les préceptes de l'honneur et du travail, de son curé (car en ce bon

temps les curés prêchaient et catéchisaient en provençal) les vérités morales du christianisme, la langue dans laquelle les bouviers et les serviteurs du Mas lui ont nommé les choses de la terre et du ciel, animaux, plantes et constellations et les instruments des plus antiques arts de l'homme, dans laquelle les bûcherons, les bateliers, les rouliers, les vanniers, les colporteurs, la gent nomade du pays, lui ont rapporté toutes les choses étranges et merveilleuses qui se voient, se font et se racontent d'un bout à l'autre des vallées du Rhône et de la Durance, dans les plaines de la Camargue, dans les villes et les villages, à la foire de Beaucaire, aux fêtes d'Arles, d'Avignon ou d'Aix et dans le port mirifique de Marseille, la langue qui ne pourrait certes dire ce qu'ont dit les théologiens, les philosophes, les jurisconsultes, les politiques et toutes les sortes de savants et de raisonneurs, mais qui dit aisément tout ce qui se trouve dans Homère, la Bible, le Don Quichotte ou les Fables de La Fontaine et qui le dit, non pas avec un degré, mais du moins avec un genre de grâce, de naî de dignité et d'harmonie que le français n'a pas, cette langue de son sang et de son être, dont la noblesse s'égale à celle des observations et des préoccupations éternelles de l'humanité, il la voit répudiée moralement, désertée avec affectation, ravalée aux emplois les plus bas par des citadins prétentieux ou des Campagnards gâtés qui semblent croire que tout ce qui dépasse le niveau de la gaudriole est au-d. d'elle. Voilà ce qui le fait souffrir. Voilà l'injure qu'il it comme une injure à sa personne. Ce sentiment le distingue de tant de sis camarades, de la même condition que lui, qui ne vont certes pas

chercher si loin. Mais c'est eux qui sont singuliers. Et c'est lui qui est dans le naturel et dans le vrai.

Si donc il s'est servi du provençal dès son début poétique, c'est un mouvement de tout son être qui l'y a pousse. Il est devenu poète provençal, parce que le provençal était pour lui, enfant de la campagne provençale, la poésie même.

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