IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
Vingt cinq exemplaires fur papier de Hollande numérotés de 1 à 25
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'est le mérite de certains grands esprits de donner dans leurs œuvres la formule la plus complète de leur époque. En eux se résument les aspirations du peuple dont ils exaltent les qualités maîtresses.
Représentants typiques de leur génération, ils en sont aussi V aboutissant, et, s'ils ont su se mettre à la tête d'un courant, il n'en est pas moins vrai que c'est ce courant qui détermine leur route. Cependant la nation les vénère et ils ont le droit de s'en faire gloire.
D'autres, au contraire* vivent à l'écart, loin des préoccupations de leur temps. Sans souci du présent, leur regard est fixé vers V avenir. Chercheurs infatigables dans le domaine de la pensée, ils tracent à l'humanité sa voie. Ce sont les Héros. Que leur importe la gloire d'aujourd'hui ! Solitaires au milieu de la foule incompréhensive, ils sont. assez
grands pour projeter leur ombre dans le lointain, au delà des générations.
Nietzsche est de ceux-là.
Il s'est appelé lui-même un penseur « inactuel ». Les préoccupations de son époque n'étaient point les siennes. Il voyait trop clair pour que les idoles du jour subsistassent devant lui. Sa critique incisive n'a rien laissé debout de ce que vénère notre temps. C'est pourquoi le succès ne devait pas venir à lui. Drapé « comme d'un manteau » du silence que Von faisait autour de son nom, il s'est mis à suivre des chemins solitaires, « où l'on ne rencontre personne ».
Quand son esprit s'est voilé de ténèbres, quand sa plume est tombée de ses mains, ce fut un fait divers qui passa totalement inaperçu.
Nietzsche n'avait pas encore de lecteurs.
Et voici que maintenant sa pensée nous apparaît familière, que son œuvre pour nous s'illumine et que ce philosophe « intempestif » devient le plus actuel des écrivains. Personne, parmi la jeunesse qui pense, ne saurait se dispenser de le lire et son influence sur la littérature française contemporaine a déjà été considérable.
Si le désarroi de nos consciences n'a d'égal que l'anarchie de nos institutions, nous trouverons du moins dans soiryeuvre V interprétation de nos faiblesses et peut-être\m remède. Ce que Schopenhaùer fut pour le jeune Nietzsche, vers la vingtième année, Nietzsche peut le devenir pour nous : un merveilleux éducateur.
Il ne s" agit pas ici d'ériger en credo une philosophie pareille à d'autres philosophies, une doctrine par quoi l'on voudrait réformer le monde, une recette de bonheur qui embauche des adeptes. Nietzsche ne fait pas de prosélytisme. Il ne cherche que
des amis pour ses idées, des compagnons qui veuillent bien faire route avec lui.
Ecoutez les paroles du sage de la forêt :
« Vous dites que vous croyez en Zarathoustra? Mais qu'importe Zarathoustra ! vous êtes mes croyants : mais qu'importent tous les croyants )
« Vous ne vous étiez pas encore cherché, lorsque vous m'avez trouvé. C'est ainsi que font tous les croyants : c'est pourquoi toute foi est si peu de chose.
« Maintenant je vous ordonne de me perdre pour vous trouver vous-mêmes ; et ce n'est que lorsque vous m'aurez tous reniés que je reviendrai auprès de vous. »
Découvrir le chemin qui conduit à ses propres instincts, apprendre à devenir soi-même, tels sont les premiers principes qu'enseigne cette philosophie.
Frédéric Nietzsche est né le 15 octobre 184i à Rœcken, village de la Saxe prussienne, où son père était pasteur. Du côté paternel, il descend d'une famille de gentilshommes polonais {Nietzky), sa mère était allemande, sa grand* mère faisait partie du cercle de Goethe à Weimar. Il n'avait que cinq ans lorsque son père mourut, après une longue maladie provoquée par une chute. En 1850 sa famille vint s'établir à Naumbourg et, dans cette cité silencieuse, il grandit aux côtés de sa jeune sœur, sous le regard de sa mère, de deux tantes et d'une grand'mère qu'il affectionnait particulièrement. Déjà ses jeux d'enfant sont empreints d'une certaine gravité. Il fait ses premiers vers, ses premières compositions musicales.
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Pendant six ans, le jeune Nietzsche est interne à V ancienne et célèbre école deSchulpforta, où il avait obtenu une bourse. Il en sort vers la vingtième année, muni du certificat de maturité, et commence ses études universitaires. A Bonn d'abord, à Leipzig ensuite, il étudie la philologie classique, tandis qu'à ses moments perdus il s'adonne avec ferveur à la musique et à la philosophie de Schopenhauer. Son service militaire est interrompu au bout de peu de temps par un accident de cheval qui nécessite des soins prolongés. Revenu à Leipzig, le jeune étudiant reprend ses études avec ferveur. Le professeur RUschl, le premier philologue de V Allemagne à ce moment, le lient en haute estime et lui confie déjà des travaux originaux. Il hésite sur le choix d'une thèse de doctorat, mais l'université de Bâlé, sur la recommandation de Bitschl, lui offre une chaire de professeur, avant qu'il ait eu le temps de conquérir ses grades. Il accepte, âgé à peine de vingt-cinq ans, et la faculté de Leipzig lui décerne sans examen et sans thèse, le titre de docteur.
L'année suivante, à peine s' est-il habitué à des fonctions qui ne furent jamais entièrement conformes à son goût, que la guerre éclate, interrompant aussi pour lui ses passionnantes recherches sur la tragédie grecque. Il s'engage comme volontaire dans un corps d'ambulance et accompagne des convois de blessés que l'on dirige des champs de bataille lorrains vers le centre de l'Allemagne. A Erlangenilestpris dans une épidémie de dysenterie et revient à Naumbourg gravement atteint. Ce fut, dit-on, le point de départ de tous les maux dont il devait souffrir plus tard.
Mal guéri, il retourne à Baie, fin octobre 1810, reprend ses cours et ses travaux littéraires. De précieuses amitiés encouragent son jeune enthou-
siasme. L'historien Jacob Burckhardt se plaît à sa conversation et Vinitie à V esprit de la Renaissance. Richard Wagner qui achevait les Niebelungen et préparait V œuvre de Bayreuth, séjourne encore à son ermitage de Tribschen près de Lucerne. Il appelle souvent auprès de lui celui qu'il considérait comme le plus cher de ses disciples.
Cependant le premier ouvrage de Nietzsche paraît. L'Origine de la Tragédie (i872) est une dissertation sur le pessimisme dans le génie grec. Conçue tout d'abord sur une base plus large, l'auteur en réduisit les proportions pour en faire une apologie indirecte des idées de Wagner. Il jugea plus tard, avec une grande indépendance, cette œuvre de jeunesse , qui devait susciter des polémiques ardentes. Tout le cercle des admirateurs de Wagner y prit part et Von s'habituait à voir dans ce jeune professeur de Bâle le héros futur d'une régénérescence de V Allemagne par la musique. Mais déjà V esprit critique de Nietzsche ne se sent plus à Vaise dans V étroit horizon que Von prétendait lui tracer. Il juge froidement le courant de cet « idéal national» vers quoi semblaient tendre alors les meilleurs esprits de V Allemagne. Pour lui V œuvre de haute culture exigeait des bases plus larges. Et il entreprend, en quelque sorte comme des mises au point, la série de ses Considérations inactuelles (:/873 à 1816).
En David Strauss « sectateur et écrivain », il voit le représentant le plus typique de cette « culture de philistins » qui donnait le ton dans l'Allemagne nouvelle. Imbus de leur savoir impersonnel, ces satisfaits — professeurs ou fonctionnaires — tiennent pour de la civilisation ce qui n'est que du bizantinisme et de la barbarie. Une des principales causes de « cette absence de style », de « ce pèle-
mêle chaotique de tous les styles » c'est Vabus des études historiques. L'Utilité et l'Inconvénient des études historiques pour la vie, tel est l'objet de la deuxième Considération de Nietzsche. « La culture actuelle produit des savants, des philistins, elle ne sait pas créer des hommes qui eux-mêmes feront de l'histoire, qui combattront contre Vhistoire, contre la vérité factice... des individus qui s'inquiètent peu de ce qui est, mais qui agiront, avec touteleur énergie accumulée en vue de ce qui doit être » . Ces maîtres et ces éducateurs qui enseigneraient à l'homme à développer sa propre individualité, Nietzsche croyait les avoir trouvés en Schopenhauer et en Richard Wagner, et c'est à l'apologie de ces « directeurs » de sa jeunesse qu'il consacre deux nouvelles Considérations.
Lorsqu'il écrivit Richard Wagner à Bayreuth qui, aux yeux de tous les adeptes, est la meilleure interprétation de l'œuvre wagnérienne, Nietzsche se trouvait déjà en pleine période de décomposition. Il avait presque cessé de croire à la mission régénératrice du maître. D'autres problèmes commençaient à hanter son esprit inquiet : ce sont ceux de la vie même, de l'épanouissement et de la dégénérescence de l'homme.
Mais sa santé devient de plus en plus chancelante. Plusieurs fois il est contraint d'interrompre ses cours, d'abandonner sa vie studieuse. Il assiste presque indifférent au triomphe de Bayreuth(i876) puis il part pour l'Italie. A Sorrente, une amie commune essaie encore de le rapprocher de la famille Wagner. Mais il était trop tard. La rupture était définitive.
Dans son dernier ouvrage, la Volonté de Puissance, Nietzsche fait lui-même allusion à cette période de profonde inquiétude intellectuelle :
«... J'eus la frayeur de voir compromis tout ce qui avait été jusque-là mon vouloir. Ce fut lorsque, je compris où Wagner voulait en venir : et fêtais fortement lié àlui par tous les liens d'une profonde unité de vues, par la reconnaissance, par V impossibilité de le remplacer et par Vabsolu dénuement que je voyais devant moi. Vers la même époque, je me sentis comme enfermé à tout jamais dans la prison de ma philologie et de mon professorat — un hasard et un pis-aller de ma vie. — Je ne savais plus comment m'en tirer, j'étais fatigué, usé, épuisé. Alors je compris que mon instinct voulait aboutir au contraire de ce qu'avait voulu Schopenhauer : à la justification de la vie, même dans ce qu'elle a de plus terrible, de plus équivoque, de plus mensonger : — Je tenais pour cela entre les mains la formule « dionysien » .
La maladie oblige le philosophe à la solitude, elle en fait un ermite livré à ses propres pensées, sans lien avec le passé. Seul en face de la nature, pendant de longues marches à travers les montagnes, tâchant d'oublier ses maux, il concevra sa belle philosophie du plein air, sa lumineuse glorification de la vie.
En 1818 il abandonne définitivement le professorat de Bâte, et V université misse lui accorde sa retraite avec pension entière.
Alors commence pour Nietzsche la vie errante à travers la Haute-Italie et VEngadine, sans autres événements que des pensées nouvelles.
Humain, trop humain, venait de paraître. C'est la grande œuvre de délivrance du penseur qui croyait
8* être enfin trouvé lui-même. Nietzsche y est déjà en pleine possession de ce style extraordinaire qui échappe à V analyse, de ce prestigieux style aphoristique qui rendra ses œuvres immortelles, quand même le sillon de ses idées devrait s'effacer un jour. Quelle profondeur derrière la plasticité de ces phrases ! Avec la rage de la destruction, il fouille les abîmes les plus reculés du cœur humain, sans compromis, sans égard aux préjugés. Chacune de ses phrases laisse un lambeau de chair cruellement pantelante. Pareil aux grands confesseurs de l'Eglise, il cautérise les âmes, pour les quitter, hélas ! angoissées et humiliées, sans foi, sans consolation, sans espoir. Rien n'échappe à ses coups de stylet. Pour ceux qui savent lire ce livre, sincèrement et sans hypocrisie, il devient la pierre de touche où succombent toutes les idoles du jour.
Le Voyageur et son Ombre (1880) poursuit les investigations commencées avec Humain, trop humain. Aurore, réflexions sur les préjugés moraux appartient aumême cercle d'idées. Dans Ecce homo, cette poignante autobiographie, dont sa sœur nous a conservé des fragments, Nietzsche écrit à propos de ces deux ouvrages : « Je vécus tout l'hiver semblable à une ombre, à Saint-Moritz, et l'hiver suivant, le plus pauvre en soleil de toute ma vie, plus pareil à une ombre encore à Naumbourg. Ce fut mon minimum. Dans ma trente-sixième année, j'arrivais au plus bas degré de ma vitalité. — Je vivais encore, mais sans voir à trois pas devant moi. Le Voyageur et son Ombre naquit alors. Sans doute je m'y entendais à parler d'ombres. L'hiver suivant, mon premier hiver de Gênes, cet espèce d'adoucissement et de spiritualisation qui est presque la conséquence d'une extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à Aurore. La
complète clarté, la disposition sereine, je dirai même V exubérance de l'esprit qui reflète cet ouvrage, s'accordent chez moi, non seulement avec la plus profonde faiblesse physiologique, mais encore avec un excès de souffrance,,. »
Un quatrième recueil d'aphorismes, Le Gai Savoir (J882), clôt la seconde période de l'activité littéraire de Nietzsche que Von pourrait appeler la période critique, et inaugure en même temps une période nouvelle qui est en quelque sorte la période constructive. C'est an splendide épanouissement de toutes ses facultés morales et intellectuelles.
Aussi bien la santé du philosophe commençaitelle à s'affermir. Il songe alors à fixer ses idées dans un volume d'ensemble, coordonné avec méthode, selon la formule des traités philosophiques. L'aphorisme, en quoi il excellait, bien qu'il y vît « la formule de V éternité », n'était, somme toute, qu'un pis- aller, que justifiait la nécessité de son existence nomade, de ses marches en plein air. Hanté par Vidée de Vétemel. Retour qu'il formule pour la première fois dans le Gai Savoir, il espère pouvoir donner une base scientifique à son hypothèse. Pour ce, il eût fallu reprendre la vie sédentaire du savant et travailler dans une bibliothèque de grande ville, Nietzsche s'en préoccupa. C'est alors qu'il adressa à Paris la lettre dont nous donnons plus loin V « autographe ».
Mais déjà d'autres idées agitaient l'esprit de Nietzsche. Là figure de Zarathoustra, dont la première partie fut écrite quatre mois plus tard, s'imposait avec toujours plus de véhémence. Reconnue impossible, la preuve physique et mathématique de
V éternel Retour doit être abandonnée. Le principe de la constance de V énergie dans la matière avait pourtant donné des indications précieuses. Vidée, séduisante entre toutes, fut donc conservée comme doctrine philosophique et Zarathoustra devint le prophète de V éternel Retour. Je ne m'arrête pas à Ainsi parlait Zarathoustra, exposé poétique des doctrines de Nietzsche (1883-1886). Ce livre qu'il destinait « à tous et à personne » est maintenant entre toutes les mains.
Si les projets de Paris ne se réalisèrent point, Nietzsche put cependant s'installer à Nice dès V automne de 1883. A partir de cette époque, la Côte d'Azur le vit chaque hiver. C'est là qu'il termina en 1886, Par delà le Bien et le Mal, prélude d'une philosophie de l'avenir, qui fut complété plus tard par la Généalogie de la Morale, traité rédigé spécialement « pour en accentuer la portée ». Pour nous ces deux monographies forment le pivot de son œuvre.
Grâce à ces séjours répétés dans le Midi, Nietzsche fut à même de se familiariser plus intimement encore avec la langue et les idées françaises. Il songe dès lors sérieusement à écrire en regard de la France. Aussi bien ses attaches avecV Allemagne étaient-elles presque toutes rompues. L'un après l'autre ses amis l'avaient abandonné. « Il suffit d'accomplir quelque chose de bien et de nouveau, avait-il écrit après son tout premier livre, pour apprendre chez ses amis ce que cela signifie de faire mauvaise mine à bon jeu. » Et la mauvaise mine devait s'allonger d'année en année jusqu'à devenir la grimace de la haine I Plus d'amis, point encore de public : c'était prêcher dans le désert. Aussi bien à qui s'adressait-il? La « grossière suffisance » des Allemands {le mot est de M me Foerster-Nietzsche) dont il s'était
plaint dès après la guerre, avait atteint sa limite extrême. On ne lisait pas le nouveau philosophe, on ne faisait aucun effort pour le comprendre. Ses derniers ouvrages avaient paru des livres souverains! Il avait dû en faire lui-même les frais, car on n'en vendait pas cent exemplaires !
Il est difficile d'imaginer Vesseulement où vivait alors Frédéric Nietzsche. Mais pas une plainte ne s'échappait de sa bouche. H travaillait,... hommetaupe... oiseau annonciateur... argonaute de V idéal... créateur de valeurs nouvelles..., il allait d'étape en étape, toujours plus libre, toujours plus élevé. Ce n'est que quand il aperçoit le but, quand il est prêt à finir sa tâche que son cœur déborde. Il songe aux amis, il veut les réunir pour les faire communier dans la même joie. Alors il suit sa solitude et l amertume lui monte à la gorge...
« Le vide s'est fait autour de moi — écrit-il à la fin du mois de juillet i888 à M lle de Meysenbug, une amie de la première heure. — Littéralement parlant, il n'y a personne qui puisse se faire une idée de ma situation. Ce qu'il y a de pire pour moi, c'est certainement de n'avoir pas entendu depuis dix ans une parole qui m'ait touché — et aussi de me rendre compte de cela, de comprendre qu'il en est nécessairement ainsi... Ce qui ulcère le cœur c'est de ne pas recevoir de réponse, pas une syllabe de réponse, et de porter seul, épouvantablement seul, le fardeau que Von aimerait partager, dont on voudrait se débarrasser ( — car autrement pourquoi écrirait-on ?) On peut succomber du fait d'être « immortel » / — Le hasard veut que j'aie la mauvaise fortune d'être contemporain d'un appauvrissement de l'esprit allemand, d'une désolation qui fait pitié. . . »
Et l'on s'étonne que cet homme ait sombré dans
la démence ! Il savait qu'il était le plus grand Allemand vivant, qu'après Goethe et Schopenhauer, que depuis la mort de Richard Wagner, il n'y avait que lui. Il avait conscience de sa valeur et il avait le droit d'en avoir conscience! Que lui importait Vestime des masses ! Ce n'est pas le succès qu'il cherchait, mais simplement un peu de compréhension. Peut-être eût-il même souri, de son bon sourire un peu terrible, s'il avait été témoin de l'enthousiasme que nous lui apportons. Il demandait moins que cela et mieux que cela. Mais V Allemagne se taisait... Quand l'Europe s'est émue, il était déjà trop tard. Le souffle du désert allait éteindre le flambeau. Les conférences de M. Georges Brandis à Copenhague, deux ou trois lettres d'estime d'Hippolyte Taine et' de Jacob Burckhardt, vaines consolations (dont pourtant il était si heureux !), pour ce cœur ardent et malade, « inassouvi comme la flamme » /
Une seule personne aurait peut-être pu calmer l'exaltation toujours croissante ; l'admirable sœur du philosophe, qui, depuis son retour en Europe, veille, avec une énergie fidèle et inlassable, pour conserver intacte l'œuvre et la mémoire de Nietzsche. Mais M me Foerster, qui venait de se marier, colonisait alors dans l'Amérique du Sud. Entre le frère et la sœur, la correspondance languissait. Des quelques amis avec qui Nietzsche s'était remis à échanger des lettres, aucun ne sut interpréter sa pensée, lire entre les lignes tracées d'une main fébrile, pour y découvrir le remède, la guérison. Les idées les plus chimériques hantaient le cerveau du penseur. Aussi la catastrophe était-elle imminente. Un jour de janvier i889, David Fino, son logeur de la place Charles- Albert, à Turin, dut le ramené** chez lui, divaguant. C'était la fin.
La grande moisson d'automne était faite. En quatre mois, Nietzsche avait écrit quatre volumes (fin 1888), de quoi remplir la vie d'un homme : le Crépuscule des Idoles, le Cas Wagner, ^'Antéchrist, Ecce homo. Sauf pour le dernier traité, qui est autobiographique, ce ne sont en somme que des fragments détachés de cette Volonté de Puissance, essai d'une transmutation de toutes les valeurs, dont une traduction française paraît ces jours-ci. Cela devait être Vœuvre suprême de celui qui voulut créer des valeurs nouvelles. Mais elle nous parvient inachevée, simple~ëbauche d'un édifice aux lignes parfaites... Prométhée est encore une fois foudroyé par le Destin au moment où il va conquérir le ciel...
Les dix années de ténèbres que vécut Nietzsche furent peut-être ses années les plus douces. Transporté d'abord dans un établissement d'hydrothérapie, à léna, il en sort bientôt pour être rendu aux soins de sa mère. M me Nietzsche meurt en avril 1891 et le laissé seul auprès de sa sœur qui veille sur lui jusqu'à sa fin. Il s' éteint doucement à Weimar, le %5[ août 1900.
L'influence de Nietzsche sur la jeune littérature française a déjà été considérable. Elle ira tous les jours grandissante.
Salutaire ? Néfaste? Qu'importe ! Elle nous a apporté de nouvelles matières à penser, de nouv eaux motifs de vivre.
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*Zu Ci Ha*
UNE LETTRE DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE ( Traduction de l'autographe ci-contre)
Amie, que je vénère,
Ou bien n'ai-je plus le droit, après six ans, d'employer ce mot?
J'ai vécu tout ce temps plus près de la mort que de la vie, et je suis dès lors un peu Irop devenu un « sage » et presque un « saint ».
Cependant cela pourrait peut-être se corriger! Car je crois de nouveau à la vie, je crois aux hommes, je crois à Paris, je commence même à croire en moimême — et je veux dans peu de temps vous revoir. Mon dernier livre a pour titre : « Le gai Savoir, »
Le ciel est-il souvent clair au-dessus de Paris ? Connaîtriez-vous par hasard une chambre qui conviendrait pour moi ? Il faudrait que ce fût une chambre très simple, où régnerait un silence de mort. Et non trop loin de vous, chère Madame 0...
Ou bien me déconseillez-vous de venir à Paris? N'estce point un endroit pour les ermites, pour les hommes qui portent silencieusement en eux l'œuvre de leur vie, et qui ne voudraient s'occuper à aucun prix ni de politique, ni des choses du présent?
Vous êtes pour moi un si gracieux souvenir!
A vous de tout cœur, Professeur D r F. Nietzsche.
[Naumbourg-sur-Saale, septembre 1882],