‹ Frédéric Mistral, poete, moraliste, citoyenChapitre 7 sur 37 · D'UNE MANIÈRE TOUTE PARTICULIÈRE, EN PROVSW · texte numérisé non relu

D'UNE MANIÈRE TOUTE PARTICULIÈRE, EN PROVSW

nous ap»

;se la direction prise par le jeune Mistral, quand

a impressions vives et proton-

dément senties qui l'y ont engagé, le fait de ces impressions a, par lui-même, quelque chose qui étonne et qu'il faut éclaircir.

Comment se peut-il que la nature ait attendu jusqu'au milieu du xixe siècle pour susciter au cœur d'un enfant de la Provence ce mouvement d'intérêt passionné et douloureux pour la condition de sa langue ? Le provençal avait été au moyen âge une langue glorieuse, parlée par les princes et les poètes, fertile en œuvres poétiques célèbres dans toute l'Europe et admirées, étudiées, imitées par des génies de la taille de Dante et de Pétrarque. Puis de grands et décisifs événements étaient survenus, qui, en changeant la condition politique de la Provence et de tout le Midi, avaient fait tomber la langue des troubadours au rang de simple dialecte populaire et elle ne s'en était plus relevée. Il y avait eu au début des protestations, des tentatives pour mettre obstacle à cette décadence. N^is elles étaient demeurées sans résultat; la plus notable, la fondation de l'Académie des jeux Floraux à Toulouse, au commencement du xive siècle, n'avait pas été moins vaine que les autres. Après son échec, la cause parut définitivement jugée. Nous ne voyons pas qu'au cours des cinq siècles qui ont suivi, l'élite provençale ait produit aucun homme qui ait été réellement emu par le sort de l'idiome déchu de sa province, qui se soit avisé de se plaindre et de manifester en sa faveur. N'y a-t-il pas lieu de conclure de ce silence que les intéressés eux-mêmes s'étaient rendus à la force des raisons qui avaient fait perdre au parler du Midi sa splendeur ancienne et qu'ils en acceptaient l'abaissement, sinon comme une bonne chose, du moins comme une chose sur laquelle il n'y avait pas

à revenir ? Voici qu'après cette longue abdication, s'élève dans l'âme de l'adolescent de Maillane, déjà éclairé par la lumière des lettres classiques, une doléance ardente et naïve, qui a tout l'air d'un appel contre la sentence séculaire du destin. Et il faut que le sentiment en ait été bien intense, puisqu'il se mêle chez le jeune poète à l'éveil de son génie même, puisqu'il est inséparable (c'est lui qui va nous le dire) de l'élan d'inspiration intérieure qui lui a fait concevoir et ébaucher le premier en date de ses chets-d'eeuvre poétiques : Mireille. C'est cela qui nous paraîtrait inintelligible, si nous ne pouvions le rattachera quelque raison, si nous ne trouvions quelque influence qui s'est exercée sur Frédéric Mistral au moment où se formaient ses premières idé< qui, interrompant de quelque manière la prescription en faveur de la langue provençale, a tourné l'attention de son esprit sur ce qu'il allait ressentir et embr avec tant de feu. Il n'y a pas, même dans la naissance des fruits de génie, de génération spontanée. Ce n'est pas (bien au contraire) rabaisser les initiatives d'un grand homme que de montrer ce qui, dans le milieu et le temps où il est venu, les préparait, les appelait, ce qui les a mises en correspondance .ivcc des inspirations éparses autour de lui.

six' siècle a vu apparaîtra et grandir un mouvement européen, ne de l.i secousse imprimée .1 l'Kupar les idées de la Révolution française, les

guerres impériales et la politique de Napoléon : le

ement des nationalités. Dvs populations qui

avaient formé autrefois un corps de nation unique, mais que la conquête avait incorporées à un autre État ou morcelées entre plusieurs États, ont senti se ranimer leurs aspirations nationales et voulu revenir à leur unité ancienne. D'autres, qui, ayant entre elles une communauté de sang ou de langue, vivaient politiquement dispersées, ont invoqué cette communauté comme le fondement de leur droit naturel à sortir de la dispersion et à se constituer en nations indépendantes. Ce désir les a travaillées puissamment; il a suscité partout des hommes d'action qui ont consacré leur existence à le réaliser. Dans la première moitié du xixe siècle, cela se voyait chez les Allemands, les Italiens, les Polonais, les Tchèques, les Hongrois, les Roumains, chez les Serbes et dans d'autres branches de la famille slave.

Le premier signe où se manifestent ces réveils de l'idée nationale, c'est généralement une renaissance des études historiques. Quand un peuple est repris de la préoccupation de son avenir, elle le ramène tout naturellement à celle de son passé. Des rêves, des ambitions, des espérances nouvelles fermentent en lui. Comment les justifierait-il, si ce n'est par les souvenirs et l'évocation de son passé ? Comment reconstituerait-il, sinon par les données de son passé, les traits de sa personnalité morale, obscurcie à ses propres yeux, comme aux yeux de l'univers ? Tâche laborieuse : car ce passé est peu connu ; la longue éclipse historique qu'a subie la nation en a effacé la mémoire en en supprimant l'importance pendant des siècles ; le peu que les hommes en savent encore est obscur et dédaigné. Il s'agit donc de le faire revivre, de le relever, d'en donner autant que possible une idée grande Lasserre. j

et héroïque. Il s'agit de restituer à la lumière tous les monuments et documents honorables de l'ancienne vie commune : institutions, traditions, légendes, livres sacrés (s'il en est), poèmes, chants et récits. C'est là besogne d'érudits, d'archéologues et de philologues. Et en effet, ces spécialistes sont toujours, dans les temps modernes, les premiers ouvriers de la refonte des nations! Il les font renaître moralement, avant qu'elles essaient de renaître matériellement. Ces hommes de bibliothèque préparent le travail des diplomates et des militaires. Après eux viennent les poètes, qui s'éprennent, ne fût-ce qu'à cause de son archaïsme, de cette vieille littérature nationale exhumée, qui s'en inspirent, qui lui empruntent des thèmes et des fictions, qui la popularisent et l'idéalisent, ainsi que l'a fait, pour la vieille épopée germanique des Nibelungen, toute une école de poètes allemands, dont Y Anneau des Nibelungen de Richard Wagner offre aujourd'hui la production la plus célèbre. Telle a été la marche : raie des nationalismes nouveaux du xi\r siècle. L temps avant d'en venir aux armes, ils ont commencé par des croisades d'explorations philologiques, par des imitations et des modes littéraires. Au temps >: jeunesse de Mistral, ils étaient encore à cette phase de début, qu'on pourrait appeler leur phase poétique, sympathique et rêveuse, par opposition à celle, entreprenante, politique et guerrière, qui terminera.

Quelle pouvait être, quelle a été l'influence du

mouvement des nationalités sur notre pa\

LCtiOn de politique extérieure qu'il appe-

lait de la part de nos gouvernements, à l'obligation où il les mettait de distinguer, parmi les changements européens dont il contenait l'annonce, ceux qui serviraient l'intérêt de la France et qu'il fallait favoriser, ceux qui menaceraient de lui nuire et auxquels il fallait mettre obstacle. J'écarte cette question. Je vise l'influence du mouvement des nationalités- à l'intérieur de la France, son influence sur les idées, les sentiments et les aspirations des Français.

Comme mouvement politique, tendant à des réalisations politiques, il n'en a eu et n'en pouvait avoir aucune, il n'a rien suscité ni propagé dans l'intérieur de notre pays qui lui ressemblât. Pour que cette conséquence se produisit, il aurait fallu qu'au sein d'un,; ou autre des collectivités dont le tout français se compose (provinces, races, confessions religieuses) se fût trouvée en germe quelque aspiration à faire partie d'un autre ensemble national ou à se former en nation à part. Et c'est ce qui n'existait pas au moindre degré. L'unité française est la plus résistante et la mieux trempée des grandes unités nationales qui ont apparu dans l'histoire, parce qu'elle repose sur le consentement, l'amitié, la reconnaissance des membres si divers qu'elle réunit et qu'elle a associés à un incomparable destin d'humanité et de civilisation dont ils n'auraient pu rêver dans l'état d'isolement. Forte de ce lien, elle était moralement inentaméc. comme elle l'est encore. Il n'y avait pas un Français patriote dont le patriotisme hésitât, si peu que ce fût, sur sa direction légitime et qui ne subordonnât pleinement le sentiment de ses affinités particulières a l'amour de la France, une et indivisible.

Mais le mouvement des nationalités n'offrait pas

seulement un exemple politique dont nulle imitation n'avait lieu de surgir chez nous. Il offrait aussi un exemple moral et intellectuel, de nature à impressionner tous les milieux sensibles de l'Europe (il n'en est pas de plus sensible que le milieu français) et à se faire suivre, indépendamment de toute aspiration à un changement quelconque dans le statut national. Ces peuples, qui voulaient refaire le corps de leur patrie, commençaient par refaire, au moyen de l'histoire et des lettres, l'idée même de leur patrie. Ils nous y intéressaient; mais par là même ils appelaient notre attention sur l'idée de la nôtre et nous invitaient à lui rendre un lustre nouveau en la soumettant a une nouvelle enquête de la pensée et du savoir. Nous n'avions pas, comme eux, à reconstituer les documents d'une nationalité%mutilée ou perdue au cours des siècles. Mais nous pouvions et nous devions même prendre à cœur de vivifier, d'enrichir, d'agrandir en nous la connaissance et le sentiment de ce qui forme la nationalité française. La fiance a un passé magnifique et divers et une merveilleuse variété de composition humaine. De nouvelles explorations et mises en lumière de ce qu'elle a été et de ce qu'elle est, de ce qu'eilea créé et des forces créatrices encore fraîches qu'elle garde en reserve, vaudront toujours mieux que tous les plus beaux traits oratoires, quand il 1 de taire sentir à ses enfants de quelle substance est rempli le nom de la patrie et de ranimer leur piété pour elle. Les Français du xix" siècle ne pouvaient certes prétendre à se montrer meilleurs Français que leurs pères. Mais pour qu'ils detm sent aussi bons français, en ce siècle où l'agitation peuples n'a gu é de produin

conséquences qui mettaient en péril la vie même et l'avenir de la France, il fallait à leur patriotisme des aliments réels, à la fois anciens et renouvelés, et ceuxci ne pouvaient leur être apportés que par un large contact des esprits et des imaginations avec les réalités françaises d'aujourd'hui et d'autrefois.

L'exemple qui nous était donné en ce sens tirait une portée et une précision particulière de ce fait, que le regain d'études historiques issu des mouvements nationaux de l'Europe avait pour champ principal une période de la civilisation dont les Français étaient devenus traditionnellement oublieux et dédaigneux, en ce qui les concernait : le moyen âge. Cela se comprend. Les nationalités ambitieuses de revivre étaient celles qui n'avaient pu se faire une place à elles dans le système des États modernes, qui n'avaient pu jouer leur rôle propre dans l'œuvre de la civilisation moderne. N'ayant guère eu de part soit à l'esprit, soit aux bienfaits de la Renaissance classique du xvie siècle, elles n'avaient rien produit dans le domaine de l'art cultivé, policé, savant, de Fart véritable; du moins, ne s'y étaient-elles distinguées que par des productions rares et éparses, infiniment loin de former un ensemble cohérent et monumental, à la manière de nos siècles des derniers Valois, de Louis XIV et de Louis XV. Pour toutes ces raisons, le moyen âge s'offrait à elles comme la période où elles devaient remonter dans cette recherche rétrospective d'elles-mêmes, comme le point où elles devaient renouer le fil rompu de leur destinée. De

là cette floraison de recherches et de travaux consacrés aux créations littéraires et poétiques du moyen âge, et où il faut voir un des événements intellectuels nouveaux et importants du xixe siècle. L'objet n'en a pas été seulement de tirer ces vieux monuments de la poussière, mais de les remettre en valeur, de les rafraîchir, comme on rafraîchit un tableau, de les recommander au goût des modernes. La plus puissante et la plus remuante des collectivités en mal de renaissance nationale, en même temps que la mieux organisée pour les investigations érudites, l'Allemagne, y a eu la plus grande part.

Nous, Français modernes, nous avions, entre le

moyen âge et nous, nos plus beaux siècles, ceux qui

ont suivi la Renaissance gréco-latine, ceux qu'on a

pu appeler, en se plaçant à un point de vue européen,

les siècles français. Et c'est précisément la splendide

fécondité, la merveilleuse civilisation de ces siècles

qui les a rendus injustes pour le moyen âge. Les

contemporains de Louis XIV et de Louis XV ont été

injustes pour le moyen âge, de la même manière que

Ronsard a été injuste pour Marot, que Malherbe l'a

été pour Ronsard, de la même manière que ks

réformateurs (je parle des vrais) sont toujours injustes

pour l'état de choses qu'ils améliorent et qui n

valeur. Ayant connu a la lumièn

maîtres anciens les conditions de la perfection dans

rtS et les voyant se réaliser sous leurs veux, ils

ont été trop enclins à répudier le souvenir d'une

11e dont le génie naturel ne savait encore

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appartenait à une postérité tombée bien au-dessous d'eux pour le génie créateur, mais qui a cet avantage qu'elle embrasse du regard leur œuvre et celle de leurs devanciers, de rendre justice à ceux-ci. Gardonsnous bien cependant de confondre ce que cette réparation a eu de légitime et de salutaire avec l'abus qui en a été fait par les Allemands et par nos romantiques. Les Allemands, aussi pleins de considération pour notre moyen âge littéraire, qu'ils se plaisent, contrairement à toute vérité, à regarder comme étant un peu leur chose, que désireux d'accréditer le mépris de nos siècles de grande culture, les Allemands qui, pour vingt travaux savants, vingt chaires d'Université consacrées à notre littérature médiévale, n'en consacrent pas deux à notre littérature classique, ont fait de cette prédilection tendancieuse une machine de guerre, un moyen de dépréciation et d'étouffement contre les titres de notre plus haute gloire, contre les beaux fruits de notre classicisme, de notre humanisme mûri et épanoui, de notre latinité. Nos romantiques ne les ont que trop naïvement suivis dans cette voie; et, s'ils avaient réussi à faire prévaloir leur sentiment, à le faire passer en tradition, nous aurions infiniment plus perdu que gagné à cette rentrée en faveur des créations de nos vieux âges. Erreur pour erreur, mieux eût valu le jugement « étroit » de Voltaire, pour qui la littérature et la civilisation de la France n'avaient réellement commencé qu'avec Louis XIV. Mais on n'est obligé à aucune erreur et il n'était nullement nécessaire d'injurier et de rabaisser les sommets de notre œuvre nationale pour nous faire sentir le charme des pentes abruptes et un peu chaotiques, mais pleines de fleurs, de

sources vives et de délicieux bosquets, par lesquelles s'y sont élevés nos pères. C'est ce qu'a compris cette génération de grands érudits et d'esprits heureux dont les travaux ont bien plus servi que les petites inventions du gros pittoresque romantique à nous rendre la poésie du moyen âge : les Paulin et les Gaston Paris, les Paul Meyer, les Léon Gautier, les Rochègude, les Ampère, les Raynouard, les Fauriel (je ne nomme que les initiateurs et les morts) qui ont ranimé à nos yeux, après un long sommeil, notre Chanson de Roland et nos épopées chevaleresques, nos fabliaux, nos farces et nos mystères, nos romans bretons, et la grande floraison lyrique de notre langue d'oc. Dans ces premières manifestations du génie français, qu'ont-ils vu ? Une littérature tout d'abord, pleine d'inexpérience, mais une vraie littérature, bien moins monochrome qu'on ne se le figurait, quand on l'ignorait, et dont il s'est transmis dans l'inspiration de nos classiques, de Corneille, de Racine, de La Fontaine, bien plus qu'on ne le croyait et que ceux-ci ne paraissent (La Fontaine peut être excepté) l'avoir su eux-mêmes. Ils y ont vu surtout l'expression vivante et fraîche du cœur et du sang français pendant plusieurs siècles, un concert d'appels et de réponses à la vertu, à l'enthousiasme, aux amours et à la gaîté de nos aïeux. Car elle bien française, notre p médiévale ; elle n'a (sauf une certaine dureté de la langue) rien d'allemand. Entre la Chanson de Roland et le Nibtlungenlied, la différence de mœurs et d'humanité n'est pas moins grande qu'entre la sublime inspiration du Cid, de Corneille, et la brutalité naïve des Brigands, de Schiller.

C'est ainsi qu'un souffle européen inspirait à une élite de Français savants l'ardeur de se livrer à de nouveaux inventaires des richesses de la patrie. Mais par un lien naturel des choses, ces inventaires, tandis qu'ils remontaient le temps, se répandaient également, si je l'ose dire, sur l'espace. Ils nous découvraient des trésors anciens et de précieuses réalités, anciennes et contemporaines tout ensemble. La restauration littéraire du moyen âge ramenait un flot de lumière sur la personnalité historique et morale de nos vieilles provinces, sur les figures, les génies et •les humeurs diverses des pays de France, sur tous ces traits originaux que l'unité ne leur a nullement fait perdre et qui sont entrés dans sa physionomie commune. Notre littérature médiévale a eu, en effet, plusieurs grands centres d'éclosion : Ile-de-France, Champagne, Normandie pour les Chansons de gestes et les fabliaux — Bretagne, pour les cycles de romans qui en ont tiré leur nom traditionnel — une vaste région qu'il serait insuffisant d'appeler le Midi (car elle comprenait le Limousin, le Dauphiné, la Gascogne et la Provence, celle-ci en étant le point le plus brillant et le plus actif) pour la poésie des troubadours. La variété de ces origines s'est peinte naïvement dans ces divers groupes de compositions poétiques et romanesques; et les Français du xixe siècle, aux yeux desquels ils ont reparu, ont pu y apprendre une fois de plus à sympathiser de cœur, de pensée et d'imagination avec tous les éléments constitutifs de leur nationalité. Il s'en est naturellement trouvé

chez qui cette sympathie a fait naître le poétique désir de voir celui des terroirs français auquel ils appartenaient retrouver dans l'époque moderne quelque chose de sa fécondité ancienne.

Entre les provinces, ainsi restituées sous leurs antiques et durables couleurs, il en est une qui se détachait avec plus d'éclat, non seulement aux yeux de ses enfants, mais à tous les yeux : la Provence. Elle avait brillé au moyen âge d'une lumière particulièrement vive. Au temps où elle commençait d'avoir une littérature propre, elle avait déjà une civilisation développée, curieuse, raffinée même. Son contact plus proche et moins longtemps interrompu avec les sources grecques, romaines et chrétiennes, avec les sources méditerranéennes de la civilisation en général, lui valait alors sur la Fiance septentrionale une précieuse avance de maturité intellectuelle, d'humanité dans les mœurs, de politesse dans les sentiments, avance qu'il est permis de constater sans méconnaître la part de vertus propres dont le Midi eût pu, même en ce temps-là, prendre l'exemple dans le Nord. Son rayonnement se répandait sur toute l'Europe cuir Elle était un centre universel. Cette splendeur, il est vrai, avait duré relativement peu, deux à trois siècles. La terrible croisade du Nord contre le Midi, au commencement du XIIIe siècle (guerre des Albigeois) infiniment dans ses effets destructeurs par la désunion et les discordes politiques auxquelles di s'abandonnait, y avait mis tin. La Provence était sortie de ces événements, sinon ruinée, comme le fut le Languedoc, du mon, appéc dans sa vie supérieure, découronnée de ses < ornements. Sa littérature, le prestige de sa langue y avaient

péri. Mistral a raison, je pense, quand il dit, dans une note célèbre de Calendal, que le progrès général de la civilisation en France en fut retardé de deux cents ans. Quoi qu'il en soit, le centre de la civilisation française, le foyer du grand rayonnement français se trouva transporté au-dessus de la Loire, et la Provence, tout le Midi y contribuèrent brillamment, comme ils y contribuent encore, par le don abondant et sans réserve de leur élite intellectuelle et morale. Mais l'ancienne fécondité, la belle vie propre du Midi médiéval tombèrent dans l'oubli et il n'y eut plus que quelques érudits à en posséder et en cultiver obscurément le souvenir.

L'exhumation de ce lumineux et glorieux passé, contrastant avec l'injustice de ce long ensevelissement, n'en devait avoir que plus d'influence sur les jeunes imaginations provençales du milieu du xixe siècle. La renaissance des provinces par la littérature devait produire dans toute la France des effets intéressants. Il ne faut pas être surpris que ce soit en Provence qu'elle ait eu les résultats les plus rapides, les plus caractérisés et les plus beaux.

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