CHAPITRE IV
LA QUESTION DE LA CENTRALISATION. THÈSE DES DÉCEN- TRALISATEURS. LE RÉGIONALISME. — LA CENTRALISATION MODERNE EST-ELLE LA CONTINUATION DE LA CENTRALISA- TION MONARCHIQUE ? ÉLÉMENTS DE DIFFÉRENCE ET D'OP- POSITION ENTRE L'UNE ET L'AUTRE. LES INTENDANTS ROYAUX. PLAINTES CONTRE LA CENTRALISATION AU XVIIIe SIÈCLE. LA MONARCHIE ET LES INSTITUTIONS LOCALES. — CARACTÈRES NOUVEAUX DE LA CENTRALISATION MODERNE. ELLE EN VEUT SURTOUT A LA TRADITION. SES EFFETS SUR L'ESPRIT PUBLIC, LA CULTURE INTELLECTUELLE F.T LES MŒURS. POURQUOI ELLE PROVOQUE L'HOSTILITÉ DBS POÈTES ET DES MORALISTES. POSITION DE MISTRAL A SON ÉGARD. — LA PROVENCE ÉTAIT UN TERRAIN FAVORABLE AUX IDÉES DE DÉCENTRALISATION. SES INSTITUTIONS ANCIENNES. — L'AUBE DE LA RENAISSANCE PROVEN' LES TRAVAUX DE RAYNOUARD ET DE FAURIEL. JASI LE JOURNAL MARSEILLAIS : LA UOL'IAHa
Aux influences européennes qui poussaient les idées de renaissance provençale l'élite des jeunes générations auxquelles Mistral allait donner une voia s'en ajoutait une autre, toute française celle bien faite pour communiquer .1 a- idées un sun
d'ardeur militante : car elle tenait à la présence d'un obstacle à vaincre, d'une compression à écarter. Je l'appellerai d'une formule un peu grosse, mais dont il ne s'agit que de nuancer le sens : le jacobinisme décentralisateur.
Depuis près de cent ans, nous avons entendu un grand nombre de publicistes, dont quelques-uns furent parmi les plus éminents de leur siècle, élever de graves plaintes contre l'excès de centralisation administrative que les institutions issues de la Révolution et de l'Empire ont créé dans l'État français. Il me suffira, pour mon sujet, de rappeler très sommairement le thème de leurs critiques convergentes.
La puissance de l'État, disent-ils, s'est étendue en tous sens au delà de ses bornes légitimes et naturelles. Elle a tout envahi et tout absorbé. Elle a supprimé à son profit tous les pouvoirs publics, se substituant réellement à ceux qu'elle laissait subsister de nom et d'apparence. Elle est devenue le seul pouvoir public existant ou, du moins, efficace. Tout ce qui constituait dans l'ancienne société un centre d'organisation, d'administration, de juridiction, indépendant et autonome dans sa sphère spéciale et limitée, a été aboli et la place en a été occupée, la fonction en a été prise à charge directe par l'État, quand cette fonction n'a pas disparu elle-même avec l'organe social qui la remplissait et qui seul convenait pour la remplir. Le contraste, de ce régime moderne avec l'ancien régime monarchique est aussi tranché que possible. — Ici une société universellement nivelée (sauf sous le rapport
de la propriété individuelle et de l'argent) au-dessus de laquelle se dresse seul, sans gradations ni intermédiaires consistants entre les citoyens et lui, l'État, arbitre de tout; une société réduite à une multitude uniforme, ou plutôt amorphe, d'individus qui ne se rattachent légalement a aucun corps ni groupe social reconnu, qui n'ont de droits, qui n'ont, pour ainsi parler, de fondements d'existence civile qu'individuels et qui ne tiennent que de la désignation ou de l'estampille du gouvernement l'office qu'ils remplissent, l'autorité professionnelle qu'ils exercent dans . la nation. — Là, une société tout opposée de constitution et d'aspects, dont on pourrait dire que les éléments composants ne sont pas tant les individus eux-mêmes que les corps sociaux auxquels ils appartiennent : corps pourvus de privilèges traditionnels et héréditaires correspondant à l'ordre des fonctions qui leur sont dévolues, des services qu'ils rendent et formant (le domaine du droit commun mis à part) la véritable source des droits de l'individu, delibertés. En principe, ces privilèges limitent le pouvoir de l'État par rapport aux intérêts et aux affaires dont les corps qui les possèdent ont naturellement la gestion; ils écartent de ces intérêts et d .lires
la main de l'Etat. Hn fait, il peut survenir des circonstances où l'Etat, trouvant dans tel ou tel privi-
onsacré un obstacle aux exigences de son action propre, veuille passer outre aux bornes qu'il lui marque. Un conflit s'engage alors. Mais il est grandement a prévoir qu'au terme de ce conflit, l'Etal sera oblige île composer plus ou moins avec la puissance
très traditionnels et des constitutions autonomes qu'il a vio 1 C*esl ainsi que, même dans le
les plus défavorables, ce régime de décentralisation naturelle est moins dangereux pour les vraies libertés publiques (qu'il ne faut pas confondre avec l'abstraite et insubstantielle déesse Liberté de l'idéologie révolutionnaire) que ne le sera le pouvoir gouvernemental s'exerçant dans un milieu social où il n'y a plus rien de nature à lui opposer une résistance.
Ne nous méprenons pas sur la portée de cette doctrine. Elle n'implique nullement, de la part de ceux qui la soutiennent, une apologie de l'état politique et social de la France, tel qu'il était dans le dernier siècle de la monarchie, moins encore une prétention de nous le donner en modèle. La plupart des théoriciens décentralisateurs reconnaissent les profondes réformes dont les institutions françaises avaient alors besoin pour être mises d'accord avec les grands changements que les progrès de la civilisation matérielle avaient produits dans les intérêts publics, ainsi qu'avec les changements, aussi peu négligeables, que les progrès des sciences expérimentales apportaient dans les idées. Ce que ces esprits font seulement observer, c'est qu'avec tous ses défauts, l'ancien régime de notre pays possédait l'incomparable avantage d'avoir une structure sociale. Structure devenue insuffisante, mal appropriée, caduque, mais dont l'existence représentait encore, tant pour le bien des individus que pour celui de la nation et de la civilisation commune, quelque chose de fort supérieur à la condition d'une société dont toutes les formations et distributions traditionnelles ont été, non modifiées, non réaménagées, mais détruites et remplacéela table rase. Ce qui, du point de vue décentralisateur est reproché à la Révolution, c'est beaucoup moins
d'avoir bouleversé l'ancien ordre de la société que de ne s'être pas préoccupée de jeter les bases d'un ordre social nouveau. Ce qui est reproché aux institutions de l'Empire, c'est d'avoir consacré, rendu systématiquement définitive cette désorganisation intérieure de la société au profit de la puissance, exclusive et de l'ingérence universelle du pouvoir central.
Une application très importante ou, pour mieux dire, la plus caractéristique, des idées de décentralisation a trait aux divisions territoriales et administratives de la France. Les divisions de l'ancienne France étaient l'œuvre de la nature et de l'histoire. En général, les provinces, les pays qui s'incorporaient au royaume y formaient, tels quels, autant de circonscriptions distinctes, au point de vue. du gouvernement, de l'administration et de la justice et ne subissaient pas de morcellement essentiel. Il ne saurait venir à l'esprit de personne qu'une telle répartition eût dû demeurer intangible ni qu'il fût aujourd'hui opportun pour nous de la réadopter et de la reproduire exactement. Un tel archaïsme n'irait pas 1 moins qu'à priver de toute conséquence politique des faits aussi importants que l'immense développement moderne de l'industrie et des communications, qui ont créé entre des régions séparées jusque-là dea relations ei communautés d'intérêt toutes nouvelles, appelant des conseils communs, des institutions et règles communes. Dès le wiiT siècle, des remaniements méthodiques inspin osidérarions turent envisagés, notamment par Tu
nuage demeure tort sympathique A nos décen- Mais pour ceux ci, le grand objet de
réprobation, c'est la division de la France en départements et en arrondissements opérée par la Constituante et qui a présentement pour elle près de cent trente ans de durée. Ils la signalent comme une œuvre, défendable peut-être en certaines de ses parties, mais arbitraire, artificielle, factice dans l'ensemble et le dessein général. Elle est à leurs yeux le type et la preuve par excellence du développement, de l'envahissement exorbitant de l'État. Des divisions obtenues par un procédé de morcellement excessif, quasi mécanique et qui n'aboutit qu'à une sorte de carrelage uniforme du territoire français, des divisions dans l'établissemenr desquelles le souci des liens et affinités de coutumes, d'origine, d'intérêts, de productions, de commerce, existant entre les populations, n'a joué qu'un faible rôle et qui ne coïncident qu'exceptionnellement avec ces indications de la nature et des choses, voilà le système le mieux fait du monde pour étouffer dans un grand pays toute liberté et tout essor de la vie locale. Sans doute, ce système instituait un genre nouveau d'assemblées locales correspondant à ces nouvelles circonscriptions de la France. Mais l'institution, étant sans base et sans racines naturelles, était sans force et sans portée. Le caractère arbitraire et l'excès de la fragmentation territoriale excluait, de la part de ces assemblées, toute réelle possession d'autorité, toute initiative féconde et suivie, toute influence importante. Les décentralisateurs n'ont pas assez d'ironie pour l'impuissance des conseils de département et d'arrondissement, pour l'exiguïté et la stérilité du champ d'action que leur laisse la loi de l'htat. Quant aux conseils communaux, ils insistent sur la tutelle étroite Lasserre. 4
où les tient le préfet, maître réel de toutes leurs lissions de quelque portée. Il n'y a, disent-ils, qu'un maire par département, le préfet. Et comme le préfet est l'agent du ministre, il n'y a qu'un seul maire pour toutes les communes de France : le ministre de l'intérieur. Les décentralisateurs demandent que soient substituées au morcellement départemental de grandes « régions naturelles », jouissant d'institutions locales pourvues de la plus grande autonomie possible, qui leur assureraient, avec le pouvoir d'administrer elles-mêmes tout le domaine de leurs intérêts particuliers, celui de conserver leur figure, leurs traditions, leur vie propre. Ces régions ne seraient pas précisément calquées sur les contours de nos anciennes provinces; mais, dans l'ensemble, elles s'en rapprocheraient sensiblement ; elles garderaient les traits de la vieille physionomie historique de ces vénérables aînées, il serait tout naturel qu'elles en portassent les noms. C'est ce qu'on appelle le régionalisme. Il me suffit d'en avoir indiqué le principe, sans entrer dans les applications de détail qui sont infinies.
Telle est, très sommairement exposée, la doctrine générale des décentralisateurs. Pour en rendre manile véritable esprit, l'inspiration profonde, je ne saurais mieux faire que de me référer aux définitions d'un des théoriciens qui l'ont défendue avec le plus de vigueur, de puissance, mais aussi de prudent d'attention aux faits, M. Charles Maurras. Ces définitions seront ici d'autant mieux a leur place que leur auteur est ne, peut-ou dire, à la vie de l.i pensons l'influence de Mistral et de son œuvre.
« Voici, écrit M. Mur sont les prem
mots d'un opuscule célèbre) une très belle chose sous un très méchant mot. On appelle décentralisation un ensemble de réformes destinées à reconstituer la patrie, à lui refaire une tête libre et un corps vigoureux.
« Un tel nom a l'aspect d'une véritable antiphrase :
« de forme négative, il est essentiellement positif;
« critique, il signifie un regain dévie organique ;
« d'allures anarchiques ou du moins libérales, il enferme l'idée d'un ordre ;
« enfin, par la composition, comme par le nombre et le poids des syllabes, il semble désigner quelque système artificiel, lorsqu'il annonce la doctrine du retour a nos lois naturelles et historiques.
« En outre, il est fort laid. Néanmoins, pour être compris, nous avons dû nous servir de ce nom fâcheux. Il fait oublier les défauts qui lui sont propres, à mesure qu'il développe dans les esprits la richesse et la variété de son sens. »
Quelle que soit ma sympathie pour ces idées, je n'oublie pas que je ne suis à leur égard qu'un littérateur, dépourvu de la compétence qui s'acquiert à l'École des Sciences politiques. Si je les rapporte, c'est uniquement en raison de la place qu'elles ont tenue dans la littérature provençale moderne, en raison de l'influence exercée sur Mistral jeune, de l'orientation imprimée à son esprit par les faits auxquels elles répondaient et qui en motivaient la faveur, par le courant qui les portait.
Pour définir exactement cette influence, l'objet de
ces premières impressions reçues, je suis obligé de pousser la question un peu plus loin et de considérer une objection qui a souvent été élevée, qui ne pouvait manquer de l'être, contre la doctrine décentralisatrice. Cette objection importante n'est pas de force à la ruiner. Mais elle mérite d'exercer sur cette doctrine un effet modérateur et ses partisans doivent en tenir compte, sous peine de verser dans l'exagération et dans l'utopie. En l'exposant, nous serons amené à distinguer nous-même ce qui a pu se montrer parfois d'intempérant, d'imprudent, de peu pratique dans les idées de décentralisation et ce qu'elles offrent, au contraire, de raisonnable et de fondé. Par là, nous comprendrons comment elles ont pu séduire Mistral, dont la sage pensée, remarquable par un grand sens des choses réelles et des choses possibles, n'a accueilli et retenu de ces idées que ce qu'elles contenaient de plus convaincant et de plus sûr.
L'objection se tire de l'origine que les décentralisateurs ont coutume d'attribuer à la centralisation abusive dont souffre, d'après eux, la France moderne. Ils la font remonter à la Révolution. Us tiennent que l'initiative de ce changement essentiel dans l'économie de l'État est dû aux gouvernements révolutionnaires (dans lesquels ils incluent volontiers l'Empire) et ils imputent à ces gouvernements la responsabilité première de tous les maux et malaises qui en sont résultés au xixe siècle. C'est cette thèse qu'on leur conteste comme entachée d'une grave em.nr historique. Ht voici à peu près ce qu'on leur dit.
L'origine de la centralisation moderne remonte beaucoup plus haut que la Révolution. Dans cet
ordre de choses, les gouvernements de la Révolution ont été, non des initiateurs, mais des continuateurs, les continuateurs de la monarchie. Le grand mouvement qui a produit en France cette centralisation resserrée a commencé avec Richelieu. Celui-ci l'a inauguré par quelques mesures décisives et fondamentales que Louis XIV et Colbert complétèrent puissamment et qui portaient un arrêt de mort implicite, à plus ou moins longue échéance, mais irrévocable, contre ce qu'elles n'avaient pu supprimer d'un seul coup : à savoir, contre la variété, la bigarrure infinie de toutes ces institutions et coutumes administratives, économiques, judiciaires, héritées du moyen âge, qui couvraient le sol de la France et dont nos décentralisateurs se plaisent aujourd'hui à idéaliser et transfigurer le souvenir, bien qu'elles fissent en réalité de la France un véritable chaos politique et social, au sein duquel aucun progrès public n'eût pu se produire. Le mouvement, créé par Richelieu, ne cessa de s'accentuer pendant le xvme siècle, époque à laquelle les décentralisateurs auraient le plus grand tort de se référer, comme si elle eût été encore dans la vérité politique, telle qu'ils l'entendent; car ce fut une époque de dépérissement pour ce qu'ils préconisent et voudraient faire revivre. Ce dépérissement se produisait sous l'égide de la royauté, qui était loin de le voir de mauvais œil et d'y mettre obstacle. Tout ce que les gouvernements révolutionnaires ont eu de propre, c'a été d'accélérer, de précipiter la marche vers la centralisation, de la porter rapidement et avec une énergie extrême à son dernier terme, à son point de consommation. Mais il est hors de doute que la monarchie,
si elle avait duré, eût fait sensiblement la même chose qu'eux, quoiqu'elle l'eût faite avec plus de lenteur. La preuve, c'est que la Restauration n'a pas essayé de réagir contre ce parachèvement de nos institutions centralisées, qu'elle ne l'a pas sérieusement mis en question, qu'elle a accepté, comme des résultats définitifs, le département, l'arrondissement, la fin des corporations et de la mainmorte ecclésiastique, le statut civil de la religion, le Code civil. Un fait qui se poursuit et se développe ainsi à travers plusieurs siècles d'histoire, qui se poursuit et se développe à travers toutes les secousses politiques, toutes les révolutions de régime et de personnel gouvernemental, doit avoir de bien fortes raisons, de bien puis santés et tenaces racines. Il doit tenir a une nécessité des choses. La centralisation est la loi de tous les grands peuples modernes. C'est la loi de la nation française de réaliser le type de l'État le plus fortement centralisé possible. Elle est ainsi et non d'une autremanière. Ayant les avantages (et ils sont sérieux) de cette constitution, indissolublement liée à son existence politique et nationale, comment n'en aurait-elle pas les inconvénients? Quelle est la constitution qui n'ait pas ses inconvénients? Les théories des décentralisateurs sont vaines et archaïques. Elles sont de la littérature politique, sinon de la littérature tout court. — Tel est ['argument.
On voit combien, les prémisses en étant complètement acceptées, la thèse de nos décentralisateurs
aurait de peine .1 s'en sortir. M.iis m réalité cet argument confond ou met SUT le même plan des
dur. lifférentes I il v faut concéder me
LE JACOBINISME CENTRALISATEUR j 5
Il est bien vrai que la monarchie du xvne siècle a imprimé à notre nation le sceau d'une centralisation puissante. La création des intendants de provinces par Richelieu, survenant peu après l'expérience des guerres de religion où l'unité nationale avait manqué de périr et à la veille des grandes entreprises politiques et militaires nécessaires pour assurer la sécurité européenne de la France, établit entre les provinces et le pouvoir central un lien dont le caractère direct, la solidité, la continuité vigoureuse, étaient alors des choses nouvelles et qui préserva contre tout danger de flottements à l'intérieur l'unité française. Ce genre de lien s'est toujours maintenu par la suite ; il me semble qu'il y aurait une grande témérité à penser qu'il n'appartienne point, à titre définitif, au type 'politique de notre pays. Entendons par là qu'il ne saurait être détruit et remplacé par un autre système — une forme quelconque de fédéralisme — sans que ce pays courût le plus grave risque dans son existence. Sans doute, et je l'ai dit, l'unité française repose avant tout, reposa toujours avant tout sur le sentiment des Français, sur leur contentement d'être Français. Mais un sentiment collectif, si énergique soit-il, ne peut agir et se traduire en effets réels, s'il est laissé à l'état de force purement morale et s'il ne se forme pas une institution correspondante pour lui donner corps et le mettre en œuvre. La monarchie du xvne siècle a renouvelé et perfectionné l'institution fondamentale de l'unité française, d'une manière que sa durée et les preuves tant de fois repétées de son indéfectible résistance aux pires tempêtes, aux plus terribles secousses du dedans et du dehors montrent avoir été la mieux appropriée aux
conditions nouvelles des temps modernes et d'une Europe qui n'était plus celle du moyen âge. La mise en question de ce mode et de cette base d'union entre les parties du corps français me paraîtrait inquiétante pour l'avenir de notre patrie. Si nos décentralisateurs, quand ils parlent de fédéralisme, d'état fédératif, prenaient ces mots dans la plénitude de leur sens, c'est là qu'il y aurait lieu de les arrêter. Mais, à vrai dire, l'école de Mistral et Mistral luimême (nous le verrons à propos de Calendaï) les ont employés dans des significations sensiblement atténuées et plus ou moins indécises. Ces mots n'en offrent pas moins un danger.
Ainsi marquée, la limite où peuvent légitimement et salutairement se mouvoir les idées de décentralisation demeure encore fort large, et ceux qui se bornent à sourire de ces idées tombent, eux aussi, dans l'esprit de système en refusant de la reconnaître. Ils couvrent du manteau de Richelieu tout ce qui a pu s faire après lui dans le sens centralisateur. Ils nous donnent le développement de fait de la centralisation française depuis trois siècles comme une chaîne indissoluble dont aucune partie ne saurait être séparée et qui a dû nécessairement embrasser OU enserrer, avec le temps, tous les éléments de notre vie publique et de notre civilisation matérielle et intellectuelle. Mais cette conséquence, pour ainsi dire, barbare, n'est nullement renfermée dans la raison qui motive une centralisation maintenue dans ses justes bornes et qui est de cimenter l'unité nationale avec assez de force pour que la nation puisse faire bloc, chaque fois qu'il en ser.i besoin, tant dans l'effort d< QtrepriseS
lies que dans celui de sa défense contre les
périls surgissants. Cette conséquence s'est produite en fait ? Qu'est-ce à dire ? Que l'œuvre unitaire du xvne siècle a tourné à l'abus, que les principes en ont été transportés hors de la sphère où ils convenaient naturellement. La mesure de la vraie politique centralisatrice a été dépassée. Par une faute analogue a celle où l'on tombe quand, ayant réuni de grands approvisionnements en vue de nécessités exceptionnelles, on se met à les consommer pour les besoins ordinaires, le grand instrument d'autorité que le génie actif de la monarchie avait façonné pour assurer à l'État la disposition sans réserve de toutes les ressources du pays, chaque fois que l'action nationale l'exigerait, est devenu un instrument d'immixtion directe, continue, inquisitoriale de l'État dans l'administration et dans le jeu de tous les intérêts collectifs existant dans la nation. La puissance de cet instrument a été une tentation pour des gouvernements paresseux ou inlprovisateurs. Ils ont contracté une tendance à s'en servir de plus en plus pour régler dans le détail la vie de la nation et de la société. Ils ont augmenté matériellement leur besogne, mais aussi beaucoup simplifié leur politique en soumettant à l'irrésistible mécanisme de l'autorité centrale tous les grands objets de l'activité publique. Ils ont paré aux difficultés des affaires en mettant l'État partout, en transformant toutes les affaires en affaires de l'État. Erreur qui, comme on l'a remarqué tant de fois, a pour double effet d'affaiblir les affaires en les accablant d'entraves, et l'État en le surchargeant de soins. Quand cela a-t-il commencé ? Je ne suis pas assez savant historien pour le dire avec précision, ce qui serait d'ailleurs difficile. Mais je vois que dès la fin
du règne de Louis XIV, puis dans tout le cours du xvine siècle, un parti de décentralisateurs se lève et fait entendre ses protestations. Ils se servent d'expressions qui souvent ressemblent, trait pour trait, aux doléances des décentralisateurs du xix* siècle, bien qu'elles n'aient pas (nous allons le dire) la même portée. Des publicistes de valeur tels que le marquis de Mirabeau, d'Argenson, Malcsherbes, Montesquieu font des observations comme celles-ci : « Les capitales
sont nécessaires mais, si la tête est trop grosse,
le corps devient apoplectique et tout périt Il faut
une décision, un arrêt pris à Paris, pour réparer un trou fait dans un mur, une brèche faite dans une
route à deux cents lieues de Paris le royaume de
France est gouverné par trente intendants ce sont
trente maîtres des requêtes commis aux provinces, de qui dépendent le bonheur ou le malheur des provinces, leur abondance ou leur stérilité. » Notons encore cette idée générale adoptée par bien des historiens et qui, si elle n'explique certainement pas tout, mérite du moins considération : à savoir que l'excès de centralisation aurait produit la chute de la royauté, le pays ayant été rendu impuissant par l'affaiblissement de tous ses organes à opérer les réformes dont il avait le plus urgent besoin, et le pouvoir royal, de son côté, s'étant rendu follement responsable de tous les détails d\mc administration qui en était venue à l'accabler sous sa ni.is.se et ;uix réformes de laquelle il ne pouvait suffire.
Il y eut donc abus de centralisation sous la monarchie. Et c'est une évidence que la Convention et l'Empire aggravèrent l'abus dans tous les
rien de plus explicable que cette réaction
d'idées décentralisatrices au xixc siècle. Qu'elle ait été exagérée parfois dans les plans et les formules qu'elle proposait, lui en ferons-nous sérieusement reproche ? Ne faut-il pas, en ces matières, exagérer pour être entendu ? Nous ne nous plaindrons pas surtout qu'elle ait pris chez Mistral et autour de Mistral un caractère un peu flamboyant. Cela convenait. Les poètes — je parle des poètes sages, et les plus grands ont toujours été des sages — sont là pour illuminer la route, non précisément pour la frayer. Ils sont là pour inspirer la politique, non pour y mettre la main. Les praticiens extrairont de leurs nobles rêves la réalité dont ils sont tout pleins. L'exécution tempérera l'effervescence d'une inspiration, sans le souffle de laquelle rien ne pourrait d'ailleurs être entrepris.
Mais ce n'est pas assez dire. Il y a bien autre chose. Et si Mistral n'était justifié que de cette manière, il le serait avec beaucoup trop de modération.
Le rapport de la centralisation monarchique à la centralisation post-révolutionnaire n'est pas simplement le rapport d'un plus à un moins. La différence de l'une à l'autre n'est pas une simple différence de degré. Il y a eu aussi une différence, très accusée, de nature. La Convention et l'Empire (surtout l'Empire) ont renforcé la centralisation monarchique; mais ils ont en même temps inauguré un nouveau genre de centralisation qu'il ne faut pas confondre avec son aîné. Ils ont centralisé d'après un principe et dans un esprit que la monarchie n'avait nullement connus. Ce principe, cet esprit leur sont propres. Et l'on
peut, sans avoir l'injustice de méconnaître la part de fatalité inhérente aux circonstances politiques temporaires qui les firent se manifester, dire nettement qu'ils sont mauvais et pernicieux en eux-mêmes. C'est à leurs effets sur la vie publique et sur la civilisation française et provençale de son siècle qu'un esprit comme Mistral a dû être avant tout sensible ; il y a été sensible comme bon citoyen, comme lumineux moraliste, comme grand poète, comme ami, dirai-je, de tous les beaux développements humains dont ce nouvel étatisme, bien plus oppresseur et petit que l'autre, menaçait de priver un pays où la floraison en semblerait pourtant aussi naturelle que celle de la vigne et de l'olivier.
Parmi toutes les observations historiques d'où ressortirait cette différence, je n'en vois point de plus topique, ni qui soit de portée plus générale que la suivante.
La monarchie au xvne et au xviir siècle n'avait pu centraliser le pays sans rencontrer mille occasions de conflit avec les institutions provinciales, les magistratures locales dont il était couvert. Ces institutions, ces magistratures, expressions et organes de la vie propre des provinces, elle Les avait forcément affaiblies. Elle y avait superposé ses agents. Elle ne les avait pas supprimées. Elle avait réduit (à des d très variables) leurs résistances, sans les abolir ellesmêmes nulle part. A la veille de la Révolution, quel qu'en fût le degré de langueur, le sol fiançai, en était encore, si j'ose dire, tour fleuri.
Or, c'était là un fait très considérable, et particulièrement peur les « pays d'états •> — dont la PrOlit l'un — pays enviés des autres pour ce
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qu'ils avaient pu conserver de libertés publiques, pour l'autonomie relative de leur administration, pour la manière dont l'impôt s'y répartissait d'après l'entente des organes locaux avec l'intendant. Le fait était considérable, et pour ces pays, et, en général, parce qu'on a beau dire qu'une institution est devenue impuissante : elle n'est pas impuissante, tant qu'elle subsiste. On a beau dire qu'elle ne subsiste plus que « de nom », qu'elle n'offre plus qu'une simple « forme ». En cette matière (comme d'ailleurs en toute autre matière humaine) les formes et les noms retiennent toujours une certaine part du fond lui-même et des choses et le dessein de les ménager impose nécessairement une limite aux entreprises dirigées contre ce qu'ils représentent. On ne saurait les maintenir en les vidant de toute efficacité ni faire, tandis qu'ils existent, tout ce qu'on ferait, s'ils étaient détruits. Cette part de respect forcé, qui tempérait les empiétements du pouvoir, avait un grand effet moral sur les citoyens et sur les corps publics. Il leur gardait le sentiment de leur dignité et la faculté même de ne pas céder leurs prérogatives sans une défense qui avait toujours quelque résultat pratique. Il épargnait aux corps et aux milieux français les humiliations. Du moins avaient-ils une base pour protester contre celles qui leur étaient infligées, ils pouvaient espérer que des libertés, dont la lettre et un minimum effectif subsistaient, regagneraient en valeur sous des circonstances plus favorables. C'est en raison de la situation générale qui lui faisait tenir compte de tout cela, que la monarchie avait accompli sa transformation administrative unitaire, mêlée de bien et de mal, sans bouleverser les manières de vivre et de penser de la nation, sans y affai-
blir les caractères, sans y opprimer les intelligences. La Révolution procéda à l'égard des institutions locales dans un sentiment tout opposé. Ce que la monarchie avait ménagé dans ces institutions tout en les refoulant fut ce qui plus que toute chose attira ses coups. La monarchie en avait diminué la réelle puissance, tout en les respectant comme tradition. Si elles durent tomber sous les décrets de mort des gouvernements révolutionnaires, ce fut, avant tout, à cause de leur caractère et de leurs titres traditionnels. La tradition, telle fut pour ces gouvernements la grande ennemie. Ayant renversé une royauté vieille de dix siècles, ils avaient pour première et bien naturelle crainte qu'elle ne se relevât. Il s'agissait de rendre ce retour impossible, de détruire tout ce qui maintenait vivant le souvenir du régime aboli, de creuser entre ce trop récent passe et un présent très mal assuré encore un infranchissable abîme. Or toutes les choses traditionnelles de la France s'étaient formées sous la royauté, elles s'étaient intimement associées à elle au cours d'une longue vie commune, elles en portaient la marque. Survivantes à cette royauté jetée bas, elles tendaient à la faire renaître, à recréer autour d'elles-mêmes l'état de choses avec lequel elles s'étaient pour ainsi dire fondues et qu'elles appelaient par mille affinités ; elles demeuraient, au milieu de la Révolution, autant de racines de monarchie. Il s'imposait de les extirper à fond. Et c'est ce qu'en treprirent les gouvernements révolutionnaires, par les moyens d'une centralisation de type inédit, qui mériterait bien plutôt le nom, si souvent employé, de table rase. Là tâche était immense et singulièrement Ctive. I.i de des institutions n'est pas tout
entière dans leur appareil et leur fonctionnement propre. Elle se prolonge dans un ensemble d'habitudes, de sentiments, d'état d'esprit que les institutions ont créés en durant et qui les soutiennent. C'est à tout cela qu'il fallait s'attaquer. Et c'est pourquoi la centralisation révolutionnaire eut un but et un sens qui avaient été tout à fait étrangers à la centralisation monarchique : détruire le vieil esprit de la nation française et lui en refaire un nouveau, détruire l'un et refaire l'autre par l'autorité, directement exercée, de l'État.
Ambition fort dangereuse, et qui devait, de proche en proche, conduire aux ingérences et aux mainmises les plus inquiétantes... Certes, il ne faut pas concevoir l'État comme étant exclusivement le tuteur des intérêts matériels ni croire qu'il n'ait pas à se préoccuper de l'esprit public. Cette indifférence ne lui sera nullement permise. Car c'est seulement dans un certain profond et large accord de sa constitution, de sa nature, de ses principes, de la qualité de son personnel gouvernant avec les tendances et les mœurs nationales qu'il pourra puiser la force de vivre, de penser et d'agir, la force de conduire le pays dans la voie de ses destinées. Mais il serait par trop commode, par trop contraire à la complexité des choses humaines, que, cette vaste assise morale dont il a besoin pour le porter et sans laquelle il ne saurait subsister puissamment, il lui fût possible de se la donner, en quelque sorte, à lui-même, d'autorité, possible de la façonner de ses propres mains, d'en commander la fabrication et l'entretien à ses agents, comme s'il s'agissait d'une mesure d'administration ou de police. Ce qu'il produira en ce genre sera fallacieux, stérile,
misérablement disproportionné à l'ampleur foisonnante de vie publique et nationale nécessaire à une nation comme la France. Cela ne sera jamais suffisamment accepté dans un pays aussi peu fait que le nôtre pour tous les caporalismes et, en particulier, pour un caporalisme intellectuel, moral ou religieux, dont notre incomparable passé de civilisation et de lumières rend la seule idée injurieuse. Un esprit public digne de ce nom ne saurait exister que comme production spontanée du milieu social, comme libre émanation d'une société organisée; il ne saurait se concevoir que comme le fruit d'une éducation réelle et pratique que l'on acquiert du fait d'être membre de cette société et de s'y trouver placé personnellement en contact avec certains intérêts communs sur la direction desquels on puisse exercer quelque influence. Quels intérêts ? Ce seront pour chacun ceux qui le touchent d'une manière plus proche, qui remplissent la sphère ou il vit et à la considération, à l'entente desquels il est conduit par la seule considération intelligente de ses intérêts privés, en raison de la dépendance immédiate qui existe entre les uns et les autres : intérêts de son métier, de sa profession, du genre d'entreprises auquel il s'adonne, de sa commune, de sa ville, de sa région, de ses études. Avoir quelque part, non purement apparente, mais efficace et substantielle A la gestion et au sort d'affaires d( ordre, voila qui est bon pour former le jugement et
is civique du citoyen, et donner une bas< dignité ; voila, s'il est capable de quelque vue d'en-
le, qui est excellent pour lYleur, c 11 raison du lien >le toutes les allaites, à une conception solide et concrète de l'intérêt gênerai de la nation, à un prompt
et sûr sentiment de ce qui le favorise, de ce qui lui est nuisible. Voilp, s'il est de moindre portée d'esprit, ce qui le préservera de la maladie des utopies politiques et des fantaisies révolutionnaires, tout en faisant de lui un vrai républicain, comme Bonald a dit qu!il y en avait beaucoup aux meilleurs temps de la monarchie. Mais la possibilité de cette éducation civique suppose des institutions convenablement décentralisées. Des institutions décentralisées sont la seule école d'un véritable esprit public. Elles seules peuvent faire une opinion publique ayant de la force et du lest et capable de fournir à l'Etat, dans ses vigoureuses entreprises, cet appui et cette impulsion dont il ne peut se passer de la part de la masse nationale. La centralisation niveleuse tue l'esprit public, donne à l'opinion un caractère de fragilité, de caprice et d'impuissance. Elle rapetisse le citoyen.
La destruction de l'esprit public, qui existait encore très vigoureux en 1789 (comme le prouve la quantité d'hommes d'énergie, sortis de rien, qui parurent pour tirer la France de l'extrême péril immédiat où la chute de la royauté l'avait mise) fut aggravée par la nature du code d'idées philosophico-juridiques qui vint en remplir la place. La portée attribuée à ces idées était celle d'une complète liquidation du passé national et d'une sorte de commencement absolu dans la vie de la France. Rien de plus déraisonnable qu'une telle visée, qu'une telle tentative. Sans doute, . il est bon qu'un peuple garde toujours une certaine rté vis-à-vis de son passé. S'il s'y liait trop, s'il s'enlisait dans ses vieilles habitudes, au point de devenir incapable des grandes initiatives transformatrices que le changement des temps pourra demander Lasserre. 5
de lui, il se rayerait par là du nombre des vivants. Mais un peuple qui rompt systématiquement avec son histoire, qui la désavoue, qui se laisse aller à la folie de la mépriser, au nom de je ne sais quels principes, comme fondée sur une injustice générale et un fond d'abus séculaires, ce peuple ne s'affaiblit pas moins et, au fond, il ne se rend pas moins timide et paralysé. Cette prétendue réédification totale, basée non sur des assises naturelles, mais sur des abstractions douteuses, le désoriente, le replace, pour ainsi dire, dans l'état de nouveau-né, et compromet foncièrement sa croissance à venir; car elle tarit les sèves de sa nature acquise, et un être vivant ne peut croître que dans le sens de sa nature. La mise en œuvre des maximes des Droits de l'Homme pouvait et devait trouver sa place dans la constitution de la nation française. L'erreur, ce fut de transporter ces maximes hors de leur légitime sphère et de les appliquer à un ordre de choses auquel elles sont disproportion Entendues comme l'expression des garanties dues aux droits élémentaires et inviolables du citoyen dan rapports avec la justice et la police publiques, les définitions des Droits de l'Homme constituent autant de règles dont l'observation s'impose dans un policé, tègles qui seront d'autant mieux obseï •• précisées, sanctionnées, que la constitution de l'État sera moins imparfaite et dont la méconnaissance se traduirait par une accumulation d'abus d'où pourrait résulter un péril mortel. Mais autre chose est cette saine interprétation des Droits de l'Homme, autre chose la doctrine qui place en eux le fondement, la a et le but de l'institution politique. Il v a une immense diffi indi
LE JACOBINISME CENTRALISATEUR 6j
viduels fait prospérer une nation parce qu'elle y élève les caractères et y fortifie le patriotisme. Au contraire, le droit individuel, conçu comme antérieur et supérieur à l'institution politique', comme le point de vue primitif et absolu d'après lequel elle doit être établie et jugée, y ravalerait tout. Il n'aurait plus aucune limite. Ce serait une espèce d'infini dévorant auquel tout devrait être sacrifié, sauf l'égalité. L'État aurait pour fonction première et dernière la création et le maintien de l'égalité entre tous les citoyens, sous tous les rapports. Programme effrayant, qui conduirait promptement le pays où l'on en voudrait risquer l'essai pratique à la perte de toutes ses richesses morales et matérielles acquises, au gaspillage de tout ce qu'il aurait créé d'élevé dans tous les domaines de la civilisation. C'est déjà beaucoup de l'arborer dans les formules nationales et de consacrer une partie de l'activité politique à en réaliser un simulacre d'accomplissement qui ne laisse pas d'être onéreux. Tandis que l'État se perd dans cette besogne petite, comment en entreprendrait-il, en concevrait-il une grande ? Il est trop certain que l'essor de la vie française a depuis un siècle beaucoup souffert de ces idées et la santé intellectuelle et morale des Français n'a rien gagné à la fermentation d'un certain esprit de revendication amère, d'aigreur inquiète, de pédantisme ombrageux que les proclamations de la métaphysique égalitaire ne conseillent que trop. Mieux valait la cordialité, la générosité, la confiance, la bonhomie qui firent la gloire et le charme de nos ancêtres. La France est le pays où il fait pour tous le meilleur vivre ; il n'est pas bon que le noble contentement d'être Français soit trop obscurci par l'inquiétude d'être un Français
lésé. Un Français que cette inquiétude hante, et pour qui elle est devenue comme la forme naturelle du civisme bien compris, risque fort de n'être pas un Français très aimable, ni très ouvert.
A cette influence des idées s'est ajoutée celle d'un fait, qui en était d'ailleurs la conséquence, et qui a gravement troublé par lui-même, dans les modernes générations, cet heureux et libre naturel, portion la plus précieuse de l'héritage de nos pères.
La Révolution a laissé les Français brouillés sur une question qui les avait jusque-la trouvés unanimes pendant tout le cours de leur histoire: la question politique. Ils ne se sont pas réconciliés depuis lors, puisqu'il ne s'est pas formé de gouvernement qui ne vît se dresser contre lui une opposition en contestant le principe même et prête à le jeter bas à la première occasion. Rien de tel pour envelopper la vie commune dans une atmosphère de malaise. Car, grâce à l'invasion universelle de l'administration, la main du gouvernement se fait sentir partout; comment, si conciliant veuille-t-il être, échapperait-il à la nécessité d'imprimer a toutes ses mesures quelque marque de précaution méfiante a l'égard de ses adversaires? Comment ceux-ci, de leur coté, éviteraient-ils de donner à leurs actions publiques un tour de méfiance et d'hostilité envers le gouvernement, tout au moins d'y accuser vis-a-vis de lui un fond d'irréductible rés Dans l'ancien temps, les Français nourrissaient une forte méfiance contre les agents du roi ; mais ils s'en méfiaient tous ensemble. Ce sentiment, utile et salubre, s'.illiait très bien avec un dévouement entier et passionné pour le roi. Depuis la Révolution, 1
fin parti qui gouverne contre un autre parti;
la saine méfiance de jadis pour le maître est devenue la méfiance habituelle, chronique et, pour ainsi dire, passée en institution, d'une moitié des citoyens à l'endroit de l'autre, d'une moitié de la ville ou du village à l'endroit de l'autre moitié. Cette situation est grandement préjudiciable aux intérêts, et l'exemple d'une petite ville, à moi bien connue, où l'on n'a pas encore l'eau en 191 8, parce que les deux fractions politiques qui se la partagent ne peuvent s'entendre sur rien, même sur l'adduction de leau, cet exemple comporte, sans doute, quant aux affaires françaises, une généralisation dont chacun appréciera, selon son expérience, le juste degré. Ce qui frappe l'observateur moral, c'est, dis-je, le dommage subi par le caractère français. Quand l'esprit de parti domine l'existence, quand toutes choses se présentent sous un aspect de parti, il en résulte chez les individus une attitude rétractile, une mesquinerie de préoccupations, une étroitesse et une partialité de jugement qui rendent la société peu supportable. C'est à cet effet humain, ou plutôt inhumain, de nos divisions que songeait Stendhal, quand, racontant une fête de village où il avait assisté, il se montrait délicieusement surpris d'y avoir trouvé « la joie française d'avant la Révolution ». Comment aucun mouvement de joie publique serait-il possible là où toute vibration commune est éteinte d'avance par le scrupule que chacun se fait d'y participer avec tel ou tel, qui est « de l'autre bord » ? Comment rien de ce qui orne et embellit la vie s'épanouirait-il sur ce fond de bouderie générale ?
La comparaison entre les excès de la centralisation monarchique et ceux de la centralisation jacobine nous fait comprendre une différence très remarquable dans les critiques dont l'une et l'autre ont été l'objet. Au xvme siècle, ce sont des doctrinaires politiques, des hommes d'Etat et d'administration qui s'attaquent aux abus du gouvernement centralisateur. Ils sont frappés du préjudice qu'en reçoivent les intérêts matériels et le développement des affaires. Au xixc siècle, les mêmes motifs inspirent les mêmes censures à des esprits qui apportent dans la question ce même genre de préoccupations et de compétences. Mais on voit aussi le mal de la centralisation pris a partie par des esprits d'un tout autre ordre et que jusque-là il n'avait guère intéressés : littérateurs, poètes, artistes, moralistes. Pour émouvoir ceux-ci, moins directement sensibles à la souffrance des intérêts matériels, il a fallu que le mal revêtît une nouvelle forme qui lui fît produire des conséquences intellectuelles et morales fâcheuses; il a fallu qu'il causât un tort à la culture, aux sentiments et aux mœurs, qu'il apparût comme une cause d'abaissement pour la nature de l'homme français. Parmi les voix qui ont porte le débat sur ce terrain, celle de Frédéric Mistral aura été la plus puissante et la plus chaleureuse.
Il ne \\\ui pas s'étonner que le centre d'où cette inspiration décentralisatrice est partie soit la Provence, ni que le grand homme en . elle a trouvé sa plus riche et sa plus reten [OO ait été un
Provençal.
Entre tous nos pays français, la Provence est celui que la centralisation moderne a blessé le plus, ne fut jadis aussi riche en institutions particulières. Nul n'avait, jusqu'à la Révolution, autant conserve de ses autonomies anciennes. Il les avait obstinément détendues à travers tous les avatars, parfois tragiques, de sa destinée. Le prix, non seulement apparent, mais réel, de ses libertés et de ses magistratures populaires était relevé par l'antiquité des images qui les sentaient et des beaux noms qu'elles portaient. Ses statuts municipaux, ses « consuls » lui venaient de l'Empire romain. Son Parlement avait le droit d'envoyer des ambassadeurs au roi de France. Il y avait chez elle une tradition d'esprit civique qui prolongeait et faisait vivre dans l'âme de chacun les termes de l'acte qui l'avait définitivement unie à la France « non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un principal ». Les anciens Provençaux ne perdaient pas de vue que le roi de Paris était comte de Provence. — Ajoutez à ces dispositions historiques le naturel méridional, riche de ce surplus de vie qui répand la fantaisie et la gaité dans le commerce des hommes et qui est la source des beaux-arts. Dans la mesure où la centralisation moderne a jeté de la tristesse dans les mœurs et diminué le plaisir de vivre, le poids a dû en être trouvé plus lourd par l'homme de Provence que par d'autres. Plus promptement et plus vivement que d'autres, il a dû s'écrier : « De l'air ! Respirons ! Redevenons nous-mêmes'! »
Il importe d'ailleurs de relever l'impulsion et l'appui que le mouvement provençal naissant a reçus de la capitale française et la faveur préventive que lui assuraient certaines connaissances devenues, depuis
peu, familières aux lettrés français. Les travaux de Raynouard et de Fauriel avaient tiré de l'oubli où elle gisait depuis plusieurs siècles la poésie méridionale du moyen âge. Ils lui avaient rendu quelque chose de son antique célébrité. On peut dire de Raynouard et de Fauriel qu'ils ont été, l'un avec son Choix des poésies originales des Troubadours ( 1 8 1 6- 1 8 2 1 ), l'autre avec son Histoire de la poésie provençale, qui parut en 1846, mais qui résumait un long enseignement donné en Sorbonne, les premiers pères, et les pères parisiens, de la renaissance mistralienne. Mistral, nous le savons, les a beaucoup pratiqués dans sa jeunesse. Pour le public, le lointain prestige des œuvres qu'ils remettaient en lumière s'augmentait du plaisir procuré aux imaginations par les biographies de ces vieux poètes du Midi, dont la personne, les aventures, les amours étaient, dès le moyen âge, l'objet de mille récits, traditions et légendes, gracieuses ou tragiques, toujours plaisantes et ingénieuses. Ces souvenirs préparaient un accueil curieux et sympathique aux nouveaux essais de poésie qui pourraient se produire dans les dialectes du Midi et les sauvait de l'indifférence profonde qu'ils auraient rencontrée ['autres temps, quelle qu'en eût été la valeur. Jasmin, le poète agenais, bénéficia de cet état d'esprit. Sa personne, sa poésie gasconne éveillèrent de l'intérêt dans toute la France. Il faut avouer qui un assez, médiocre poète que Jasmin, «troubadour» dans le mauvais sens du mol, sentimental, écrivant une langue impure, doué, au surplus, d'abondance narrative et souvent heureux dans l'invention des situation tiques qu'il traite avec une
le et conventionnelle. Mais je relèv<
succès comme un fait significatif. Les jeunes Provençaux en furent très encouragés dans leur voie. Ils ont consacré Jasmin comme un ancêtre.
La première manifestation concrète du nouvel esprit provençal me parait avoir été la fondation d'un groupe ou d'une école poétique qui se donna le nom de lis Troubaire et qui eut pour organe une petit revue, la Boni- Abaisse, publiée à Marseille de 1841 à 1846. Très humble graine, ne soupçonnant guère sa destinée et ne se représentant ni l'amplitude du souffle historique qui l'avait jetée en terre provençale ni la grandeur de l'arbre qui allait sortir d'elle. Depuis la décadence de l'ancienne poésie méridionale, depuis que l'Académie des Jeux Floraux avait dû, pour ne pas dépérir, abandonner la langue d'oc et adopter la française, il y avait bien eu des poètes en dialecte méridional et Noulet leur a rendu justice dans son Histoire des patois du midi de la France du xive siècle à la fin du xvine. Certains furent excellents comme Saboly, l'auteur de beaux Noëls provençaux, souvent réimprimés, comme les Béarnais d'Espourrins et Navarrot. Mais ils demeurèrent isolés dans leur effort ; le fait d'écrire en « patois » apparut à leur entourage et peut-être à eux-mêmes comme la culture d'une singularité sans portée et sans avenir. Ce qui assembla les Troubaire, ce fut le désir de travailler au relèvement de la langue provençale et de son renom, ce fut le sentiment d'une œuvre commune à accomplir en ce sens. Roumanille fut des leurs. Il collaborait a la Boui-Abaisso ; les meilleurs de ses compagnons allaient entrer dans le Félibrige.
Tel fut le milieu dont l'action immédiate poussa Mistral dans la voie où nous l'avons vu s'engager
avec un saint enthousiasme et qu'il allait élargir aux proportions de son génie poétique. Parti, lui aussi, d'un mouvement de piété passionnée en faveur de la langue de son village, il ne tardera pas à saisir tout ce qu'enveloppe et porte en lui l'amour de la langue, de ce signe suprême d'un peuple, de ce vivant résumé de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il fut.
RÉNOVATION DE LA LANGUE PROVENÇALE. — ERREUR DE CEUX QUI REPROCHENT A LA LANGUE DE MISTRAL DE N'ÊTRE PAS « POPULAIRE ». — LA VERSIFICATION DE MISTRAL. INFLUENCE DE LAMARTINE. — MISTRAL ET LES ANCIENS. SON CLASSICISME. — SON TOUR D'ESPRIT. — SON ÉRU- DITION PROVENÇALE. — LE FÉLIBRIGE.
Au point de vue de l'art, ce qui distingue Mistral de ses modestes devanciers et premiers compagnons (il faut excepter de cette remarque Roumanille et Aubanel), c'est qu'il est, en même temps qu'un homme de génie, un humaniste élevé par sa culture à la hauteur des grands modèles antiques et modernes. L'ambition de bâtir en provençal un monument qui leur ressemble lui est aussi naturelle que de respirer: ne s'appelle-t-il pas lui-même un « humble écolier du grand Homère » ?
Pour cet ouvrage, l'instrument convenable, une langue littéraire, lui fait défaut. Il ne saurait se servir de la langue des troubadours, brillante, abondante, colorée, cadencée, et qu'avaient travaillée trois ou
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quatre générations de poètes, mais dont ne s'est pas éloigné moins l'usage moderne que le français moderne ne s'est éloigné du français de la Chanson de Roland. D'autre part, l'usage moderne ne lui offre pas une langue littéraire digne de ce nom. Celle qu'écrivent les collaborateurs de la Boui-Âbaisso tourne fâcheusement au patois. L'intrusion déréglée des vocables français et de la graphie française y déforme le type provençal et y répand de l'incohérence. Il s'agit d'épurer ce mélange en éliminant les éléments étrangers inassimilables et en ramenant les mots au type phonétique et graphique naturel, de manière à restituer à l'ensemble une physionomie harmonieuse. Il y a ensuite l'insuffisance du vocabulaire. Celui dont s'accommodent fort bien des poètes qui traitent, un peu à ras de terre, des petits thèmes familiers et courts, ne saurait contenter un artiste, né pour exprimer l'âme et la vie humaine sous leurs aspects les plus généraux. Pour compléter le vocabulaire. Mistral puisera principalement dans le tond de richesses que lui fournit le parler populaire lui-même, profondement connu, non seulement dans son état présent, mais dans ses états antérieurs, richesses partiellement tombées en déshérence par suite du recul historique que le provençal a subi. U 'demandera quelques ussources accessoires au vieux langage des troubadours et aussi à l'italien ; il appropriera, modèlei apports d'après les considérations combinées de l'usage, île l'étymologie et de la beauté euphonique. Au total, pour se créer une langue, il n'a cède autrement que les maîtres latins qui ont tiré le latin du ci hunier » d'Hnnius, que Dante qui, du te toscan, a fait l'italien cl |Ue Malherbe,
fixant la langue poétique du xvne siècle. Une telle œuvre s'accomplit à l'origine de toutes les littératures policées. Les règles n'en sauraient pas plus être définies qu'on ne définit la raison et le goût.
C'est ici le lieu de répondre à un grief souvent opposé à Mistral, grief empreint à la fois de prétention et d'ignorance un peu niaise. On lui reproche d'avoir voulu être un poète provençal et d'avoir écrit une langue que le peuple provençal ne comprend pas et qui n'est accessible qu'à quelques lettrés. En fait, cela n'est pas exactement vu. Les Provençaux qui n'entendent pas Mireille n'en sont pas précisément empêchés par l'inintelligence matérielle de la langue. Ils en sont empêchés par la rudesse d'esprit qui les laisse insensibles à la délicatesse et à la beauté des sentiments exprimés dans Mireille, qui les laisse fermés cà la vérité et à la noblesse des idées et des observations exprimées dans Mireille. Ils en sont empêchés par la même raison qui les empêcherait d'entendre Lamartine, Bossutt, ou Corneille, quand même ils connaîtraient matériellement la plupart des termes dont ces auteurs se servent, et qui empêchait beaucoup de Romains d'entendre Virgile. Ils en sont empêchés, en un mot, par insuffisance de culture intellectuelle et morale ou épaisseur de nature, non par défaut d'initiation linguistique. C'est dire que ceux qui prennent ou sont capables de prendre plaisir à Ère Mistral sont fort nombreux, même dans le peuple qui n'a fréquenté que l'école et non le collège. Certaines tournures, certains aspects de la langue pourront les étonner au premier abord; mais ils n'en seront pas réellement embarrassés; ils ne tarderont pas à en goûter pleinement le charme, à trouver
la forme de ce qui les surprend plus naturelle que leur surprise. Il faut se défaire de cette chimérique idée d'une langue qui pourrait tout à la fois servir à écrire des œuvres poétiques d'un genre élevé et pur et être « populaire », au sens d'usuelle dans le peuple sans culture. Parce que Mistral a écrit dans une langue qui était déchue au rang de dialecte populaire, on voudrait qu'il ne fût pas sorti des strictes bornes de ce dialecte, tel qu'il se parlait autour de lui. Mais, dans ce cas, il n'aurait guère eu à sa disposition plus de trois cents mots, puisque ce nombre suffit aux communs besoins, aux communes facultés d'expression d'un paysan. Ne reprochons pas à Mireille de n'avoir pas été écrite avec les seules ressources d'un vocabulaire qui n'eût pas permis de l'écrire.
Comme il avait à prendre un parti pour la langue, Mistral en avait un à prendre aussi pour la versification. C'est sur ce point qu'on pourrait le supposer soumis à une influence directe des vieux poètes provençaux. C'étaient de grands virtuoses dans la métrique; ils en avaient poussé la technique à un degré de perfection et de variété raffinées ; ils écrivaient toutes s de vers; M. Anglade, dans L'excellent livre où il a résumé avec beaucoup de goût personnel tout ce qu'on sait sur leur compte, nous apprend qu'on trouve chez eux jusqu'à 287 types différents de strophes. Cependant ce n'est pas à leur école que Mistral s'est nus. Les chants des troubadours ont beaucoup contribue à former l'idée historique qu'il s'est taite de !.i Provence. Mais, comme poète, il ne semble pas leur avoir demandé de leçons. Par un effet tout naturel de son éducation classique, c'est de la poétique française qu'il relève. La versification de Mistral, a dit Gaston
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Paris, « est essentiellement la versification française ». Il y a une exception à faire, et considérable, puisqu'elle est constituée par une grande œuvre que beaucoup regardent comme le chef-d'œuvre du maître : le Poème du Rhône, lequel n'avait point paru au moment où Gaston Paris écrivait son étude. Le Poème du Rhône est, pour la métrique, d'un type à part et nous offre dans cet ordre une sorte de gageure, aussi extraordinaire et hardie, que superbement tenue. Nous décrirons cette particularité à sa place, et nous n oublions pas les quelques pièces lyriques dont le mètre, sans être aussi original, ne figure pas non plus dans la tradition française. Mais, pour toutes les autres œuvres mistraliennes, l'énoncé Je Gaston Paris reste vrai. Il n'exclut pas, bien entendu, le génie d'invention et de nouveauté dont Mistral a fait preuve dans tout le détail de la poétique. Par exemple, la strophe de sept vers de Mireille et de Calendal se compose de deux genres de vers, classiques chez nous : l'alexandrin et l'octosyllabe. Mais la combinaison en est tout à fait neuve et sans précédent.
Entre nos grands poètes, il en est un dont la forme l'a influencé, imprégné davantage ; c'est celui qui fut le fondateur de sa gloire, celui auquel il a dit :
« O mon maître, o mon père », Lamartine.
Charles Maurras, dont je transcris ici un propos, non un texte, m'a fait remarquer cette filiation et il la rapporte, d'une manière spéciale, aux Recueillements poétiques. Quand Mistral était enfant, m'a-t-il dit, les pièces destinées à former le livre des Recueillements circulaient dans les recueils périodiques les plus répandus ; c'est là que Mistral les a lues à l'âge des premières impressions, elles ont formé son oreille.
Précieuse observation que confirment l'ampleur et l'harmonie onduleuses, la douceur sonore de l'alexandrin de Mireille, dont le tour devient vraiment lamartinien dans les grands tableaux de nature, dans l'évocation des vastes aspects de la nuit et du jour. — Notons un point de contraste. On sait que Lamartine, abusant de merveilleux dons du ciel, s'est laissé aller à une négligence qui l'a souvent entraîné dans une abondance excessive. Au contraire, il n'y a pas de poète qui ait plus cherché la perfection et plus longuement couvé ses ouvrages que Mistral. Il y a gagné, surtout dans le genre lyrique, une concision ailée pour laquelle on ne peut le comparer qu'à Horace.
Quant au fond même et a l'inspiration de son art, s'il se réclame du patronage homérique, il dit s'être senti, dans le temps où sa vocation s'affirmait, « libre de toute influence et emprise littéraire ». Ceci ne fait point contradiction. Les qualités homériques sont de nature très générale et se prêtent à l'épanouissement des génies les plus divers, pourvu qu'il s'agisse de génies naturels et sains. Mistral est homérique par affinité native plus que par étude formelle. Il en est de lui comme de tous les poètes, de tous les artistes n ment grands. Il n'imite personne. 11 ne porte l'empreinte individuelle d'aucun maître. I : irce'd'tndépendance, de quant à soi, d'individualisme ? Tout au contraire, pourrait-on dire. Il n'imite aucun maître en particulier. Mais il imite tous les nuî:res supérieurs ru ce qu'ils ont de commun : vérité, simplicité, grandeur du sentiment* élaboration exquise, épura suprême de la matière, : pureté du trait. C'est un classique et, comme tel, beaucoup plus apparenté au classicisme antique qu'au moderne, en vertu des
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ressemblances qui existent entre ses sujets poétiques et ceux de Virgile et de Théocrite ainsi qu'entre les lieux qui ont inspiré ces anciens et ceux qui l'ont inspiré lui-même. Notre littérature du xvne siècle avait pour objet « l'homme », comme on disait alors, mais l'homme parvenu à un haut développement de réflexion morale sur ses passions et les mouvements de son esprit. Les héros des épopées mistraliennes sont, en général, des paysans, des bergers, des marins. Certes ils ont le même fond de passions que les personnages de Racine et, à leur façon, une grande finesse de nature, due à la qualité de la race, à la lumière du ciel, à la religion catholique. Mais ils sont loin de se connaître à ce degré et de suivre aussi savamment les luttes intérieures de leur âme. Et pour les paysages, je sais bien mieux que les heureux mortels qui ont pu les comparer à ceux de la Grèce et de la Sicile, où je ne fus jamais, à quel point ils ressemblent aux paysages antiques : car je me rappelle la surprise et l'enchantement avec lequel, la première fois que je visitai la Provence, et particulièrement, la Provence la plus proche de Mistral, Maillane, Saint-Rémy, Graveson, Barbentane, les Alpilles, les Baux, j'en reconnus les horizons, les lignes, les couleurs, comme une vision qui m'était profondément et dès longtemps familière. Où donc s'était-elle déjà offerte ?Mais au collège, quand, entre les quatre murs sales d'une classe de rhétorique, j'expliquais les Géorgiques et les Bucoliques et que les grands vers virgiliens enlevaient mon imagination.
La plus vive originalité de Mistral tient à ce trait, que sa belle culture de poète, son initiation à l'art le Lasser kl. 6
plus pur ont laissé intact le tour d'esprit paysan et populaire qui est la marque de ses origines. Elles l'ont affiné en lui, bien que ce tour d'esprit soit déjà par lui-même quelque chose de bien fin en Provence. Elles y ont ajouté une portée philosophique. Mais elles n'en ont pas altéré le naturel. 11 se fait goûter chez Mistral dans toute sa saveur, sa naïveté maligne. On ne peut pas être plus de son terroir, plus de son village que Mistral ne l'a été. Comme il n'a pas quitté Maillane depuis sa jeunesse jusqu'à ses derniers jours, tout ce qui amusait les Maillanais l'a amusé. Après la lecture des grands poètes, ce qui l'a charmé le plus c'est celle des grands docteurs de la philologie romane, Raynouard, Fauriel, Gaston Paris, Paul Meyer, Diez ou Suchier; mais immédiatement après, sinon au même rang, sont venus dans ses amours les contes, bons mots, galéjades et sornettes qui se répètent et enchantent toujours l'assemblée aux veillées de Maillane et de Saint-Rémy. Il a été, d'un bout de sa vie à l'autre, passionnément et pieusement curieux decette humble littérature, il s'en est mis en mémoire d'innombrables échantillons. Les poètes d'almanach, les petits chansonniers de campagne qui furent un peu effarés de voir ce bachelier, ce licencié entrer dans leur profession, durent bientôt reconnaitre que ce n'était pas seulement en fait de haute poésie qu'il pouvait leur en remontrer, mais aussi dans la minutieuse connaissance de tout ce qui est de tradition pour égayer les villageois, les enfants et les bonnes femmes.
Il faut lire dans les premières années de YAhiumach
nçal (cette collection si précieuse) les nombreux
mes sous des pseudonymes divers
et plaisants. Il y parle, avec un ton inimitable de malice et de sérieux, de mille détails familiers de la vie provençale. Ce sont, par exemple, de petites strophes pour chaque mois du calendrier, où il énumère, en forme gnomique, les travaux d'agriculture et de ménage qui conviennent à la saison. Ce sont des conseils d'économie domestique illustrés de quelque bonne histoire, des recettes de cuisine mêlées à quelque allégorie morale, des remarques sur le costume provençal avec des traits piquants à l'adresse des jeunes demoiselles qui le déforment pour imiter la mode de Paris.
Et l'érudition du poète, en ce genre, a largement dépassé les bornes de son canton, pour s'étendre à tous les lieux et à toutes les choses de la Provence. Il n'est pas une ville, pas un village dont il n'ait été curieux de connaître par le menu les souvenirs et légendes historiques, les coutumes propres, les fêtes traditionnelles, les saints, les cultures, les industries présentes et passées, les dictons courants, les particularités d'ajustement féminin. Charles Maurras nous apprend que, dans un banquet public donné aux Martigues, la salle était ornée d'un grand nombre d'inscriptions fournies par les vers de Mistral qui contiennent quelque trait — trait toujours concret et précis — en l'honneur de cette cité. Il n'est si petit endroit de Provence où l'on ne pût, en occasion semblable, en faire autant. Le maître a fait passer dans ses poèmes, particulièrement dans Calendal et les Olivadts, toute cette jolie science et, entre ses mains, les détails s'en sont empreints de tant de lumière, de belle humeur et de beauté, que l'univers s'y intéresse aujourd'hui, comme s'y intéresseront nos petits-neveux.
Mistral, dans ses Mémoires, fait dater de la publication des Provençales, recueil composé par une réunion de poètes et édité en 1852 par Roumanille, devenu libraire, le premier lien extérieur et manifeste qui s'établit entre les jeunes rénovateurs de la poésie du Midi. L'année suivante, un congrès réuni dans Arles donnait une lecture publique de poésies en provençal et mettait à son ordre du jour la réforme de l'orthographe dégénérée et le relèvement de la langue. La délibération fut sans fruit, parce que l'ardeur hardie des novateurs s'y heurta à la petitesse et au mauvais vouloir de certains esprits chagrins, impatients de voir ambitionner pour la poésie provençale plus d'essor qu'ils n'avaient pu lui en imprimer eux-mêmes. Une sélection s'accomplit. Et ce fut en 1854, par un beau « dimanche fleuri » du mois de mai, dans la liberté et la gaîté d'un repas, dans un commun emportement de verve et d'enthousiasme juvénile, que sept amis : Roumanille, Paul Giéra, Aubanel, Anselme Mathieu, Brunct, Tavan et Mistral, réunis chez l'un d'eux, Giéra, au castel de Font-Ségugne, appelèrent à la vie l'école nouvelle et lui donnèrent son nom. Elle se nomma le félibrigt. Ils se nommèrent les felibres. La foi poétique et civique qui les assemblait avait trouvé ses apôtres, Mistral allait lui donner son Evangile.
Il venait de faire ses trois années de droit a Aix.
Une fois a licencie », ma foi, comme tant d'autres (et, I ivez pu le voir, je ne me surmenai pas trop), fier
comme un jeune coq qui a trouvé un ver de terre, j'arrivai
tu Mas à l'heure où on allait souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux derniers rayons du jour.
— Bonsoir, toute la compagnie !
— Dieu te le donne, Frédéric !
— Père, Mère, tout va bien... A ce coup, c'est bien fini!
— Et belle délivrance ! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui était servante au Mas.
Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j'eus rendu compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre observation, me dit seulement ceci :
— Maintenant, mon beau gars, moi, j'ai fait mon devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce qu'on m'en a appris... C'est à toi de choisir la voie qui te convient : je te hisse libre.
— Grand merci ! répondis-je.
Et là même — à cette heure, j'avais mes vingt et un ans — le pied sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, je pris la résolution : premièrement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s'annihiler sous l'éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font toutes une guerre à mort ; troisièmement, de rendre la vogue au provençal par l'influx et la flamme de la divine poésie.
Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de sève provençale qui me gonflait le cœur, libre d'inclination envers toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l'indépendance qui me donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient en chantant la charrue dans la raie, j'entamai, gloire à Dieu ! le premier chant de Mireille.
Inspirés nous-mêmes de ce saint enthousiasme, abordons Mireille que le poète mit sept ans à composer et qui s'ouvre par cette immortelle dédicace à Lamartine :
Te counsacre Mireio; es moun cor e ntoun amo.
Es la flour de mis an, Es un rasin de Crau qu'emé touto sa ramo
Te porge un païsan.
Je te dédie Mireille; c'est mon cœur et mon âme,
C'est la fleur de mes ans, C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles,
Te tend un paysan.