‹ Frédéric Nietzsche (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les idées. sociales ou morales de Nietzsche constituent la partie de beaucoup la plus neuve et la plus intéressante de son œuvre. Et pour orgueilleuse que puisse paraître, aux esprits doués des qualités qui font les « bons disciples », l'épigraphe placée en tête de la seconde édition de sa Gaie Science, elle s'applique surtout à l'innovateur en matière sociale : « J'habite, dit-il, ma propre maison, et je n'ai imité personne; aussi, je me ris de tout Maitre qui n’a jamais ri de lui-même ».

Nietzsche est avide de changement. Les révolutions qui forcent les sociétés humaines à sortir des ornières du passé et les engagent sur des routes vierges, lui apparaissent comme des œuvres de salut social. « Il y a, écrit-il dans ses Considérations inactuelles, un degré d’insomnie, de domination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et qui finit par l'anéantir, qu'il : s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisa-

tion. » Dans les liens multiples qui rattachent l'individu au milieu social, actuel ou historique, il voit autant de chaînes pesantes et, d’ailleurs, le plus souvent vaines, n’atteignant que très imparfaitement le but qu'elles se proposent. Dès lors, sa vie d'écrivain aura pour tâche de relâcher, de briser, de faire tomber ces entraves.

Avec un courage que certains de ses prédécesseurs et de ses contemporains égalèrent, mais que personne, je pense, n a surpassé, Nietzsche s'attaque à l'Histoire dans son ensemble, aux traditions augustes et vénérées, aux fortes fascinations grégaires, aux larges influences mésologiques. Il déclare et fait la guerre — une guerre ouverte et loyale — non pas à telle ou telle classe de jugements, de prénotions qu'il estime fausses, mais aux puissantes et vivaces racines communes de nos préjugés, aux grandes abstractions morales qui règlent, en dernière instance, la volonté et dirigent la conduite des hommes. Il soulève et bouleverse les couches profondes du sol historique qu’il compare d'ailleurs volontiers à un marécage stagnant, à un cimetière pestilentiel.

La sociologie de Nietzsche, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans mon Æthique (19), est fondée sur les trois postulats suivants : 4o que toute civilisation possède, pour l'avoir péniblement élaborée durant de longs siècles, une échelle ou une « table de valeurs » morales; 2° que la construction de telles tables et surtout la fixation des plus hautes valeurs constitue le fait le plus important de l’histoire universelle ; et 3° que la libre critique des normes qui règlent la conduite humaine, ou ce que le vulgaire appelle l'irrespect, l'irrévérence ou encore le

scepticisme moral, forme la condition sine qué non de tout progrès du savoir éthique et de la moralité elle-même. |

Ces postulats sont intimement liés entre eux et Nietzsche les considère comme des vérités évidentes, défiant la discussion. Je pense qu'il n’a pas tout à fait tort. Le premier point est un fait d'expé-rience universelle, le second tend à identifier (comme je l'avais déjà proposé dès 1876) la sociologie avec la morale, et le troisième enfin généralise, en l’appliquant aux recherches du sociologue, un principe méthodologique depuis longtemps admis dans toutes les branches du savoir expérimental.

Nietzsche, nous le savons, n’est pas resté sourd aux enseignements de la philosophie à la fois critique et positive du xix° siècle. Mais si l'influence criticiste domine sa théorie du savoir, l'esprit positiviste s'affirme nettement dans ses principales conceptions sociologiques. Avec Comte, Nietzsche subordonne la sociologie à la biologie. Les processus physiologiques, les phénomènes vitaux forment, à ses yeux, la base solide qui supporte nos grêles superstructures sociales, la source cachée qui alimente le monde des concepts et des sentiments moraux. Le bonheur, sans lequel il n'y a pas de vertu, n’est, tout bien considéré, qu'un épiphénomène

physiologique (20). Dans cette direction, Nietzsche ..

va même plus loin que Comte; avec Guyau et quelques autres disciples libres de la philosophie positive,avec Spencer et l'école organique tout entière, il fait de la vie le principe essentiel et régulateur de la morale. Autant que possible, à l'explication sociale au directe des faits moraux et des événe- .

ments de l'histoire, il substitue leur explication biologique ou indirecte.

A part cette confusion qui nous frappe comme l’erreur la plus grave de sa sociologie, Nietzsche semble posséder une vue très claire aussi bien des obstacles de toute sorte qui obstruent le chemin du sociologue, que des moyens les plus efficaces pour les vaincre. Dans son livre Par delà le Bien et le Mal, écrit et publié, ainsi que nous l'apprend M. Lichtenberger, en 1886, il pose le problème sociologique dans des termes assez pareils à ceux que nous avions indiqués et recommandés dès 1876, dans nos Votes sociologiques, et en 1880, dans notre Sociologie. Ne déclaret-il pas que, seuls, les matériaux bruts de la future science, les faits sociaux et leurs détails empiriques, abondent soit dans les écrits des historiens, des moralistes, des philosophes, soit dans les livres des poètes, des romanciers, des auteurs de tous les pays et de tous les temps qui firent de l’homme leur étude préférée? Ne demande-t-il pas, avec les principaux représentants de l'école expérimentale anglaise en psychologie, et avec Proudhon visant l'économie politique, qu'une histoire naturelle des faits sociaux serve de prolégomènes à la science correspondante? Ne préconise-t-il pas enfin un large usage, dans les études morales et sociales, de la méthode descriptive? Voici, d'ailleurs, à ce sujet, ses propres paroles : « Le sentiment moral est, maintenant, en Europe, aussi fin, aussi tardif, multiple, raffiné et délicat, que la science de la morale qui s'y rapporte est jeune, novice, lourde et d’un doigté grossier... On devrait reconnaitre rigoureusement ce qui, pour longtemps encore, est nécessaire ici, ce qui provisoi-

rement seul a droit de cité : à savoir l'assemblage

des matériaux, la conception et l'aménagement d'un ! domaine énorme de sentiments délicats et de différenciations de valeurs qui vivent, croissent, engendrent et périssent; — peut-être des tentatives de rendre intelligibles le retour périodique et les diverses phases de cette vivante cristallisation, ceci comme

une préparation à une doctrine des types de la morale. Jusqu'à présent on n'a pas été aussi modeste. Les philosophes exigeaient d'eux-mêmes quelque chose

de plus haut, de plus prétentieux, de plus solennel,

dès qu'ils s'occupaient de morale en tant quescience: ,; ils voulaient le fondement dela morale, et chaque l: philosophe a cru jusqu'à présent avoir fondé la morale. Combien se trouve loin de leur orgueil cette f" tâche de description, sans éclat en apparence, aban- fu donnée dans la poussière et l'oubli, quoique pour fr cette tâche les mains et les sens les plus fins ne sau- ‘+. raient être assez subtils » (21).

Au surplus, la notion d'un psychisme collectif d , au « contact altruiste » et précédant, préparant la formation de l'individu social et de sa psychologie / ° toujours concrète et, par là, autonome, cette idée ?.elle-même n'est pas restée complètement étrangère à ‘fa l'esprit de Nietzsche. N’affirme-t-il pas, par exemple, que « la joie du sentiment collectif ou de “mois PA

Ve & ù —

est plus ancienne que la joie de notre propre « moi »? « Tu », dit-il, est plus vieux que « moi ». Le profes seur allemand Aloïsius Riehl, qui cite ce passage significatif, en conclut que l’individualisme poussé à { c— ses limites extrêmes ne devrait pas être considéré J je comme la caractéristique dominante de la morale de

“Nietzsche. Un individualisme du même genre avait d 7

vi:

102 FREÉDÉRIC NIETZSCHE

déjà marqué la morale antique, surtout celle des stoïciens dont l'éthique de Nietzsche se rapproche sur plus d’un point. Selon M. Riehl, Nietzsche avait déjà compris que l'individualisme, au sens habituel du mot, ne pouvait être qu'une étape intermédiaire sur le long parcours qui de la société, de la conscience et de la raison collectives conduit à son fruit le plus mûr, à la personne morale, à la conscience et à la raison individuelles.

IT

Après Spinoza, Nietzsche est peut-être le penseur qui a le mieux saisi et le plus hardiment enseigné la nécessaire unité, l'identité essentielle des deux vagues tumultueuses qui sans cesse soulèvent et rident la: surface paisible du vaste océan social; ou des deux. larges et profonds courants qui poussent l'humanité tantôt vers les côtes fertiles mais escarpées du Bien, et tantôt vers les rives plates et désolées du Mal.

Nietzsche estime que le Bien-est l’un des nombreux noms donnés par les hommes à la Force victorieuse. Or, la mécanique la plus élémentaire prouve, par un théorème éclatant d'évidence, que la réalité concrète ne connaît que des « résultantes » de forces. Et lorsque l'analyse, venant à décomposer celles-ci, nous fait voir des forces mâtées, subjuguées, détournées de leur cours ordinaire, elle prend bien soin de les qualifier de « potentielles ». Elle constate ainsi leur foncière identité avec la résultante qui les supprime x ovo, qui les empêche de naître à l'existence concrète, — cela précisément parce qu'elle les manifeste et les représente. Comprise de cette façon, nulle

DE LE ES mr:

force ne peut subir de défaite; et une force vaincue apparaît comme une simple contradiction in adjecto.

En est-il de même du Mal par rapport au Bien? Le second terme ne doit-il pas servir uniquement pour désigner la force qui s'affirme, qui agit; et le premier pour dénommer soit la force déjà partiellement assimilée et manifestée par la résultante, soit celle qui, jusqu’à nouvel ordre et pour une part difficilement déterminable, demeure, pour ainsi dire, dans les coulisses de la vie ou les limbes de l’histoire? Le Mal, dans cette conception, serait ou un simple ingrédient du Bien, ou une chose inactuelle, latente et qui, appelée éventuellement à se réaliser, se transforme nécessairement en Bien.

Telle est la conclusion plus qu'optimiste qui semblerait devoir logiquement découler des prémisses posées par Nietzsche et surtout de sa frappantie définition de la vertu. Mais Nietzsche se garde bien d’y aboutir. Et, sur ce point, on ne peut que lui donner raison.

La sociologie et la morale sont encore à cent lieues de la perfection abstraite atteinte par la mécanique. Elles ne sauraient, par suite, affirmer catégoriquement que le Bien seul appartient à l'ordre réel, tandis que le Mal, identique par essence au Bien, rentre dans la classe des fictions pures; ou, en d’autres termes, que le concept posant l'être absorbe nécessairement son contraire surabstrait.

En somme, ce que Nietzsche a tenu par-dessus tout à mettre en évidence, c’est l’antériorité et, par conséquent, la suprématie historique de la Force. Pour lui, ce qui existe et commande ab initio, c'est la force intégrale qui comprend la force surorganique ({l'es-

prit) aussi bien que la force organique (la vie) et qui, par les muscles et les nerfs, par la volonté et la connaissance, s'adjoint, en les soumettant à son joug, toutes les autres forces naturelles. Le Bien et le Mal sont de simples conclusions logiques tirées des divers aspects de la force intégrale : le Bien est ce que nous acceptons comme étant favorable à celle-ci, et le Mal, ce que nous rejetons comme contraire à sa nature. '

Cette façon de comprendre la genèse du Bien et du Mal nous paraît aussi plausible que la doctrine qui tend à faire rentrer l’une de ces idées dans l’autre. Mais elle possède, à un degré moindre, le même défaut. Elle est trop sommaire ou trop globale, si l'on peut parler de la sorte, pour l'état actuel de la sociologie. Elle demeure, par suite, un peu superficielle. La force telle que l’entend Nietzsche constitue encore l’un de ces agrégats concrets que l'analyse scientifique a pour premier devoir, avant toute synthèse, de décomposer, de réduire en leurs éléments.

Mais cette œuvre de dissection répugnait trop au respect quasi superstitieux que Nietzsche portait à toutes les formes de la vie. Il ne voyait pas qu'avec son procédé favori, imité de la nature, avec sa manière d'envisager les choses en bloc, telles qu'elles se passent en réalité, nulle science abstraite n’est possible, ni la chimie séparée de la physique, ni la biologie distincte de la chimie, ni la sociologie différenciée de la biologie. Aussi les plus captivantes théories de Nietzsche et de ses disciples subissentelles le contre-coup de cette erreur de méthode : elles s'offrent constamment comme un simple amal-

game de faits et de vues empruntés à la fois au savoir social et à la science de la vie.

En définitive, dire que la force intégrale, simultanément adéquate à la force matérielle et à la force surorganique, est antérieure au Bien, au Droit, à la Justice (et corrélativement au Mal et à l'Injuste), cela équivaut à constater que la cause complète et multiple précède l'effet singulier, c'est proférer un truisme évident. Et affirmer que la force ainsi définie est supérieure au droit, cela revient à dire, en termes équivoques, que le tout est plus grand que sa partie. On aboutit, d’ailleurs, au même résultat en restituant au terme de force son sens mécanique, devenu véritablement surabstrait. Car l’idée de force pure et son substitut, l'idée de mouvement, s’appliquent de nos jours aussi bien aux phénomènes complexes qu'aux phénomènes simples.

Mais la thèse change lorsque, au lieu de perdre son temps à dévider l'écheveau des généralités unanimementadmises (à venir nous dire, par exemple, que la vie, la chimicité, la chaleur, la pesanteur forment autant de conditions préalables, nécessaires à l’éclosion du plus simple fait social), on se demande si, à côté ou à la suite des phénomènes psychophysiques déjà compris sous le terme de vie, il n’y aurait pas place pour un groupe de faits intermédiaires entre la pure cérébralité biologique et les manifestations complexes de la raison, de l'intelligence individuelle?

Une hypothèse affirmative, posant l’antériorité d'une forme nouvelle d'énergie, la socialité, la céré-

‘ibration à à distance, l'interaction, dans le temps et l'espace, des forces psychiques simples engendrant "-les divers rapports du « moi » à « autrui » et déter-

minant la formation des divers esprits collectifs (de famille, de classe, de groupe, de nation etc.), une pareille hypothèse — pourvu qu'elle se montre capable d'interpréter d’une façon satisfaisante certaines catégories de faits — rendrait à la sociologie de nombreux et utiles services; des services analogues à ceux que des hypothèses d'apparence tout aussi illusoire et également dépourvues de toute sanction expéri- : mentale directe, par exemple, la théorie de la pesanteur, celle de l’éther, la théorie atomique ou encore la ; récente stéréochimie de MM. Lebel et Van T'Hoff ont | déjà rendus à bon nombre de sciences exactes. Une | semblable hypothèse pourrait, entre autres choses; : éclairer ce point : pourquoi l'esprit de l’homme doit- | il, de toute nécessité, à côté ou à la suite des diverses | branches du savoir qui relèvent du seul principe de: causalité, donner naissance à une discipline spéciale régie par le critère de la finalité, à une « axiologie » des rapports sociaux, à une science du Bien et du Mal?!

Nous sommes tentés de faire à la conception fondamentale de Nietzsche un autre reproche.

Les idées qui meublent nos cerveaux sont, on l’admet, plus ou moins claires et nettes, plus ou moins vives et pressantes. Or ces différences d'intensité, transformées par nous en différences de qualité, prennent en outre, à nos yeux, l'aspect d’un conflit, d’une lutte pour la suprématie, pour la domination: Nous appliquons aux espèces idéologiques la métaphore qui nous avait déjà servi — tout aussi improprement peut-être — pour caractériser les différents degrés de vitalité des espèces et des individus zoologiques dont les uns résistent, survivent, et les autres succombent au même total de circonstances défavorables.

Notre logique, toujours dualiste (fondement de la loi de l'identité des contraires), nous induit à ranger . les concepts et les sentiments qui dirigent notre con- duite sous deux grandes rubriques : les forts, les vigoureux, destinés à se propager et à durer, — nous les appelons le Bien; et les chétifs, les malin-

gres, condamnés finalement à disparaître, — nous les

désignons par le terme de Mal. Le Bien est repré-

senté dans tout groupe social par la variété idéolo- . . gique qui y prédomine, qui s’y épanouit librement «4 ; parce qu'elle s'accorde ou s'adapte le mieux, comme : on dit, aux conditions ambiantes; et le Mal y est: : représenté par la variété idéologique dont l’existence demeure précaire, exposée à tous les risques.

Cela est si vrai que selon une règle qui ne souffre presque guère d'exception, les idées encore neuves et vraiment originales frappent l'esprit des foules comme un mal (misonéisme). Mais ces idées peuvent posséder une vitalité latente énorme, elles développent parfois une force d'adaptation au milieu qui va jusqu'à la transformation radicale de celui-ci. Voilà donc une grande classe idéologique où le Mal devient sous nos yeux, et manifestement, le Bien. Mais l'ancien Mal peut à son tour, par suite de changements survenus dans le milieu ou pour toute autre cause, récupérer sa première vigueur; lui aussi se transforme alors en Bien; et d'habitude, quoiqu'il n'y ait là rien d'absolument nécessaire, ce processus s'accompagne de la transmutation inverse de l'ancien Bien en nouveau Mal.

L’afflux d'espèces idéologiques nouvelles, — surtout lorsqu'il est suscité ou soutenu par des changements mésologiques profonds qui ont pour effet d’invigorer quelques espèces idéologiques anciennes groupées sous le signe du Mal, — crée cet ensemble de faits, cette situation que les esprits chagrins et pessimistes (et ce qui les rend tels, c’est précisément le nouvel {,

état de choses qui renforce leur misonéisme naturel) dénoncent sous le nom de Prépondérance du Mat. Et -- ”

us

c'est à ce propos que les oies vigilantes du Capitole crient à la décadence, à la pourriture, à l'immoralité envahissant la scène de l'Histoire.

Certes, jugée par les criteriums anciens, l’immoralité est inévitable, certaine. Mais elle constitue en même temps, et forcément, la moralité nouvelle qui germe et qui perce. Ce que nous appelons le progrès social consiste en cette suite de processus transformatifs.

Un rythme lent, insensible, est seul, d'ordinaire, qualifié de moralisation, de perfectionnement moral. Un rythme très accéléré semble, au contraire, à la plupart, une sorte de déchéance, une victoire du Mal, une démoralisation. Et alors, pour que la vérité opposée, la victoire du Bien, éclate aux yeux de tous, il ne faut rien de moins qu'une révolution dans les faits, c'est-à-dire un changement tout aussi rapide dans les conditions externes du milieu (d'où l'utilité et quelquefois l'urgence des grandes convulsions économiques et politiques). Bossuet — M. Brunetière me pardonnera de citer à mon tour l’Aigle de Meaux — a trouvé cette jolie image : « Quand Dieu efface, c'est qu'il s'apprête à écrire ». Laissons Dieu où il est, dans les limbes vagues du futur, selon Renan, dans les brumes fuyantes du passé, selon nous, et ne faisons pas intervenir son premier ministre panthéiste, l'Univers et ses lois à la fois unes et multiples; mais contentons-nous de traduire le langage du xvu° siècle en celui du xx°, et disons : quand une chose disparaît, c'est qu'une autre est déjà là qui attend pour prendre sa place.

Nietzsche nous dépeint d'une façon quelque peu différente les fluctuations, la marche tantôt progres-

Fr

sive et tantôt régressive des concepts moraux qui gouvernent la conduite des hommes. Il pousse volontiers le tableau au noir. Il parle d’une lutte à outrance, d'un combat féroce et meurtrier où les adversaires, le Bien et le Mal, s’entre-dévorent depuis des milliers de siècles. Cette guerre ne cessera sans doute jamais, car, sociale en apparence, elle est vitale ou biologique au fond. Tous nos actes ne sont-ils pas gouvernés, en fin de compte, par nos instincts, parmi lesquels le rôle principal appartient à l’obscure poussée combative et dominatrice, à la tendance de tout être vivant à augmenter sa force aux dépens de celle d'autrui?

La « Volonté de puissance » se voit ainsi élevée au rang de dernier principe explicatif commun à la + biologie et à la sociologie. La vie organique ne reste | 7 pas seulement la base, le support, la matière première et informe de la vie sociale, elle en devient la | ; quintessence, la trame déjà tissée, la vraie synthèse |. nn supérieure. On ne saurait pousser plus loin le biolo. | 1", gisme, l'erreur de méthode qu'Auguste Comte carac- °

térisait comme un renversement de l'ordre hiérar-

chique dans lequel apparaissent et se développent ou se compliquent les phénomènes.

Dans sa Généalogie de la Morale, l'une de ses meilleures œuvres, où il s'efforce de vulgariser la loi de constante mutation subie par nos critères moraux, Nietzsche laisse échapper cet aveu mélancolique : dans la balance qui sert à peser les valeurs morales, le poids du Mal l'emporte depuis longtemps, dans le monde, sur celui du Bien. Cette vue morose va à l'encontre des tendances générales de la philosophie de Nietzsche, qui sont plutôt optimistes; mais elle

Page 1