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Un demi-siècle à peu près avant la publication des travaux de Nietzsche, un autre noble esprit, Gaspard Schmidt, plus connu sous le nom pseudonymique de Max Stirner, avait déjà, dans un isolement, unc solitude complète, poussé le même strident cri d'alarme. Quatre ans avant la secousse prémonitoire de février 1848, un petit volume portant ce titre : L'Unique et sa propriété, fut jeté en pâture à l'indifférence du monde, à l'incompréhension générale. Parmi le petit nombre de ceux qui le lurent, personne, pas même Feuerbach qui y était nominativement attaqué, ne démêla bien ni la vraie pensée, ni les généreuses intentions de l'auteur. Les plus bienveil- Jants Le traitèrent de fou. Il mourut quelques années plus tard à Berlin, dans l'oubli et la misère.
Nietzsche ne semble avoir jamais entendu le nom : de Stirner; c'est là un fait d'autant plus digne d'être noté que, malgré les nombreuses et importantes différences d'opinions qui séparent les deux moralistes, et l’incontestable supériorité du dernier venu, un même élan hardi et lumineux les porte à devancer
leur époque, un même grand souffle d'humanité future les inspire. Dans l'évolution générale des idées, l'œuvre de Stirner représente l'embryon encore informe, et celle de Nietzsche, le germe venu à terme, complètement et superbement éclos.
| « Rien n'est vrai, tout est permis », paroles fati- . diques échappant aux lèvres de Nietzsche après avoir hanté le cerveau de Stirner qui ne les prononce pas encore! Et paroles qui résument, à elles seules, la pensée profonde de ces deux esprits de même race, et tout l'effort pénible que sa gestation et son expression coûtèrent à l’un d'eux!
Rien n'est vrai, toul est permis, double solution de l'énigme rationnelle et de l'énigme morale, double affirmation, tranchante comme le fil d’un couteau bien aiguisé! Mais n'est-ce pas là, aux mains de l'inconsciente folie, l'instrument qui va servir à assassiner la logique, à égorger la morale? Et comment ferons-nous ensuite pour vivre sans ces deux grandes choses, sans la croyance à la vérité et sans l'illusion de la justice? Cette perspective pouvait glacer d'’effroi les âmes les plus courageuses. Mais la peur est une conseillère détestable. Elle paralyse nos facultés discriminatives, elle fausse notre jugement, elle réveille en nous l'animal primitif et ses féroces instincts de conservation à tout prix. Écoutez les clameurs de haro qui saluent Nietzsche du titre d'Antechrist et qui dénoncent sa brève et incisive formule libératrice comme le grand cri de triomphe de la pure démence, sinon de l'immoralilé sans bornes! Or, loin d’outrager la logique, cette formule se présente comme la revendication suprême des droits de la raison, comme la condition nécessaire
de son usage le plus parfait; et loin d’abolir la morale, elle concourt à l'instituer, à l'établir sur une base scientifique.
L'humanité ressemble à ces personnes moyennes et sages qui voient d'un mauvais œil tout ce qui peut troubler leur repos et déranger leurs habitudes, tout ce qui menace de changer le cours accoutumé de leurs pensées banales, de leurs sentiments étroits. Les plus grands parmi les philosophes en firent, à leurs dépens, la triste expérience. Ce n'est point faute de bonne volonté que les contemporains du très prudent Descartes, du doux et patient Spinoza ne les accusèrent pas d’avoir été les pères spirituels des pires doctrines anarchistes. Mais les éloges que ces deux penseurs ont récoltés, de leur vivant, l’un pour ses théories mécanistes et son apologie du doute universel, l'autre, pour sa construction géométrique de la morale, ne furent jamais bien excessifs. Aujourd'hui on leur tresse de fastueuses couronnes. La même aventure, soyons-en assurés, arrivera tôt ou tard à Stirner et à Nietzsche. Leurs conceptions en apparence les plus étranges nous deviendront familières. Certaines de leurs prévisions se changeront en faits réalisés. Nous admirerons leur clairvoyance. Leur prétendu orgueil nous frappera comme une belle modestie. Nous honorerons leur courage de précurseurs et de premiers pionniers. Nous ne leur chercherons pas de chicanes futiles. Nous ne nous voilerons plus pharisaïquement la face devant leurs mots de combat. Nous saisirons le sens simple et direct de ces vocables. Nous ne chercherons pas midi à quatorze heures. Mais appliquant à l'étude des lois de la connaissance la féconde méthode du doute
hyperbolique de Descartes, nous dirons avec celui-ci, bien plus encore qu'avec Stirner et Nietzsche : /?ien n'est vrai. Et lorsque nous voudrons, à notre tour, faire bénéficier la nouvelle science morale de l’excellent principe méthodologique de la table rase, nous commencerons nécessairement par y poser l’axiome nietzschéen : Tout est permis.
Non, vraiment, je ne crois pas que la postérité oublie un jour les services exceptionnels rendus par ‘ Stirner et Nietzsche à la cause de la pensée et de la recherche libres. Elle se souviendra surtout de Nietzsche qui, s'il ne put devenir lui-même le Christophe Colomb du nouveau monde moral, ne douta du moins jamais du sort réservé par l'avenir à la noble entreprise, et ne cessa point de batlre le rappel des hommes de courage et de bonne volonté.
« Montez sur vos vaisseaux », s'écrie-t-il dans sa Gaie Science qui parut en 1882. « Ce qui nous est nécessaire, c'est une nouvelle Justice! Et une nouvelle libération! Et de nouveaux philosophes! La terre morale est ronde, elle aussi. Et la terre morale a aussi ses antipodes. Et les antipodes ont aussi leur droit à l'existence ! Il y a encore un monde nouveau à découvrir, et même plus d’un! A vos navires, à vos bords, philosophes! » (10)
Le philosophe Nietzsche est en même temps un sociologue, comme les philosophes Descartes et Leibnitz étaient en même temps des mathématiciens, comme le philosophe Kant était, à ses heures, un astronome. La part du spécialiste est même peut-être chez Nietzsche plus considérable et plus importante que celle du métaphysicien. Mais que l’on puisse le dire, que l’on puisse qualifier de sociologiques les dissertations purement morales de Nietzsche, voilà un Signe non équivoque des temps, une preuve cerlaine que des.changements graves se sont peu à peu accomplis dans la mentalité scientifique des générations actuelles. Un siècle plus tôt, on aurait rejeté comme ridiculement inadmissible l'hypothèse d’une séparation sévère entre la morale et la haute métaphysique; aujourd'hui, c’est leur alliance étroite et l'antique dépendance de la première envers la seconde qui troublent la raison du penseur et blessent la conscience du savant. Et le sociologue apparait déjà nettement derrière le moraliste théoricien appliquant à l'étude de la vertu et du vice les méthodes habituelles du savoir expérimental.
Quelle idée Nietzsche se fait-il des phénomènes moraux et de la meilleure façon d'arriver à leur connaissance ? On peut l'expliquer en très peu de mots. Il y à, pense-t-il, autant de morales différentes qu'il y a de types divers de conduites. Une morale est une activité sociale coutumière, traditionnelle, imitatrice, rien de moins et rien de plus. Les lignes de conduite .les mieux adaptées aux circonstances, les plus prévoyantes, celles qui allient dans de justes proportions l'audace à la prudence, en un mot, les morales fortes se conservent, perdurent, traversent les âges, imposent aux lignes de conduite moins richement douées, aux morales faibles, écloses soit à l’intérieur du même groupe humain, soit dans les groupes avoisinants, leurs manières d’être, leurs modalités propres, leurs critères du bien et du mal. Le bien est tout ce qui favorise l’activité coutumière, ce qui la rend puissante, ou plutôt ce qui la rendait telle autrefois; car le bien est toujours une forme antique — et souvent déjà périmée — de la Force. « Comme une coquille, dit à ce propos un disciple français de Nietzsche, témoigne qu'un animal vivant la forma naguère pour s’y créer une demeure et une forteresse, tout concept de Bien témoigne qu'une activité forte s’y complut naguère, y trouva sa Joie et sa force. » Le même auteur ajoute en guise de conclusion : « La force seule décide du bien. Le concept du bien est intérieur au concept de la force; il en relève expressément et tient de lui tout ce qu'il vaut. La force est l'ancêtre qui transmet au bien l'héritage de sa noblesse, le titre qu'elle sut acquérir. »
Ce que je pense de cette conception de la morale? Elle me paraît très honnête, très franche, très loyale.
Nietzsche était convaincu de sa vérité objective : elle est donc au moins subjectivement vraie.
C'est une protestation contre l'éternelle hypocrisie de la bêtise et de l'ignorance, protestation qui voudrait être raisonnée, sévèrement logique et qui finit, malgré tout, en un grand cri de douleur, presque de désespoir, arraché par le spectacle de la bassesse morale ambiante à une conscience droite et fière.
Vous nous assourdissez par vos plaintes, semble vouloir dire aux hommes Nietzsche, par vos lamentations roulant sans cesse sur ce thème, que le Mal domine le Bien, que le Vice prévaut sur la Vertu, que la Force piétine le Droit! Or, qu'est-ce que votre Bien, qu'est-ce que votre Vertu, qu'est-ce que votre Droit? Autant de formes anciennes — et souvent archaïques, terriblement usées et démodées — de cette même Force contre les manifestations plus récentes de laquelle vous élevez vos clameurs, absurdes à ce point qu'elles en deviennent ridicules. Adorateurs inconscients de la Force sous toutes ses faces, sous ses aspects les plus inattendus, quelle mouche soudain vous pique et vous incite à blasphémer votre Idole, à l’accabler de vos injures, à la couvrir de boue? Si une telle inconséquence est humaine, trop humaine, combattez sans pitié l'homme en vous et devenez durs, devenez surhumains. Ne restez pas. comme les Juifs, obstinément attachés à Jéhovah, et ne reniez pas, par crainte de lui déplaire, le Dieu nouveau. Bandez vos muscles et vos nerfs, prenez votre élan, dépassez sans cesse vos premiers buts, surpassez-vous. Changez, soyez autres : telle est la loi suprême de votre destinée. Haut les esprits et les cœurs! Il s'agit de créer, à la place des
vieilles valeurs morales rapiécées et qui s'en vont en loques, des valeurs plus solides et plus résistantes, un autre Bien, une autre Vertu, un autre Droit! Il s’agit, en vérité, ici encore, de dresser une force contre une force, — la victoire, le dernier mot demeurant toujours à la force supérieure.
Ce mot de force offusque les faibles, les impuis- . sants qui entre eux se donnent volontiers le titre de délicats : ceux-là voudraient peut-être que la force supérieure produisit des résultats moindres que ceux effectués par la force inférieure! Mais un tel miracle ne s'est jamais vu et ne se verra jamais. Seuls, les esprits dont la vue courte ou trouble n’embrasse qu'un horizon des plus étroits, peuvent trouver quelque avantage à confondre les différents degrés de la hiérarchie impeccable des forces. C'est ainsi, par exemple, que le vulgaire substitue constamment le physique au moral et vice versa, comme si ces deux modalités de la force une et indivisible n'avaient pas entre elles des rapports de subordination nécessaires, scientifiquement déterminés ou déterminables. D'ailleurs, dans l’histoire vraiment humaine, la force physique ou plutôt physiologique reste aux ordres de la force morale qui la commande; il ne saurait donc y être question, en dernière analyse, que d’un conflit entre forces surorganiques.
Dans cette lutte, le mal peut — et même facilement — l'emporter sur le bien : la haine, par exemple, sur l’amour ou la pitié. Mais ce triomphe du mal s'explique de diverses façons. Tantôt certains mouvements de l'âme, soit l'amour et la pitié, auront été, quantitativement ou qualitativement, plus faibles que les mouvements en sens inverse, soit la haine et
la cruauté. Dans ces conditions, pour déplacer la victoire, il eût fallu, de toute nécessité, renforcer la première série de motifs ou diminuer l'intensité de la seconde. Et tantôt — et c’est peut-être le cas le plus fréquent, c'est surtout celui que Nietzsche eut le grand mérite d’avoir été le premier à mettre en lumière — les motifs et les actes que nous persistons à placer sous le signe du Bien et de la Vertu, n'auront été qu'une expression ancienne de la Force, indifféremment bonne ou mauvaise. Révérés naguère
sous ce même signe, de tels mobiles — l'amour jaloux et exclusif, par exemple, ou les satisfactions mesquinement égoïsles de la charité —- viennent
aujourd’hui, par suite de nos connaissances psychologiques et sociologiques accrues, se ranger d'euxmêmes sous le signe opposé du Vice et du Mal. Mais comment, alors, oser parler d’une victoire du mal sur le bien? Il ne peut s'agir, tout au plus, que de l'avantage remporté par une forme particulière du mal sur une autre. D'autre part, il nous arrive souvent, par pure inertie intellectuelle ou affective, de continuer à qualifier comme mal l'espèce de fôrce qui portait cette étiquette dans le passé, sans prendre garde que les motifs et les actes ainsi désignés pourraient déjà, grâce aux progrès de nos connaissances psychologiques et sociales, s’apprécier aujourd’hui d'une manière diamétralement différente. Tel serait peut-être, pour ne pas aller chercher bien loin un exemple, le cas de certaines revendications socialistes ou même anarchistes que la conscience de la majorité * des hommes ne cesse de repousser en les jugeant d'une façon aussi absurde que sévère.
Nietzsche est l’homme de toutes les audaces, parce
qu'il est l’homme de tous les progrès. C'est, à ma connaissance, avec Spinoza, l'un des plus fervents amoureux de la perfection sous toutes ses formes. Mais parmi les changements qu'il appelle de ses vœux, qu'il signale comme réalisables, il y en a un qui mérite une mention particulière. Nietzsche demande que le vrai sage, que l'inventeur de valeurs inédites jette enfin le masque d'humilité sérieuse, de tranquille résignation, de respect pour les choses qui ont duré longtemps et les institutions qui existent encore, masque qui lui donnait un faux air d’ascète et de conservateur; — et quil s’avoue pétulant, altier, impérieux, joyeux de vivre, franchement révolutionnaire — ce qu'il est de sa nature. Cette sorte d'hypocrisie pouvait être utile aux premiers pionniers de la pensée contemplative et novatrice, alors que le savoir humain, en proie aux pires suspicions de la barbarie remuante el active, était presque obligé de ramper à genoux pour se frayer une voie étroite, angusta via. Mais devenue une simple survivance historique, une telle sauvegarde ne peut qu'avilir de nos jours ceux qui prétendraient en faire usage. Selon Nietzsche, quand on brigue l'honneur d’apporter aux hommes un nouvel évangile, il ne faut pas s’abaisser à leur faire accroire que ce dernier confirme l'Ancien Testament; il faut, au contraire, les avertir en toute loyauté que la vérité morale est, comme la vérité logique, toujours une et jamais double.
Quoi qu'il en soit, du reste, le monde entendit la voix qui, il y a deux siècles, avec Spinoza, il y a un demi-siècle, avec Stirner, clamait encore dans le désert. Il ne resta pas sourd à l'appel éloquent de
Nietzsche. Il fit même, semble-t-il, très bon accueil au formidable cri de guerre poussé par ce philosophe militant. Tout cela indique, à mon avis, que ce qu'on a appelé : « l'angoisse nietzschéenne », loin d'être un fait isolé ou unique, constitue déjà un état d'âme assez répandu. Tout cela témoigne que les temps sont proches, que nous sommes en pleine crise morale, que le siècle de la sociologie n’a pas pensé, réfléchi et travaillé en vain, que l'éthique traditionnelle, de même que les autres formes du pur empirisme, dans la science, dans la philosophie, dans l’art et jusque dans la pratique, est très gravement atteinte. Tout cela prouve enfin que Nietzsche n'avait peut-être pas tort d'annoncer « la mort de la morale », de la morale chrétienne aussi bien que de l'éthique utilitaire, comme « le spectacle grandiose en cent actes » qui tiendra l'affiche pendant les deux prochains siècles d'histoire européenne, « spectacle terrifiant entre tous, ajoute-t-il, et peut-être fécond entre tous, aussi, en magnifiques espoirs ».
Je ne veux pas faire ici de parallèle — la tâche serait trop facile, en vérité — entre Nietzsche, ce Bismarck de la Morale, et Bismarck, ce Nietzsche de la Politique, c'est-à-dire, ainsi quon commence déjà à l’'admettre aujourd'hui, de la technologie, de la technique morale. Mais je ne crois pas me tromper beaucoup en affirmant que le Praticien fut, comme le Théoricien, fortement marqué par l’aile puissante du temps. Berlin, Greifswald et Gæœttingue, Kant et Hegel, Comte et Schopenhauer, Darwin et Spencer, Helmholtz et Pasteur, les découvertes de la biologie et de la chimie, les miracles de la mécanique et de la physique, maints effluves de tout cela ont sans doute pénétré sous l'épaisse boîte crânienne du Poméranien. Ces diverses influences n'y déchaïînèrent point la fougueuse tempête, la grandiose ébullition d'idées et d'images dont le noble cerveau de Nietzsche nous donna l'inoubliable spectacle. Tout le splendide rayonnement du génie moderne laissa Bismarck froid et calme, matériel et obstiné. Mais il déposa dans son esprit — qui fut peut-être moins grossier qu’on
ne le pense — les germes du même scepticisme, pour ne pas dire du même profond mépris, à l'égard des anciennes idoles adorées par le commun des hommes. Le politique et le sociologue se rencontrèrent en un tournant où leurs routes se rejoignaient et où chacun d'eux trouva aussitôt de nombreux disciples, ce qui nous induit à croire qu'il s'agissait là d’un sentiment mal exprimé encore, mais déjà vaguement ressenti par les foules. Je veux parler de l'opinion qui taxe de terriblement surfaites les vieilles valeurs morales, qui les envisage comme une sorte de monnaie conventionnelle et fiduciaire dont le cours baisse rapidement et peut, si rien ne s’y oppose, atteindre zéro. Nietzsche et Bismarck, les deux antechrists, comme se plaisent à les appeler certaines âmes peureuses, fascinées par le passé qu'elles se représentent sous des couleurs essentiellement fausses, et lâches devant l'avenir qu'elles identifient avec le gros et noir nuage qui s'avance menaçant au-dessus de leurs têtes, — ces deux hommes, si différents à tant de titres et pourtant si semblables, sont sûrement des précurseurs; et les doctrines de l’un comme les actes de l’autre sont des signes, des symptômes auxquels un esprit réfléchi attachera la plus grande importance. La comparaison avec l’Antechrist que je viens de rappeler n'est pas si folle qu'elle le paraît au premier abord. Il s’agit, en vérité, de la fin d'un monde — du monde moral de nos ancêtres, et d’un jugement qui, sans être le dernier, sera néanmoins quasi universe] et très décisif. Il portera sur toutes les valeurs morales connues, parmi lesquelles il fera un triage, qu'il départira en deux grandes catégories : les évaluations rationnelles, objectives, nécessairement des-
tinées à survivre, et les évaluations sentimentales, subjectives, fatalement condamnées à disparaître.
Certes, ce n'est pas la première fois dans l’histoire que les sociétés humaines procèdent à de telles revisions de leurs idées sur le bien et le mal, et les crises morales sont un phénomène qui se répète et qui fut souvent décrit. Mais la gravité de la crise subie de nos jours par l'humanité européenne semble exceptionnelle, non seulement parce que ce terrible choc frappe une culture qui laisse loin derrière elle tous les types de civilisation connus, mais encore et surtout parce qu'il coïncide avec un événement qui, malgré son caractère de pure intellectualité, possède une portée pratique immense. Je veux parler de la constitution, sur la base déjà affermie de la science des phénomènes vitaux, d’une science des faits sociaux définitivement soustraite au joug des conceptions philosophiques et, à plus forte raison, des idées religieuses. C'est là un fait considérable qui ne peut pas ne point retenir puissamment dans la sphère de nos évaluations morales.
Pour ma part, je crois que la constitution — le passage de l'enfance à la maturité, à l’âge de raison — de toutes les sciences, depuis la physique jusqu'à la biologie, fut régulièrement accompagnée d’une crise morale, d’une nouvelle évaluation des rapports nécessaires entre Les hommes, d'une interprétation modifiée des signes du bien et du mal. C'est ainsi que la morale, malgré son empirisme manifeste et profond, a marché, a évolué, a changé sans cesse; Jamais, quoi qu'on puisse dire, et les conditions indiquées plus haut (le progrès des sciences) étant présentes, elle n’est restée stationnaire. Par
contre, elle se dessécha, elle se pétrifia en des formes archaïques et souvent grotesques partout où le mouvement scientifique s'est trouvé arrêté, pour une raison ou pour une autre; d'où je conclus que la stagnation morale est l'effet, la conséquence inévitable de la stagnation mentale et. plus particulièrement, de limmobilité scientifique. Et pour en revenir à l’agitation profonde qui a envahi, de nos jours, les connaissances sociales, comment ne pas voir que si ce mouvement tient ce qu'il promet, si la sociologie se constitue à l'exemple ou sur le modèle des sciences qui la précédèrent dans l'évolution générale du savoir humain, ce ne seront plus des réformes partielles qui en surgiront, mais une grande, une radicale, une formidable révolution, un bouleversement total de nos concepts moraux, un cataclysme qui ébranlera l'antique citadelle sociale jusque dans ses ma fundamenta et jettera à bas plus d'une muraille chinoise, plus d’une cloison gênante, plus d’une lourde et laide construction interceptant l'air et la lumière.
Voilà pourquoij'honore,j'admire etj'aime Nietzsche. Voilà pourquoi sa brusque renommée, sa popularité rapide m'ont réjoui le cœur. Je les eusse voulues plus pures encore et plus parfaites. Je vois en lui l’Assainisseur public, le Fossoyeur diligent qui creuse — sans compter ses coups de bêche — la tombe où iront s’ensevelir Iles dépouilles mortelles d’un monde entré en agonie. C'est là une tâche pénible et dont on ne se charge pas volontiers. Nietzsche, qui ne recula pas devant elle, qui l'accomplit jusqu'au bout, poussé sans doute par ce même sentiment du devoir qu'il a tant raillé, mérite, à ce titre seul, toute notre reconnaissance. Une classe de savants, surtout, lui
doit vouer une profonde gratitude : ce sont les sociologues, appelés par le caractère même de leurs travaux à revoir et à corriger les jugements empiriques et traditionnels des hommes soit sur la nature des liens qui les unissent en sociétés, soit sur la valeur des actes humains qui concourent à resserrer ces liens ou à les relâcher. Nietzsche est et restera longtemps encore leur auxiliaire précieux. Ses grands dons d'artiste, son tempérament de poète, la morbidesse printanière et excilante de son esprit et une foule d'autres qualités lui conquirent l'oreille des foules. Et de l'oreille au cerveau, le chemin est court. Par tout ce qu'il a écrit, par ses erreurs, ses méprises et ses illogismes aussi bien que par ses jugements droits et justes, Nietzsche prépare admirablement ses lecteurs à recevoir les leçons sévères des sociologues. C'est, en somme, et je l'ai déjà dit, un précurseur, une sorte de saint Jean-Baptiste.
Au surplus, dans son œuvre si captivante et si considérable, il n'est pas que négateur et démolisseur. Il lui arrive de construire quelquefois : fièvreusement, à la hâte, il est vrai, et sans plan, sans méthode, sans grand esprit de suite... Des croquis, des esquisses qu'il voulait revoir, auxquels il se promettait de revenir! Mais la mort, à laquelle il avait dérobé unc partie de sou lugubre enseignement — n'est-elle pas souvent la pire cruauté, l’irréparable dureté? — Ia mort jalouse ne le permit point. Inachevée, l'œuvre de Nietzsche reste belle de la radieuse beauté des choses commençantes; et quand le temps lui aura donné la patine du vieux bronze, elle possédera encore la beauté des grandes ruines.