‹ Frédéric Nietzsche (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un événement intellectuel qui sollicite l'attention la plus paresseuse, un fait mental qui frappe et surprend par son indéniable valeur symptomatique, une attitude peu ordinaire prise par la pensée vis-à-vis du monde : le nietzschéanisme — ontologie plutôt maigre et somptueuse philosophie sociale, — le nietzschéanisme est sûrement lout cela. Et c'est déjà beaucoup. |

Serait-il autre chose encore? Signifierait-il l'accession au trône vide de la philosophie d’une doctrine jeune, puissante, pleine de sève? Des esprits à l'enthousiasme facile se sont plu à l'espérer : je comprends et je respecte, sans la partager, leur illusion.

D'ailleurs, je ne pense pas que l'on puisse, dès aujourd'hui, juger l'œuvre de Nietzsche d'une façon complète ou définitive. Mais, à défaut d'un semblable . effort, je veux, dans les pages suivantes, apporter aux historiens et aux critiques futurs qui auront tout loisir pour reviser nos sentences, quelques éléments nouveaux d'information, le témoignage d’un contemporain. Je cherche surtout, dans mon travail, à déduire, de l'examen de la mentalité si complexe du célèbre moraliste, les divers enseignements qu'elle comporte. La présente étude est donc autant — Îles lecteurs s’en apercevront bien — un livre sur Nietzsche qu'un livre à propos de Nietzsche.

S'inspirant de certaines boutades de Nietzsche luimême, on a prétendu que sa personnalité intellectuelle et morale était beaucoup plus intéressante que sa doctrine : admirable prétexte pour rabaisser cette dernière! Tel, entre autres, est l'avis du critique danois Brandes. Comparant Schopenhauer et Nietzsche à Spencer, Mill, Bain et Lewes, ne déclare-t-il pas que si ceux-ci nous touchent plus par ce qu'ils font que par ce qu'ils sont, ceux-là, devins, voyants, artistes, sont moins précieux par leur œuvre que par leur personne?J'avoue ne point saisir l'utilité de cette distinction qui veut être fine et profonde et qui me paraît insignifiante et superficielle. Un penseur ne vaut que par les idées effectivement émises par lui; or, si celles-ci sont petites, médiocres ou falotes, l'écrivain qui les aura exprimées ne sera point le « grand homme » dont Nietzsche dit quelque part : « Il y a dans un philosophe ce qu'il n’y à jamais dans une philosophie : la cause de beaucoup de philosophies ».

L'œuvre du philosophe comprend aussi bien les idées plus ou moins neuves et fortes qui sillonnent son cerveau (et qui déjà relient les uns aux autres une multitude de faits), que l'arrangement systématique, l'ordonnance rationnelle de semblables matériaux. Chez Nietzsche, ses plus ardents adversaires l'admettent, les idées ne sont ni basses, ni éommunes; mais elles s'accordent mal entre elles, elles s’entrechoquent parfois avec violence, elles semblent venir de sources distinctes, elles paraissent se rattacher à plusieurs systèmes différents. Nielzsche se moque de la symétrie voulue, de l'ordre obligatoire; il y voit les traits habituels de ce qu'il nomme « l'esprit de lourdeur », l'apanage du philistin. Mais la volonté qui préside à la conception et à l'exécution d'un plan, n'est-elle pas plus subjective, en somme, que la connaissance qui observe, qui scrute, qui souvent bouleverse la réalité? Que signifient, dès lors, les nombreux hommages et les éloges qui, passant pardessus la philosophie de Nietzsche, prétendent s’adresser à la personne seule du philosophe?

Je me place, dans cette étude, à un point de vue différent. C’est l'œuvre de Nietzsche en ce qu'elle offre d'impersonnel et d'objectif, ce sont les parties ou les éléments durables de sa philosophie et de sa sociologie qui m'intéressent avant tout el qui me semblent posséder une valeur certaine. Valeur négative ou critique sans doute ; mais la négation ne jouct-elle pas dans les choses de la vie morale ou sociale un rôle pareil à celui que la décomposition tient dans les phénomènes de la vie physiologique : ne faitelle pas manifestement partie de l'œuvre édificatrice totale? On ne saurait assez combattre, en vérité,

cette grosse erreur — l’un des préjugés les plus répandus de la demi-science sociale actuelle, — qui consiste à croire que « la faculté destructive est sans cesse à notre portée, que l’anéantissement d'une société peut être fort rapide, que sa reconstitution, au contraire, est toujours très lente, en sorte qu'il faut à l’homme des siècles d'efforts pour rebâtir péniblement ce qu'il a démoli en un jour ». Voilà, à mon sens, de bien vaines paroles. Les forces brutes de la nature peuvent quelquefois, avant qu'une civilisation avancée y ait mis bon ordre, porter des coups subits et violents à la prospérité des hommes; mais l'humanité elle-même se montre infiniment respectueuse de l’œuvre sortie de ses mains. Des siècles de sape patiente, interrompue par des replâtrages répétés, précèdent dans la vie sociale l'écroulement du moindre pan de mur; et les plus fortes bourrasques, les grands orages révolutionnaires ne balayent, d'habitude, et ne dispersent au vent que les poussières de choses depuis longtemps tombées en ruine. On s’en aperçoit vite lorsque renaissent la paix et la lassitude des jours ordinaires.

Quoi qu'il en soit, je n'attache qu'une importance minime aux éléments subjectifs de la philosophie de Nietzsche. Son cas est, en somme, pareil à celui de tous les philosophes. Il faut, pour peser les doctrines nietzschéennes dans une juste balance, tenir largement compte à leur auteur de ce qu'on nomme « l'équation personnelle » ; il faut avoir égard à son tempérament mobile et inquiet,à sonimagination d'artiste toujours en éveil, à sa sensibilité excessive. On devrait, par suite, ce me semble, passer rapidement sur les inconséquences, les contradictions, les lubies,

les étrangetés qui émaillent, comme autant de fleurs sauvages ou monstrueuses, la plupart de ses écrits, pour ne s'arrêter avec piété que devant le résultat net, le produit ultime de cette extraordinaire fermentation, de cette tension extrême, de cette dépense énorme de toutes les forces vives de l'âme!

Les souffrances physiques vaillamment endurées par Nietzsche et la poignante catastrophe qui termina sa courte carrière, qui couronna d'une lugubre auréole de martyr sa vie simple et modeste, émeuvent les plus durs d'entre nous et remplissent nos cœurs d’un sentiment de vague protestation et de tristesse. Nous ne pardonnons pas aisément au sort sa perpétuelle et irritante cécité. Et ce mouvement d'humeur profite à la personnalité du philosophe; il contribue à la mettre en relief, il lui donne une sorte de vie factice, une existence distincte de celle de son œuvre. Car, pour le reste, la vie de Nietzsche se confond avec l’histoire de ses livres. Sa biographie se compose presque exclusivement de dates typographiques. D'ailleurs, elle n’est pas compliquée, on peut la raconter en quelques mots. En voici quelques traits qui méritent une brève notation.

Nietzsche fut un enfant modèle, « ungeheuer artig, ein wahres Musterkind », disent les mémoires de sa sœur, Mme Fœrster. Il étonnait ses maîtres et ses compagnons par la régularité de ses habitudes et

par sa stricte obéissance. Une soumission bienveillante aux volontés plus énergiques que la sienne et aux circonstances plus fortes que son désir semble avoir été la qualité maîtresse du caractère de ce terrible révolté, de ce fougueux polémiste, de cet ardent négateur. L'enfant malléable et doux devint successivement l'écolier exact, attentif et patient, le citoyen respectueux des auiorités, des lois, toujours prêt à remplir ses moindres devoirs, enfin l'homme résigné aux tortures de la maladie, acceptant avec fierté sa destinée mélancolique, envisageant la mort sans joie, mais aussi sans crainte.

« Je doute, dit quelque part Nietzsche, que la souffrance rende meilleur, mais je sais qu'elle nous rend plus profonds. » Il généralise peut-être, dans cet aphorisme, une expérience personnelle; 1l semble, en effet, que chez lui la bonté pouvait difficilement s’accroître, même par le moyen sûr qui l’augmente ou l’éveille dans l'âme de la plupart des hommes. Ce témoignage encore, en faveur d'une large tolérance dans le domaine des choses de l'esprit, se dégage de l'étude de la vie et du caractère de Nietzsche, à savoir, que la liberté, l'indépendance absolue dans l'ordre des idées n'empêche pas la soumission dans l’ordre des faits; de même que la révolte active n’est sans doute pas toujours inconciliable avec une mentalité servile.

Nietzsche enfant fit preuve d'une grande sensibilité. À peine âgé de dix ans, il pleura, raconte-t-on, à chaudes larmes à la nouvelle de la prise de Sébastopol, bouda des journées entières et ne se consola du désastre subi par ses amis les Russes qu'après avoir composé un poème en leur honneur. Il se

montra également très précoce. À treize ans, il écrit sur le problème des origines de la douleur un grave essai où, ainsi qu'il nous l’apprend lui-même, il attribue à Dieu l’écrasante paternité du Mal dans le monde. Ayant achevé ses études universitaires, il est nommé professeur de philologie classique à Bâle. Un an plus tard, en 1870, lorsqu'éclata la guerre avec la France, il sollicite et obtient des autorités suisses la permission d'aller rejoindre, en qualité d’ambulancier, l’armée prussienne.

De retour à Bâle, il y occupe la même chaire dix ans de suite. Puis, profondément las du métier que sa santé toujours chancelante lui rendait pénible à l'excès, il quitte l'Université. Durant dix années encore, jusqu'en 1889, quand la folie incurable s’empara brusquement de son cerveau, il mène une vie libre et solitaire, assombrie et glacée d'une part par d'incessantes et cruelles tortures physiques, ensoleillée, réchauffée de l’autre par les joies créatrices de l’œuvre qui avançait à grands pas, qui s’annonçait de plus en plus belle et durable. C’est dans cette courte période décennale qu'il composa ses meilleurs ouvrages, une douzaine de volumes, mais tous précieux, écrits, il nous le déclare lui-même, avec le plus pur de son sang.

Nietzsche aimait les longues promenades dans les montagnes qui bordent la mer, là où les routes, dit-il, » deviennent pensives ». Il s'y abandonnaiïit avec une joie d'enfant à ses rêves, à ses projets, à ses méditations. Ses principaux travaux, remarque à ce propos un critique, portent l'empreinte du plein-air qui les vit naître et qui les inondait de soleil, qui les emplissait de lumière. On aurait cependant tort de croire

que Nietzsche fut un brillant et facile improvisateur. Personne, au contraire, du moins en Allemagne, ne se donna plus de peine pour acquérir ce qu'on a appelé l'écriture artiste. Il appartenait, sous ce rapport, à l'école de Flaubert. Dans ses livres, il mania d’une façon presque alerte et, en tous cas, peu commune le lourd outil de la langue philosophique allemande; il se créa un style à lui, imagé, expressif, entraînant, coloré et chaud. Il piqua au vif et fit saigner plus d’une fois l’amour-propre national. Marchant sur les traces des plus grands esprits de la vieille Allemagne, il critiqua d’une façon mordante les idées, les mœurs, certains traits du caractère de ses compatriotes, et jusqu'à cette profondeur germaine, « die deutsche Ticfe », qu'il assimile à une simple dyspepsie mentale, à une digestion embarrassée et difficile.

La phase ultime de sa vie — redevenue exclusivement physique — remplit derechef une période exacte de dix ans : c'est la démence absolue, une agonie lente, adoucie et peut-être prolongée par les soins affectueux de sa noble sœur et de sa mère qui, dit-on, recueillit à maintes reprises, sur les lèvres de son génial enfant, cette plainte déchirante et si horriblement tragique : « Mère, je suis bête (Mütter, ich bin dümm) ». Nietzsche, qui cessa d'écrire à quarante-cinq ans, ne cessa de vivre et de souffrir qu’à cinquante-cinq. Il mourut avec le siècle dont il demeurera l’une des figures les plus marquantes. Voici six lignes intitulées : « Ecce Homo » — Nietzsche faisait des vers comme Guyau — qui semblent être un portrait de l’auteur peint par lui-même :

« Ja, ich weiss woher ich stamme!

Ungesäüttigt gleich der Flamme,

Glühe und verzchr ich mich, Licht wird Alles was ich fasse, Kohle Alles, was ich lasse :

Flamme bin ich sicherlich! »

Je traduis littéralement : « Oui, je connais ma race! Insatiable comme le feu, je brûle, je me consume. Ce que je touche devient lumière, ce que je laisse — charbon. Sûrement, je suis une flamme! »

Nietzsche se considérait comme un penseur incompris non seulement des foules, mais encore des élites moyennes, qui déjà comptent par leur nombre. Son ouvrage le plus célèbre : Ainsi parla Zarathustra, devenu plus tard très populaire, porte ce sous-titre significatif : « Un livre pour chacun et pour personne ».

En réalité, l’œuvre de Nietzsche, à peine connue de quelques-uns, suscita vite dans le monde entier une sorte d’'étonnement qui se changea bientôt en une vive admiration. Ce fut comme une traînée de poudre. Depuis Hegel, Schopenhauer, Darwin, Lasalle et, plus tard, Marx, pareil engouement ne s'était pas vu. Une gloire rapide et d'apparence robuste naquit de beaucoup de bruit, Nietzsche fit école, devint un des symboles vivants de son époque. Pendant que, séparé de ses fidèles et de l'univers -par les affres insanes, il s'éteignait lentement dans la capitale de Gœthe, à Weimar, ses livres se traduisent dans toutes les langues, leurs éditions se suivent et les ouvrages consacrés à la critique et aux

commentaires de ses œuvres se multiplient jusqu'au point de former une véritable bibliothèque.

Eh bien, malgré les éclats de ce triomphe, en dépit de cette brusque — et peut-être éphémère — popu- * larité, je crois que Nietzsche avait raison de se défier de son futur public. Il me semble avoir été mû par un pressentiment juste lorsque, dans une lettre à Brandes, il exprima l'orgueilleux désir d'avoir deux lecteurs seulement, pas plus, mais des lecteurs que lui-même eût pu hautement estimer. Sa vraie pensée est à chaque instant trahie ou travestie soit par ses disciples, soit par ses adversaires. L'impression générale qu'il produit sur le public reflète ces variations en sens inverse. L'interprétation commune ou vulgaire donnée à son œuvre est probablement fort peu exacte; mais la critique ésotérique ne l'est guère davantage. Elle se plait à faire défiler devant nos yeux des Nietzsche différents et souvent contradictoires. Ajoutons, pour être justes, que la pensée mobile de notre philosophe, toujours pleine de dramatiques contrastes, se prête, mieux encore que celle d'Hegel, à ce jeu d'ombres chinoises.

Dans son livre sur Wagner, Nietzsche nous décrit «cette pauvre jeunesse, pétrifiée dans une pose d'admiration, retenant son souffle ». — « Ce sont, dit-il, des wagnériens : ils ne comprennent pas un traître mot en musique, et pourtant Wagner règne sur leurs âmes! » Cette boutade pourrait s'appliquer tout aussi bien aux plus zélés d’entre les disciples modernes des Nietzsche : combien parmi eux n’entendent rien à la philosophie, surtout à celle qu'enseigna leur maître préféré!

Un critique, qui passe pour compétent, nous assure

que Nietzsche « n’admet pas le contrôle de l’homme sur lui-même, qu'il laisse au « moi » de chacun toute latitude pour s'affirmer selon le mode aveugle des instincts de l'animal ». Et un autre, qui n’est pas le premier venu non plus, nous dit juste l'opposé, nous montre en Nietzsche le nouvel ascète préchant cette contradiction de soi-même « qui remplit des réservoirs et des lacs d'énergie en endiguant l’exubérance des instincts les plus puissants », ou cette contrainte qui fixe pour tâche à la volonté « l'effort de s'élever sans cesse au-dessus d'elle-même, de réaliser le surhumain » (note 1).

Ceci n'est qu'un exemple pris entre cent autres. Par le fait, toutes les tendances fondamentales, tous les points cardinaux de la pensée de Nietzsche ont eu à subir, chez ses commentateurs, une déformation analogue. La faute en est imputable, en grande partie, je le répète, à Nietzsche lui-même. Entraîné par la fougue de son imagination, il laisse courir côte à côte toutes les idées, les grandes et les petites, les importantes et celles qui possèdent une valeur très relative. Il les pousse et les développe souvent avec la même vigueur, il se garde bien d'arrondir ou d'élimer leurs angles, il se fait une joie d'enfant de leur cliquetis, il se fie, pour le reste, à l'équité, à la logique, au bon sens du lecteur. Or ces qualités — les jugements contradictoires portés sur Nietzsche nous en fournissent une nouvelle preuve — sont plus rares qu'on ne le croit.

* Vais-je donc, à mon tour, essayer de découvrir un Nietzsche ne ressemblant en rien à ceux déjà trouvés et décrits par tant d'auteurs? Pourquoi pas? Seulement, dans les chapitres qui suivent, j'éviterai de faire

comme ce moine italien du moyen âge qui, prêchant sur une place de Florence et voyant la foule se presser autour de quelques baraques foraines voisines, s’efforçait de la retenir en brandissant un énorme crucifix et en criant à tue-tête : £'cco il vero pulcinello, voilà le vrai polichinelle ! Car je ne jurerais pas — j'en risque l'aveu public — que mon polichinelle fût le

seul vrai.

On a dit de la philosophie de Nietzsche, surtout de sa philosophie morale, qu'elle était une protestation de l’Znstinct — et plus particulièrement de l'instinct de puissance ou de grandeur — contre la logique et sa vieille prépotence dans les affaires humaines. On a voulu y voir une sorte de révolte de la vie, du monde organique, contre la société, le monde surorganique. Et comme preuve à l'appui, on cite les traits acérés que Nietzsche décoche sur « l'esprit socratique », « l'esprit de lourdeur », sur tous les dogmatismes Sociaux ou moraux.

Si tel avait été le cas, la pensée de Nietzsche aurait dû être condamnée comme quelque chose d’infiniment pauvre et médiocre. Mais le reproche n’est rien moins que fondé. Sans doute, c’est de la raison ct des lois de la logique que se réclament toujours les pires dogmatismes. Mais la détestation de l'adversaire doitelle s'étendre aux armes dont il fait usage, et fautil, pour bien lui marquer notre mépris, aller à sa rencontre les mains ou plutôt — c'est le cas de le dire — la tête vides? La méthode serait pitoyable,

et Tolstoi lui-même, je pense, ne manquerait pas de la réprouver. La force ne plie que devant la force, et la raison qui, d'ailleurs, n’est que l'expression suprême de la force, ne cède qu'à la raison. Opposer Kant, Comte, Mill, Spencer, les stricts et durs logiciens, à leurs prétendus frères ennemis, les Guyau, les Tolstot, les Ibsen, les Nietzsche, est un pur enfantillage littéraire ou critique. Les seconds marchent au combat sous le drapeau déployé par les premiers, et quand la victoire leur sourit, c'est sous le même signe logique. A tous on pourrait plutôt reprocher de trop raisonner et de ne pas assez observer. Mais n'insistons pas.

La théorie « impérative » qui prétend soustraire l'idée de devoir au contrôle de l'expérience, apparaît aux yeux de Nietzsche comme un grossier et criant déni de logique. Ce que nous appelons notre « devoir » demeure, pour lui, un simple cas du jeu constant des énergies psycho-physiques individuelles en quête d'un équilibre social plus ou moins stable. « Nous voulons, dit-il dans son livre intitulé Aurore, rétablir notre autonomie en opposant à ce que d’autres firent pour nous, quelque chose que nous faisons pour eux. Car les autres ont empiété dans la sphère de notre pouvoir et y laisseraient la main d’une façon durable, si par le « devoir » nous n’usions de représailles, c’est-à-dire, si nous n’empiétions sur leur pouvoir à eux. » Voilà une explication qui, pour être incomplète, n’en possède pas moins une saveur rationaliste très accusée. Dans ce subtil calcul, ce n'est certes pas la raison qui subit la loi de l'instinct, c'est l'instinct qui obéit à la raison.

Nietzsche est un logicien. « Qu'ai-je affaire avec

les réfutalions? » s'écrie-t-il d’un ton indigné dans la préface de sa Généalogie de la morale. On prit cette boutade à la lettre. On crut — et la plupart de bonne foi — que son œuvre était quelque chose comme une interjection pure, un long cri de douleur et de révolte, la plainte d'un noble esprit blessé par les dures réalités de la vie. Or, ses livres sont une incessante réfutation ; et c'est jouer sur les mots que de les présenter comme une protestation. Il y a là une nuance entre la pensée et l'acte, entre la cause et le résultat, qu'il convient, croyons-nous, de soigneusement observer.

Nietzsche montre un penchant marqué pour les questions difficiles. Sans doute se croit-il de force à les résoudre. 11 choisit ses adversaires. Il ne se commet pas avec le premier venu. Il formule ainsi les trois règles principales de l'implacable guerre de partisan qu'il ne cessa de faire aux doctrines officielles et aux philosophes renommés : « 4° Je n'attaque que les causes qui sont victorieuses, et j'attends parfois qu'elles le deviennent. 2° Je ne les attaque que lorsque je ne trouve pas d'’alliés qui me secondent, lorsque je me sens isolé, lorsque je n'engage que ma propre responsabilité. 3 Je n'ai jamais fait un pas publiquement, je n'ai jamais entrepris une tâche qui ne m'’ait aussitôt compromis. Tel est mon criterium de l'action juste. » Cette fière déclaration n'est pas une vantardise. Elle exprime un fait constant, elle pourrait servir de motto à chacun des livres de Nietzsche. Sous certains rapports, celui-ci se présente bien un peu comme le Don Quichotte de la pensée générale du siècle, et comme l’une des plus nobles figures, avec Descartes, avec Pascal, avec Spinoza, de l'épopée

philosophique tout entière. Seulement, ce Don Quichotte ne prend pas, comme le héros de Cervantès, les servantes d'auberge pour des princesses, et les moulins qu'il attaque sont les citadelles authentiques de la sottise, de l'ignorance, de l'injustice des hommes.

Nietzsche le logicien se contredit souvent lui-même. Il lui arrive d'injurier les dieux qu'il avait adorés et de réinstaller dans le sanctuaire les idoles qu'il avait commencé par traiter avec le plus profond mépris. Il lui arrive d'être un observaleur médiocre, d'abuser de l’abstraction ou des métaphores, de voiler, comme dit l’un de ses critiques, un raisonnement simple, à la Jean-Jacques Rousseau, par des obscurités d’Apocalypse. Tout cela est vrai. Mais où est le juste qui le premier l’accablera? Et la pensée multiforme et intense n'a-t-elle pas droit au même pardon que l’amour multiple et fort?

Du reste, Nietzsche est avant tout un grand remueur d'idées, un instigateur d'opinions neuves, de visions originales; et, sur ce point, j accepte volontiers certaines thèses de M. Paulhan dont l'excellent petit livre intitulé la Psychologie de l'invention nous décrit les étapes variées et successives de la lutte intestine qui déchire l'esprit créateur et accompagne la moindre gestation du génie humain. Lisez, par exemple, les deux chapitres consacrés, l'un, au développement de l'invention par déviation, et l'autre, à l'irrégularité dans l'invention. L'auteur n'y prononce pas une seule fois le nom de Nietzsche, auquel sans doute il n'a jamais songé, et pourtant ces pages semblent avoir été écrites tout exprès pour nous faire comprendre l'intime nature du talent de ce philosophe.

J'emprunte ici, au travail de M. Paulhan, quelques remarques iopiques. Elles m'éviteront un commentaire plus circonstancié sur les illogismes, apparents ou réels, qui se découvrent dans presque tous les écrits de Nietzsche.

Pour M. Paulhan, « les taches, les manques de logique qui déparent souvent les œuvres des esprits originaux, puissants et plus souvent encore peutêtre celles des précurseurs », sont le produit nécessaire de la lutte intense qui s'engage dans leurs cerveaux entre l’idée, « l'invention nouvelle » et « les anciennes habitudes mentales » dues à l'éducation première, au milieu, à l'hérédité. — « Il est rare, dit-il, qu'un génie sache aller logiquement au bout de son invention et ne soit pas entrainé, d'une part, à outrer certaines idées personnelles, et de l’autre, à garder sur bien des points trop de restes du passé qui amènent ou constituent autant de déviations d'une œuvre... Le début des évolutions, l'état « primitif » est riche en déviations étranges dues à l'indépendance des éléments, à leur incohérence, au développement exagéré de l'un d’entre eux. Or, l'homme qui invente est toujours, à quelques égards, un primitif.. Maissil’esprit est souple et vigoureux, si la tendance directrice est subtile et exercée, la déviation devient elle-même une cause de fécondité, une sorte de procédé de développement conscient et voulu, une sorte de méthode... L'invention se développe alors non point par une chaîne de conséquences presque immédiatement tirées du fait qui leur sert de point de départ, mais par de singuliers enchevêtrements d'idées... L'invention sort à chaque instant de sa route régulière pour chercher fortune à droite et à

gauche... Les idées fausses des esprits féconds et forts sont plus nombreuses et poussées plus loin que celles des esprits pauvres et sans vigueur, elles attirent parfois l'attention plus que leurs idées justes, et plus que les idées fausses des médiocres, et par suite apparaissent à tort comme des indices de désordre. Ajoutons qu'elles sont souvent mal comprises. De plus, une logique fort rigoureuse permet au savant ou au philosophe d’accueillir provisoirement certaines hypothèses sur lesquelles l'expérience seule peut prononcer, mais qui semblent folles parce qu'elles contrarient des opinions opposées facilement admises. Il n'est pas donné à tout le monde d’imaginer, ni surtout, peut-être, de vouloir réaliser ce que Darwin appelait ses expériences d'imbécile. »

M. Paulhan constate encore que l'apparition de l'idée nouvelle exige un fonctionnement à la fois logique et illogique de l'intelligence. « La logique, dit-il, y est essentielle, puisque l'invention est une systématisation. Mais à peu près fatalement, celte systématisation, à cause de son caractère de nouveauté (qui la distingue de l'instinct où tout est régulier), ne se fait pas sans trouble et sans désordre. Elle implique des dissociations, des ruptures d'habitudes, des conflits qui sont autant d'illogismes partiels, elle est due, pour une partie, à des hasards, à des rencontres imprévues et non systématisées d'impressions . et d'idées. Prise en elle-même, la création intellectuelle est généralement, pour peu qu'elle soit importante, incomplète et quelque peu désharmonique.…. Aussi très souvent une invention, bien qu'elle tende à unifier l’esprit, lui est, dans le présent, une occasion d'illogisme et d'erreur, et ce caractère sera

d'autant plus marqué que l'invention sera plus une invention, que son importance et sa nouveauté seront plus considérables... » Guyau, déjà, avait fait une observatiou semblable : « Il y a toujours, dit-il, dans l'héroïsme quelque naïveté simple et grandiose... Les cœurs les plus aimants sont ceux qui! sont le sont le plus trompés, les génies les plus hauts sont ceux où l’on relève le plus d’incohérences » (2).

M. Paulhan conclut, non sans quelque mélancolie : « Je ne sais trop sil'on ne pourrait souvent mesurer la nouveauté et, pour ainsi dire, la valeur d'une invention au nombre d'erreurs et d'illogismes qu'elle inspire à son auteur... Tout en faisant la part des équilibrés, ou plutôt des mains déséquilibrés, nous trouvons à la fois chez l'inventeur ces deux défauts contraires : excès de conservation, excès de nouveauté; ici l'invention est arrêtée trop tôt, là elle est poussée trop loin. »

Voilà une dissection du génie inventif dont celui de Nietzsche aurait pu, je le répète, avoir fait tous les frais. Excès de conservation, excès de nouveauté, le talent de Nietzsche tient tout entier dans celté brève formule, qui explique aussi les sentiments variés ct parfois diamétralement opposés que ses œuvres inspirèrent au public. Et, à ce propos, citons une dernière remarque de M. Paulhan, dans laquelle, sans sortir du sujet général par lui envisagé, il nous donne une description exacte de ce qui advint à la pensée de Nietzsche lorsqu'elle se communiqua à un nombre considérable de cerveaux. « La déviation de l'idée, parfois utile, dit M. Paulhan, mais parfois aussi dangereuse, qui se réalise chez l'inventeur lui-mème, est singulièrement aggravée par sa diffusion dans les

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masses, par sa réfraction à travers des esprits de densités diverses... On sait ce qu’un germe d'idée est capable de produire quand on l'a éprouvé avec des cerveaux d'ignorants ou des esprits bas ou vulgaires. Déjà l’homme instruit, intelligent, assez équilibré, devient un véritable primitif, sous l'influence de l'idée neuve qui s’est accrochée à lui, et que, faute de préparation, ilne peut convenablement traiter. Le mal s'aggrave par les déséquilibrés avides de nouveautés qui les défigurent et par les routiniers qui ne les altèrent pas moins pour les repousser que les autres pour se les rendre £ssimilables.... » (3)

On se tromperait donc beaucoup en voyant dans ce qui est arrivé à Nietzsche et à ses lecteurs un cas exceptionnel. Mais il faut bien admettre que c'est là un cas vraiment typique. Nietzsche, qui est l’un des penseurs les plus loyaux et les plus sincères que le monde connaisse, se rendait compte des hantises étranges qu'il subissait. Il sentait que, souvent, ses idées le possédaient beaucoup plus qu'il n’en était le maître. Il avoue s'être trop attardé dans cette phase critique de la pensée qu'il appelle son « existence catilinaire », un composé de haine, de vengeance, de révolte contre la chose qui existe, qui n’a plus besoin de devenir; et il cherche à pallier ses nombreuses variations (elles ne sont toutefois jamais des palinodies) en se comparant au serpent qui doit mourir s'il ne mue pas. De même, dit-il, les esprits qu’on force ou qui se forcent à ne pas changer d'opinions, cessent d'être des esprits. « Je sais bien, . déclare-t-il encore avec une candeur touchante dans ses Considérations inactuelles, que mes écrits dénotent le dilettante et que ma pensée n’est pas mûre...

Plus tard, dans quelque cinq ans d'ici, je verrai à me débarrasser de toute polémique, et à entreprendre une œuvre vraiment bonne... » Mais l'immaturité des principales idées de Nietzsche est la fleur légère de l'invention, le duvet précieux qui accuse leur fraîche et ferme nouveauté; et c’est un charme qui nous attire malgré nous, un élément de succès parmi les esprits sages et mûrs plus encore que parmi les jeunes et les insouciants. La logique, a-t-on dit, est l'honneur du philosophe. Mais l'honneur cesse de mériter son nom et devient un vaniteux et sot préjugé lorsqu'on le sépare de la simple honnêteté. Or celle-ci, chez un philosophe, comme on l’a également dit, consiste « à suivre l'esprit dans toutes les voies où il nous mène, fussent-elles les plus périlleuses, à ne tenir rien pour sacré auprès de la droiture de l'intelligence » (4). Nietzsche posséda cette qualité au plus haut degré.

Dans quelle mesure Nietzsche a-t-il été le produit et l'expression de son milieu et de son temps? On a voulu voir en lui le philosophe du nouvel Empire germain, de cette expansion soudaine de force matérielle comprimée et de vitalité latente cherchant une large issue. De même, a-t-on dit, que le pessimisme ironique de Schopenhauer trouva un bruyant écho en Allemagne et partout ailleurs en Europe, parce qu'il servit d’exutoire à la dépression morale qui s'était emparée des esprits à la suite des grandes cspérances avortées de 1848, de même l'optimisme un peu outré, voulu, et matérialiste au fond, de Nietzsche, sa défense ‘violente des droits supérieurs de la vie, la préséance qu'il semble vouloir accorder, sinon à l'instinct sur la raison, du moins à l’action sur la théorie pure, enfin son culte pour toutes les formes de la grandeur et de la puissance, tout cela ne fut que l'expression philosophique de la nouvelle mentalité allemande, lentement préparée par l’histoire totale du siècle et brusquement éclose après le coup de foudre de 1870.

Il y a lieu, je crois, d'élargir, d'amplifier ce jugement avant de reconnaître la part de vérité qu'il renferme. La philosophie de Nietzsche n'est pas le produit de la collaboration active de son tempérament mental avec celui du seul peuple allemand. Ses contemporains des autres pays de l'Europe ne sauraient, sans injustice, se voir exclus du partage. Dans la pensée et les œuvres de Nietzsche se reflètent, comme en un miroir, certains besoins intellectuels, cerlains sentiments moraux de notre époque tout entière,

Mais s’il en est ainsi, notre temps peut être rangé parmi les périodes les plus conscientes de l'histoire. Car Nietzsche s'élève avec une vivacité impérieuse, une pétulance qu'on a qualifiée de française, contre le mal qui ronge le siècle, qui mine la santé et diminue les forces des sociétés modernes. Il voit ce mal dans l’individualité affaiblie, l'esprit de troupe ou de caserne, la veulerie régnante, la lâcheté universelle devant la souffrance et même devant l'effort trop pénible. Il n'a pas assez de paroles de dédain pour l'animal domestiqué, la pièce de troupeau — das zahme Iausthier, ein Stück Herdenvieh — qu'est devenu l’homme à notre époque. Il éprouve à le contempler un haut-le-cœur, une sensation aiguë de . malaise; des émanations pestilentielles, assure-t-il, se dégagent de cet entassement de médiocrités démocratiques; et il finit par se boucher le nez en criant : De l'air! de l'air!

Ce cri me semble très significatif. C’est la seconde fois, dans l’espace de cent ans à peine, qu'on l'entend s'exhaler avec cette vigueur. Après le plaidoyer retentissant et passionné de Rousseau pour la saine

nature, les invectives de Nietzsche, son prêche virulent en faveur des coudées franches, du grand air pur et libre! Et chaque fois, une popularité considérable s'attache à la personne du prédicateur et récompense son initiative. C'est là, sans nul doute, un symptôme sérieux. Mais je n’en augure aucun mal pour l'avenir des sociétés européennes. Je pense, au contraire, que lorsqu'il se manifeste avec un peu de suite, ce signe marque un progrès, un pas en avant vers une socialité accrue ou plus intense. Dans l'engouement prolongé du public pour les déclamations de Jean-Jacques, dans la satisfaction et l’allégement visibles éprouvés par une foule de gens à la lecture des diatribes de Nietzsche, je ne vois qu'une protestation encore vague, mais qui se précisera tous les jours davantage, contre l'empirisme régnant en maître absolu dans les choses morales, dans les rapports sociaux. Or, l'empirisme — la place laissée libre aux rencontres ignorées et imprévues des événements — est sans doute plus proche de l'animalité primitive que la science qui élimine le hasard de tous les domaines de la pensée et de l’action.

Le non-naturel dans son acception littérale constilue une absurdité au moins aussi grande que le surnaturel. L'œuvre accomplie par la socialité et la mentalité humaines prolonge et achève l'œuvre commencée par la vitalité, comme celle-ci continue l’œuvre de la chimicité et ainsi de suite. Jamais rien ne se passe dans la société ou dans l'esprit à l'encontre des lois infrangibles de la société et de l'esprit. Et jamais non plus rien ne s’y passe à l'encontre des lois qui régissent les autres ordres de phénomènes. Cependant, nous employons couramment les mots de

hasard et d'artifice. Ces termes servent à ménager notre amour-propre, ils nous permettent de poursuivre à tâtons notre marche dans la nuit qui nous entoure, ils jouent pour nous le rôle du bâton de l'aveugle guidant ses pas incertains sur une route mal explorée. Mais, dans ces conditions, dénoncer le caractère artificiel des règles et des mœurs régnantes, c'est, en quelque sorte, avouer déjà la pauvreté des moyens et des remèdes empiriques auxquels recourt notre ignorance en matière sociale. Un tel aveu n’est pas nécessairement le fait d'un esprit réfractaire aux idées et aux méthodes scientifiques. Les sociologues auraient donc tort de répudier cette sorte de solidarité avec Rousseau et avec Nietzsche. « Les philistins de la science », selon une expression de celui-ci, ne doivent pas nous en imposer par leurs ineptes déclamations sur le respect dû aux produits de l'histoire. Les folies et les sottises des hommes s'expliquent, en dernière analyse, par le jeu des forces qui suscitent leurs actes sensés et leurs décisions raisonnables. Et il en est ainsi dans toutes les catégories de faits étudiés par la science : le fonctionnement régulier et le détraquement de nos organes relève d’une série identique de lois vitales; la succession des saisons ou des heures est imputable à la répétition des mêmes faits astronomiques, etc. Or si l’on n’ose pas nous demander de préférer les ténèbres de la nuit à la lumière du jour, ou d'aimer la maladie à l'égal de la santé, pourquoi exigerait-on de nous un équilibre impossible, une indifférence stupide entre le bien et le mal, la vertu et le crime, la vérité et le mensonge, la sottise et la raison (5)?

Nietzsche avait en horreur cette émotion perverse qui fleurit dans beaucoup d’âmes humaines et que les catéchismes moraux glorifient sous le nom d’humilité. Il éprouvait une profonde répugnance pour l'hypocrisie, la duplicité, le rabaissement de soi-même par la pensée, par le sentiment, par l'acte. Son esprit hautain ne tolérait les accommodements et les compromissions nulle part : ni dans la science, où le pharisaïsme s'était depuis longtemps bâti un nid chaud et douillet, ni dans la philosophie, où la restriction mentale et l’équivoque du verbe pénétrèrent par la voie scientifique, ni dans l’art qui devait fatalement refléter la double imposture de la connaissance et de la croyance, ni dans la vie el l'action journalières, où la triple félonie des savants, des philosophes et des esthètes introduisait autant de ferments de corruption et se transformait ellemême en sournoiserie, en oppression réciproque, en servilité quasi universelle. À cette montagne de mensonges accumulés par des siècles de vaines théories et de pratiques saugrenues, Nietzsche oppose ce qu'il

juge être la vérité unique, la vérité qui ne se peut mettre au pluriel, car elle contient et résume nécessairement toutes les autres. Il y voit le seul moyen qui s'offre aux hommes pour sortir de l'accul social où les poussa leur vaniteuse sottise, le remède suprême aux maux variés qui les accablent.

Certes, les hommes connaissent depuis longtemps cette vérité universelle. Elle les a maintes fois aveuglés par son éclat, si dur que les vues affaiblies ne le peuvent supporter. Les hommes, à vrai dire, ne l'ont jamais complètement oubliée. Maïs ils lui ont appliqué un autre nom, ils l'ont sévèrement distinguée des vérités les plus générales dans les sciences mathématiques, physico-chimiques, biologiques et même dans les sciences sociales. Ils l'ont rangée sous une étiquette particulière, dans une catégorie distincte de concepts abstraits, où ils lui donnèrent et continuent à lui donner le nom de liberté.

Nietzsche, à mon avis, saisit mieux que beaucoup d’autres penseurs contemporains le sens profond de l’idée de liberté et la vraie nature de la longue suite de phénomènes que ce mot sert à désigner. Je ne parle pas de la dure façon dont il exécuta ce vieux spectre métaphysique, le libre arbitre, concept qui n'avait plus qu’un souffle de vie, lorsque Nietzsche vint lui donner, par pure charité peut-être, le coup de grâce. Mais, par toute son activité de penseur et d'écrivain, le déterministe convaincu qu'était Nietzsche soulève et pose, en outre, un problème différent qui offre, surtout à notre époque, une importance sans égale : la question des rapports qui existent entre la science et la liberté.

En effet, plus on cherche à comprendre la pensée

intime de Nietzsche, telle qu'on la trouve exprimée soit dans sa théorie de la connaissance, soit dans son éthique, et plus on s'assure que sa philosophie tout entière semble avoir pour but principal de faire passer au premier plan, de mettre en relief une question des plus troublantes et qui, jugée par les critères habituels, doit même paraître étrange. Cette question se formule ainsi : la liberté absolue, sans bornes ni frein d'aucune sorte, ne remplace-t-elle pas avec avantage le savoir humain, toujours relatif et strictement limité? Et cette substitution ou subrogation ne constitue-t-elle pas la fin mystérieuse et ultime inconsciemment poursuivie par l'évolution intellectuelle et le perfectionnement moral de l'humanité?

Dévoilée par la pensée scrutatrice de Nietzsche, l'antinomie entre le savoir et la liberté offre, ce me semble, un intérêt des plus vifs aux yeux du philosophe. Cette opposition possède une valeur gnoséologique incontestable. Les untinomies jouent dans le développement et les progrès de la pensée philosophique un rôle en tous points pareil à celui que les hypothèses jouent dans le développement et les progrès des sciences. S'ilappartient au savant de vérifier, par tous les moyens possibles, les hypothèses qui naissent et se forment dans son domaine spécial, il appartient au philosophe de lever, de résoudre, à tout prix, les antinomies qui surgissent ettendent à se perpétuer dans le domaine de la pensée générale. L’hypothèse vérifiée cesse d'être une hypothèse, un obstacle qui arrête la marche du savant; et l’antinomie résolue cesse d’être une antinomie, un obstacle qui barre la route au philosophe. |

Par malheur, la philosophie de Nietzsche ne va pas

au-delà d’un contraste, en somme, fori vague, entre les concepts de liberté illimitée et de savoir relatif. Elle n’approfondit pas le problème que ses propres recherches critiques l'amenèrent à poser. Telle une mouche prise dans la toile d'une gigantesque araignée, la pensée inquiète de Nietzsche s’est longtemps débattue parmi les sophismes subtils que Kant avait réunis dans sa Critique de la raison pure. Elle déchira en maint endroit, elle cribla de trous le filet meurtrier. Mais elle ne put s’en tirer une bonne fois pour toutes. Nietzsche reste encore, sur une foule de points, le prisonnier des théories kantiennes de la connaissance.

Et pourtant, ou je me trompe fort, ou l’antinomie entre la liberté et la science doit pouvoir être résolue comme le furent toutes celles qui l'ont précédée, comme l'opposition du sujet à l'objet, du noumène au phénomène, de l'infini au fini, de l'univers à Dieu : au moyen, avec l'aide de la loi logique de l'identité des contraires surabstraits, des grands concepts génériques de l'esprit humain. Cette loi forme l'une des principales pierres d'assise qui soutiennent l'édifice du néo-positivisme, de la philosophie connue encore sous le nom de monisme logique.

Si l'on adopte le point de vue très élevé des adhérents de la nouvelle doctrine, il ne saurait plus être question, ni de suppléer le savoir par la liberté, ni, vice versa, de remplacer la liberté par le savoir; et cela, pour la raison très simple que ces deux notions n'en font qu'une, aux yeux du néo-positiviste. Il n°y a là, pour lui, que deux idées équivalentes, deux synonymes parfaits embrassant et signifiant la même somme de phénomènes.

Mais ce n'est pas tout. Même après avoir descendu les divers degrés de l'échelle idéale qui des plus hautes abstractions conduit à la réalité concrète, notre pensée se refuse obstinément à reconnaitre, entre l'idée de science et l’idée de liberté, une autre relation quelconque sauf celle qui relie, d’une façon manifeste et nécessaire, la cause à son effet. Or, il est à peine besoin de le dire, l'identité essentielle de la cause el de l'effet s'envisage déjà, par la plupart des logiciens et des philosophes modernes, comme une vérité appartenant à l'ordre axiomatique.

Qu'est-ce que la liberté pour le déterministe convaincu? Pas autre chose, assurément, que la force, le pouvoir exercés par l'esprit de l'homme soit sur la nature extérieure, soit sur lui-même, soit sur les esprits congénères en contact permanent avec lui. Et qu'est-ce que la connaissance qui, sous son aspect le plus général, sous sa forme scientifique, se conçoit comme un déterminisme rigoureux? N'est-elle pas la source directe, la cause originelle d’où découle toute force et toute puissance ? Or donc, s’il en est ainsi, le savoir et la liberté apparaissent comme deux brèves phases ou deux moments qui se touchent et se suivent d'une manière immédiate dans l’évolution d’un seul et même fait social. Aristote et ses commentateurs scolastiques auraient pu définir le savoir comme la liberté 1n potentia, et la liberté — comme le savoir in actu. Le dualisme, ce dernier rempart de la pensée religieuse et de la philosophie agnostique, doit tomber en sociologie, comme ils’'est déjà effondré en biologie, où, par exemple, la thèse naïve enseignant que l'âme se sépare de l’ensemble des fonclions cérébrales, qu’elle habile le corps comme nous fai-

sons d'un logis, a manifestement perdu son vieux prestige et son ancienne popularité.

L'histoire de l'humanité confirme notre thèse dans ses moindres détails. Elle prouve de la manière la plus concluante, par des millions d'exemples éclatants, que l'ignorance a toujours fatalement revêtu, dans les sociétés humaines, celte forme de faiblesse et de lâcheté qui s'appelle l'oppression, le despotisme; et que, par contre, toute augmentation du savoir a infailliblement entraîné avec soi, dans les mêmes groupes sociaux, un accroissement correspondant de la force ou de la puissance qui porte le nom de liberté. Mais les faits historiques établissent d'une façon non moins prégnante et péremptoire la réalité du courant contraire : l'esprit de servitude paralysant partout l'essor de la libre recherche, entravant toujours la marche conquérante de la raison, condamnant les hommes au croupissement dans la plus abjecte ignorance, et la liberté, principalement sous sa forme générale et élémentaire connue sous le nom de liberté publique, aboutissant à la floraison, au progrès rapide dans toutes les branches de la science. À cet égard, Nietzsche n'avait certes pas tort lorsqu'il affirmait que tout savant, grand ou petit, célèbre ou obscur, cachait inévitablement un révolutionnaire de l'espèce la plus dangereuse. Oui, sans doute; mais à un autre point de vue ïl n'est pas moins légitime de prétendre que tout révolutionnaire, s’il réussit à accroître, ne fût-ce que d'une parcelle infinitésimale, la somme de liberté qui existe dans le monde, apparaît déjà, par la seule nature des choses, comme un ouvrier et un constructeur de l'édifice scientifique.

On a chaudement disputé à Nietzsche le titre de philosophe. On a prétendu que son esprit chaotique était rebelle à toute vraie systématisation, à toute recherche de l'unité, à toute synthèse. Je ne m'attarderai pas à réfuter cette opinion injuste et préconçue qui s'appuie sur un idéal singulièrement étroit de la fonction philosophique. Nietzsche est tellement un . philosophe qu'à un certain point de vue on peut dire de son œuvre qu'elle s'offre comme l’antithèse vivante , de celle du savant. Mais il est philosophe selon l’ancienne signification du mot, alors que la philosophie ne se séparait pas de la science, immobilisée dans sa phase inchoalive et empirique, et de l’art qu'ellemême inspirait et dirigeait. Avec d’autres écrivains modernes, avec Renan, avec Guyau, par exemple, Nietzsche admet, à son tour, le vieux dogme de la supériorité de la sagesse sur le savoir, de « la Sagesse, dit-il, qui, sans se laisser abuser par les mirages trompeurs des sciences, fixe son regard sur l’image totale du monde ». L’éthique, plus particulièrement, se confond à ses yeux avec la philosophie à laquelle

incombe la tâche difficile d'examiner, de trier avec soin les principales valeurs sociales et morales, afin de fixer le rang qui leur appartient dans la hiérarchie universelle des choses.

À cet égard, Nietzsche reflète et résume l'état d’âme d'une foule de contemporains. Il est saisi par la même inquiétude quant aux résultats possibles du savoir humain à la fois matéricllement accru et jugé insuffisant, puisqu'il ne calme pas l’ardeur de connaître, puisqu'il souïfle, au contraire, sur cette flamme dévorante et permet à l'éternel besoin philosophique d’assumer encore une fois sa vieille forme religieuse. La philosophie, selon Nietzsche, a pour mission de créer ce qu'on appelle la culture. Elle est à la fois le juge de la vie et son réformateur. Le problème philosophique se réduit, en dernière analyse, à la poursuite d'un seul but : s'assurer du degré d’immutabilité ou de mutabilité qui appartient aux diverses catégories de choses, afin de pouvoir, en s'appuyant sur celte base, procéder à l’amélioration de la partie inconstante ou modifiable de. l'existence.

Les vrais philosophes, déclare Nietzsche, sont des maîtres et des législateurs. Ils disent : Ainsi sera-t-il! Ils déterminent d'avance les chemins où devra s'engager l'humanité, et les raisons qui l’empécheront de choisir d’autres routes. Leurs connaissances sont une « création », leur création est une « législation », leur passion de vérilé est une « volonté de puissance ». La philosophie construit l'univers à son image. Elle est une « tyrannie », une soif inassouvie de pouvoir, une tentative de créer à nouveau le monde en découvrant sa cause première. Le philosophe cest « l'homme nécessaire du lendemain et du surlen-

demain »; par contre, « l'idéal d'aujourd'hui » — voilà l'ennemi qu'il doit toujours combattre. Jusqu'à présent, dit encore Nietzsche, tous ces protecteurs extraordinaires de l'homme qu'on appelle des philosophes, se sont fait une stricte obligation d'être une sorte de « conscience impure » de leur époque. Le secret de leur force consista toujours à imaginer une « nouvelle grandeur » de l’homme et à chercher la voie inconnue qui y conduit. Le philosophe reste, par suite, sous le coup d’une « terrible responsabilité » ; sa conscience doit pouvoir soulever, sans plier sous la charge, le lourd fardeau du développement général de l'humanité. Seuls, les esprits puissants et suffisamment éclairés osent aborder la tâche superbe et difficile qui consiste à opposer aux vieilles lois et aux anciennes valeurs morales des lois et des valeurs nouvelles. Les philosophes donc sont des hommes qui vivent exclusivement pour l'avenir, des violateurs de sépulcres, des contempteurs ‘de la volonté des ancêtres et des siècles morts, des assassins du passé, des « tentateurs » des générations présentes, des « Césars » et des « despotes » du progrès (6)!

Il y a, dans ces idées de Nietzsche sur le rôle de la philosophie et des philosophes, une petite part de vérité à côté d'une grosse part d'erreur. Celle-ci consiste à ne pas vouloir admettre que la souveraineté réelle appartient, en dernière instance, à la science seule. Le savoir humain créa, à son image, les religions et les philosophies qui, ensuite, régnèrent sur le monde. Mais leur puissance la plus absolue ne fut jamais qu’un pouvoir par procuration ou délégation. Ces affreux tyrans — qui quelquefois étaient de simples tyranneaux — avaient un maître qui volontiers

restait dans la coulisse, n'aimant pas à parader aux yeux du populaire, mais qui néanmoins disposait de leur sort, tantôt leur donnant et tantôt leur ôtant l'investiture. Sous cette réserve — qui est essentielle — Nietzsche ne me semble pas avoir trop noirci son portrait du philosophe. Le caractère dominateur de toute croyance générale — religion ou philosophie, — sa tendance à despotiquement régner sur les esprits des hommes, est un fait incontestable. Si la science gouverne la: philosophie, la philosophie qui, d'ail-

mn —”

nourrit de sa moelle, la philosophie gouverne: le

monde. Le vrai serviteur et quelquefois l'esclave, .

malgré qu'il se proclame le maître, c’est toujours l'homme d'action.

D'autre part, Nietzsche qui ici se rapproche encore une fois de Guyau et sans doute aussi de Renan, de Carlyle, de Ruskine, de Tolstoï, de Flaubert et même d'Ibsen, est un véritable poète, un artiste de race. Il prise par-dessus tout les formes concrètes de la vie et il acclame avec joie tout ce qui ajoute à sa ” beauté, tout ce qui la rend plus intense. « S'il m'est démontré, s'écrie-t-il dans une page fameuse, que l'erreur et l'illusion peuvent servir au développement de la vie, je dirai « oui » à l'erreur et à l'illusion. S'il m'est démontré que les instincts qualifiés de « mauvais » par la morale actuelle — par exemple, la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l’humeur batailleuse — sont de nature à augmenter la vitalité de l’homme, je dirai « oui » au mal cet au péché. S'il m'est démontré que la souffrance concourt aussi bien que le plaisir à l'éducation du genre humain, je dirai « oui » à la souffrance. Au contraire,

je dirai « non » à tout ce qui diminue la vitalité de la plante humaine. Et si je découvre que la vérité, la verlu, le bien, en un mot toutes les valeurs révérées et respectées jusqu'à présent par les hommes, sont nuisibles à la vie, je dirai « non » à la science et à la morale. »

Pas n'est besoin d'insister sur la contradiction béante, pour ainsi dire, qui éclate à chaque ligne de cet énergique passage. En subordonnant ses affirmations et ses dénégations à l’unique condition : s'il m'est démontré, Nietzsche affirme et nie d'une haleine la primauté du savoir. L'illogisme saute aux yeux. |

Nietzsche resta toujours l'ennemi des systèmes. Se sentait-il incapable de jeter les bases d'une construction synthétique telle qu’il devait la rêver, glorieusement belle et forte, magnifique et grandiose ? Peut-être. Un très petit nombre d'idées forme le noyau autour duquel viennent se grouper les divers éléments constitutifs de ce qu’on nomme un système philosophique. Et ce qu'on prise le plus dans de telles constructions, leur unité -et l’harmonieuse convergence de toutes leurs parties, semble être en raison inverse de la complexité de ce cœur central. Une ou deux idées directrices, pourvu qu'elles soient de taille, suffisent le plus souvent à assurer la gloire, à faire la fortune d’une philosophie. Tout dépend des dimensions, pour ainsi dire, en largeur, en hauteur, en profondeur, des idées maîtresses. Or, le cerveau de Nietzsche, toujours en ébullition, inventif à l'excès, fertile en développements. de toutes sortes, extraordinairement riche en idées de détail, paraît avoir été plutôt réfractaire

aux hanlises de la conception prépondérante ou unique. Une seule fois, une de ces grandes idées fixes qui décident du sort d’un système, effleura de son aile puissante l'esprit de notre philosophe. La thèse foncièrement moniste du Retour éternel des choses traversa un instant, comme une lueur subite, sa pensée flottante. Cette idée, qui a une longue histoire, qui illumina plus d'un profond cerveau avant d’apparaître à celui de Nietzsche ainsi qu’un redoutable paradoxe, un terrible mystère dont la pleine révélation devait frapper de stupeur l’humanité et changer son destin, cette idée, d’où pouvait jaillir une grande doctrine systématique, resta chez Nietzsche à l'état de germe vague et obscur. En dépit de quelques velléités et de quelques préparatifs dans ce sens, il ne devint pas le grand prophète du « Retour éternel ». Les motifs par lesquels lui-même explique cet échec nous importent peu: il demeure toujours acquis que son superbe talent se montra jusqu'à la fin rebelle à l'unité de direction dont d’autres penseurs s'accommodèrent, et même facilement.

Mais si l'on ne peut comprendre Nietzsche dans l'auguste lignée des philosophes dont la sérénité olympienne tient à la hauteur des cimes où fréquente leur pensée, quelle place lui donnera-t-on parmi les sages de tous les siècles? Je laisse aux critiques professionnels le soin de décider ce point. Je pense avoir, personnellement, le droit de décliner le périlleux honneur d’une telle tâche. En effet, si certaines tendances générales et la partie critique de l'œuvre de Nietszche viennent parfois prêter appui à quelques-unes de mes conceptions favorites, la presque

totalité de ses vues positives et la plupart de ses théories heurtent d’une façon directe les thèses cardinales de mon propre enseignement philosophique. Je puis donc craindre, si je ne lui assigne qu'un rang secondaire parmi les philosophes, de commettre involontairement, à son égard, une véritable injustice. Qu'il me suffise, par suite, de déclarer — car je le crois très sincèrement — que Nietzsche est l'un des plus nobles et des plus sympathiques penseurs de notre époque. Il nous attire par les nombreuses vérités de détail qu’il découvre et qu'il revêt d’images splendides, et il nous charme presque autant par ses erreurs et ses contradictions qui sont singulièrement suggestives, qui toujours nous frappent comme la confession loyale d’une conscience, jamais comme la parade satisfaite d’une vaniteuse ambition (7).

Du reste si, sans se préoccuper de classer Nietzsche parmi ses pairs, on voulait néanmoins faire ressortir le trait le plus caractéristique de sa philosophie, ou formuler la règle générale à laquelle sa pensée chatoyante — des plus beaux reflets du prisme intellectuel — semble spontanément se soumettre, on devrait, croyons-nous, présenter Nietzsche comme le philosophe de la contrariété immanente, pour ainsi dire, de l’antithèse fièrement campée en face de la thèse et n’aboutissant qu'à de rares intervalles et presque par hasard à l'union des contraires, à la synthèse, au monisme logique. Tout schématisme conceptuel apparaît à Nietzsche comme une habileté de l'esprit qui dénonce, précisément parce qu’elle cherche à la cacher, sa faiblesse ou sa lâcheté. Par suite, chez lui, le processus logique de l’identifica-

tion des contraires surabstraits ne se développe jamais jusqu’au bout. Delà vient, peut-être, ce caractère d’'immaturité et de jeune pétulance qui distingue sa philosophie et que remarquèrent déjà quelques bons observateurs. Par suite aussi, son monisme reste rudimentaire; il ne s'élève jamais bien haut; il a les ailes coupées, comme celui de Comte; il est de la même qualité inférieure, il pactise encore avec le vieil anthropomorphisme, il est humain, trop humain...

Nietzsche ne cherche pas à identifier d’une façon formelle ou logique les quelques abstractions ultimes qui, chez lui, comme chez tous les philosophes, représentent la variété infinie des phénomènes sensibles. Il se plaît, au contraire, à contraster violemment entre eux de tels concepts, il les lance avec fracas les uns contre les autres. Cependant, de ce heurt, de ce ehoc jaillissent, non pas la contradiction et la diversité acerbes — à quoi s’attendent toujours les esprits médiocres, — mais l'harmonie et l'unité. L'opposition n'est-elle pas, en définitive, un simple mode ou une forme de la comparaison?

Quoi qu’il en soit, au rebours de la plupart des grands logiciens, Nietzsche n'aborde pas la tâche qui a pour but de saisir, au milieu de la diversité variable des choses, l'unité foncière des aboutissements suprêmes de la pensée. Il semble dédaigner ce qu'il considère — sans doute à tort — comme un simple jeu dialectique de l'esprit. Mais ici, comme partout ailleurs, l'esprit prend sa juste revanche, et, à défaut du philosophe, c’est sa philosophie qui va se charger du soin de concilier les antinomies, de lever les contradictions.

Presque toutes les vues théoriques de Nietzsche nous apportent celte surprise : elles se résolvent finalement en leurs contraires, elles contribuent au triomphe des idées et des thèses qui, à la première impression, semblaient devoir les exclure.

Nietzsche, qui recommande la dureté envers soimême et les autres, qui fulmine contre la pitié, la charité, les formes basses et vulgaires de l'amour du prochain, se révèle, en fin de compte, comme l’altruiste le plus ardent de toute notre époque. Ce qui, dans son cas, à fait illusion, ce qui a pu le faire prendre pourun égotisteintransigeant, c’est que son altruisme monte déjà au-dessus du niveau ordinaire atteint par la morale antique, réaffirmé avec tant d'éclat par la morale chrétienne, c’est qu'il transgresse la ligne où s'arrête de nos jours, un peu confuse et désorientée, la morale laïque ou incrédule des soidisant libres penseurs. « Tant que, dit Nietzsche dans Par delà le Bien et le Mal, l'utilité dominante dans les appréciations de valeur morale est seule l'utilité de troupeau, tant que le regard est uniquement tourné vers le maintien de la communauté, que l’immoralité est exactement, exclusivement cherchée dans ce qui paraît dangereux à l'existence de la communauté, il ne pourra pas y avoir de morale altruiste. » — « L'État, avait déjà dit Schopenhauer, est le chef-d'œuvre de l’égoïsme humain. » Mais l'État n'est point qu'un corps inerte, il a une âme que nos contemporains ne se fatiguent pas de porter aux nues sous le nom de solidarité. Or, celle-ci est, pour Nietzsche, le vieux lien social, tissu surtout par l'intérêt personnel, par la crainte des représailles d'autrui. Il n'est pas éloigné d'y voir un principe

de servitude. Et son altruisme, à lui, tend déjà à dépasser la seule solidarité sociale, le simple égoïsme communautaire.

D'autre part, Nietzsche, ce fougueux pessimiste qui maudit la conscience du mal universel bien plus encore que le mal en soi, ne se découvre-t-il point par ailleurs comme l’optimiste le plus convaincu, un amoureux passionné de la vie quand méme? Il n’hésite pas une seule minute à mettre dans la bouche de l'homme le plus hideux et le plus infortuné parlant à la mort cette apostrophe mémorable : « Est-ce la vie? Alors, encore une fois! »

Enfin cet autoritaire, cet inventeur du « pathos de la distance », ce contempteur du vil troupeau humain, ce critique sévère des socialistes et des anarchistes militants est, au fond, tout bien considéré, un révolutionnaire et un démocrate de haute race, un libérateur des foules misérables. Ses adversaires ne s’y trompent point : ne l’accusent-ils pas, tantôt d'avoir « emprunté aux doctrines anarchistes la base même de sa philosophie », et Lantôl d’avoir « fourni aux nihilistes russes comme aux anarchistes belges, italiens, espagnols, français, anglais et américains, le meilleur argument à opposer à l'inertie gouvernementale dont ils se plaignent : celui de la force »? (8)

Ce que Nietzsche attend, ce qu’ilexige, au besoin, de l'avenir avec la fougue qui le caractérise, c’est l'élévation de chacun et de tous, c’est l’aristocralisalion de la foule. La contradiction apparente qui semble exister entre ces termes, ne l'impressionne pas outre mesure. Son précurseur direct, Carlyle, était déjà du même avis. Ne dit-il pas quelque part : « Je vois se préparer le plus béni des résultats : non

pas l'abolition du culte des héros, mais l’avénement de tout un monde de héros. Car si héros signifie homme sincère, pourquoi chacun de nous ne peut-il être un héros? » Chacun de nous peut également devenir un aristocrate et un maitre. Il ne s’agit pas, bien entendu, de la royauté fainéante du suffrage universel. Aujourd’hui, la prééminence appartient à quiconque sort d'une classe sociale jugée inférieure pour entrer dans une classe estimée supérièure. Mais abolissez la classe, ou plutôt extirpez l'esprit de classe qui est la forme historique de l’esprit de servitude, et vous instituez du même coup la maitrise universelle. Nietzsche tenant aux foules humaines ce langage: « Nicht nur fort sollt Ihr euch pflanzen, sondern hinauf! — Ne songez pas seulement à vous étendre, mais à vous élever », ce Nietzsche ne fut pas l’antidémocrate et l’antisocialiste qu'on nous dépeint d'habitude. S'il a été l’ennemi du peuple, ce fut à la façon du héros du célèbre drame d’Ibsen. Mais son socialisme ressemble beaucoup à son altruisme : tous deux dépassent le niveau établi par l'histoire, par le pays des ancêtres, par la silencieuse patrie des morts, tous deux sont déjà tournés vers le vaste pays des enfants, comme Nietzsche appelle, d’une façon exquise, l'avenir inconnu. |

Le même fait se reproduit dans les sphères pures de l’idée, dans la théorie nietzschéenne de la connaissance, par exemple. Nietzsche y est visiblement « agnosticiste » par dépit de ne pouvoir être aussi « gnosticiste » qu’il l'eût désiré; et ces deux tendances se combattent chez lui d’une façon permanente. Il est illusionniste, par excès de réalisme. Outrancier,

nerveux, brise-obstacle et quelquefois brise-raison, son amour pour la vérité le conduit à la célèbre théorie du non-vrai comme condition de vie; et la même passion lui inspire ses attaques contre la science inadéquate à sa grande tâche et si souvent infidèle à cette noble maxime qui fut la règle de sa propre conduite : « Il ne faut jamais se demander si une vérité est utile, si elle peut devenir pour quelqu'un une destinée » (9). Il y a, cachée sous les blasphèmes de Nictzsche, une faim inassouvie de certitude; on s’en rend facilement compte en comparant les plus féroces sorties contre la science de ce penseur libre de tout préjugé théologique aux froides dissertations sur le même sujet d’un esprit comme celui de M. Brunetière, par exemple, qui de son plein gré tendit le dos à l’ancien bât religieux. Enfin, les mêmes remarques s'appliquent à ce qu'on a appelé le nihilisme moral de Nietzsche. La foule des esprits médiocres et des consciences apeurées ne lui pardonne pas son attitude irrespectueuse vis-à-vis des textes et des prétextes, des grandes règles d'or et des idoles adulées de la morale courante. Or, loin d’être un indice d'indifférence en matière morale, les négations de Nietzsche témoignent d’un désir brûlant de moralité supérieure. Personne, sauf peutêtre Spinoza — mais Spinoza demeure extérieurement calme et objectif, — n'aima le Bien avec cette véhémence et ne détesta le Mal aussi fougueusement. Il lui arrive, il est vrai, de glorifier, en termes magnifiques, les vaniteux et les méchants; mais, loin d'y être poussé par la froide considération de l'intérêt du spectateur curieux, de l'amateur des drames ‘corsés de la vie, comme l'ont cru et dit ses disciples

trompés par son ironie transcendante, il le fait parce qu'il attend (et avec combien de raison!) du mal immédiat que produira parmi les hommes l'action vaniteuse et méchante, la germination d’un Bien nouveau, inconnu, de beaucoup supérieur au Bien actuel.

Ses nombreuses et spirituelles sorties sur l'égalité et la justice offrent un caractère analogue. Leur vrai sens se dévoile quand on les confronte aux attaques modernes contre les trois bêtes noires de l’'Apocalypse anarchiste : la famille, la propriété et l'État. Car on peut penser ce qu’on veut sur la nécessité de ces institutious, hier encore divines, aujourd'hui humaines, il est certain que leur sort futur dépend entièrement des modifications qu’on aura le ferme courage et la volonté éclairée de leur faire subir. Si on veut vraiment que demain ne les voie pas descendre d’un nouveau degré dans l'échelle des valeurs morales, si on veut qu'elles ne deviennent pas sous-humaines au sens direct de ce mot, il faudra bien faire en sorte que la famille cesse enfin, et pour tout de bon, d'être une servitude et une prostitution légales, la propriété — un accaparement dolosif et un vol, et l'État — la domination exclusive, et préjudiciable à l'intérêt de tous, d'une classe unique de citoyens : Quid civilalis remota justitia, nisi magna latrocinia, une énorme caverne de brigands, ainsi que l'enseignait déjà saint Augustin!

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