‹ Frédéric NietzscheChapitre 3 sur 8 · OPINIONS ET DOCUMENTS · texte numérisé non relu

OPINIONS ET DOCUMENTS

De M. Henri Lichtenberger :

Nietzsche est résolument individualiste; et ce fait suffit pour attirer sur lui en quelque sorte a priori, le blâme d'un très grand nombre d'esprits. En fait, l'homme moderne est à la fois individu et « bête de troupeau » (pour parler comme Nietzsche), c'est-à-dire membre d'un groupe plus ou moins important, d'une famille, .d'une nation, de l'humanité. Il poursuit donc pour lui-même le bonheur, la puissance, la perfection; et il poursuit également le bonheur, la puissance, le développement du troupeau dont il fait partie. Pratiquement d'ailleurs, il se présente, dans la vie de tout individu, un grand nombre de cas où il juge — à tort ou à raison, peu importe — qu'il y a conflit entre son intérêt égoïste et celui du troupeau. Il est donc essentiel pour lui de savoir lequel des deux intérêts devra en ce cas céder le pas à l'autre. Or il me semble bien que le choix en cette matière ne peut se faire qu'en vertu d'un acte de foi ou, si l'on préfère, en vertu d'une sorte de pari. No*s parions toujours et forcément en fait, par nos actes, le plus souvent aussi théoriquement, en adoptant tels ou tels principes de morale, en définissant de telle ou telle façon le bien et le mal. Il y a donc, par le fait même que tous les hommes sont simultanément individus et bêtes de troupeau, deux types principaux de paris, selon que dominera dans un indi-

vidu le souci de sa propre personnalité ou le souci du troupeau auquel il appartient. Les uns inclinent, soit en fait, soit en principe à subordonner leur bonheur égoïste ou la perfection de leur moi à l'intérêt du troupeau — ils parient donc pour la morale altruiste; — les autres inclinent au contraire à subordonner le bonheur ou la perfection du troupeau à l'intérêt de leur personnalité — ils parient pour la morale individualiste. Nietzsche, comme nous l'avons vu, parie résolument pour Pindividu. Or l'immense majorité des hommes civilisés parie aujourd'hui, sinon en fait et pur ses actes, du moins en théorie par les doctrines qu'elle professe, en faveur de la morale du « troupeau ». Cette opposition de principes absolument radicale suffit pour créer entre Nietzsche et les adeptes des doctrines démocratiques et humanitaires un antagonisme inévitable. L'aversion que Nietzsche rencontre chez le « troupeau » est la contre-partie naturelle de la haine exaspérée que lui-même voue à ceux qui prônent l'idéal altruiste,

La Philosophie de Nietzsche, 1898 (pp. 177, 178).

De M. Jules de Gaultier.

La vie selon Nietzsche est instinct de puissance, elle -îst ce qui veut éternellement se surmonter soi-même. Or, si toute philosophie est bien une confession de son auteur et l'expression d'une physiologie, cette définition de la vie nous livre le secret de la tendance qui est devenue, chez Nietzsche, impérieuse, elle nous révèle l'instinct qui le mène et en lequel il a situé son moi. Niel/sche lui-même, dira-t-on donc, est une incarnation de l'instinct de puissance, de l'instinct de grandeur, il est celui qui met sa joie dans la conscience de sa force et qui veut sans cesse s'élever au-dessus de luimême. Et on va voir en effet que cet état de tempérament est celui-là même auquel il nous faudra sans cesse avoir recours comme principe d'explication de toute attitude mentale adoptée au cours de l'évolution de sa pensée. C'est l'Instinct de puissance qui est en

lui la cause génératrice de tout mouvement et qui, par une voie logique, assure en temps voulu le triomphe de Tlnstinct de Connaissance et d'une philosophie purement intellectuelle. Cet instinct de puissance s'est inventé son moyen : la cruauté envers soi-même. Comment augmenter sa force si ce n'est en la mettant aux prises avec ce que Ton connaît de plus fort, et rien n'est plus fort en tout homme que son instinct dominant. Cet instinct qui ne connaît rien de plus fort que lui-même va donc se contredire et se martyriser. Ayant vaincu tout l'extérieur, il va se mesurer avec la contradiction de lui-même afin de se vaincre et de créer ainsi à sa place quelque chose de plus haut que lui.

De Kant à Nietzsche, 1900 (pp. 263, 264).

De M. Pierre Làsserre.

La découverte du principe d'anarchie et de décomposition qui se cache dans tout ce que l'Europe du xixe siècle divinise fut l'événement décisif de la vie intellectuelle de Nietzsche et lui révéla sa méthode. En apprenant à juger son temps, il acquérait du même coup d'extraordinaires clartés sur le passé moral de l'humanité. En se détachant des objets de foi, d'enthousiasme, de prosélytisme que lui proposait la clameur quasi-unanime des « élites » modernes, et que sa candeur avait généreusement adoptés tout d'abord, il n'avait pu s'empêcher de comprendre que ces sublimes menteries n'étaient pas un accident isolé de l'histoire et que ces impostures de l'idéal satisfont à quelque nécessité de la nature humaine. Il avait mis la main sur des instincts et des procédés de falsification morale dissimulés au plus secret de l'homme et que la critique libre certes, mais superficielle et peu imaginative du xvme siècle, de Voltaire, ne soupçonne point. Il avait pénétré plus avant que personne dans l'officine où se fabriquent les dieux. Et il en rapportait la nausée. Mais les dieux que démasque ce nouvel Evehmère ne sont pas des dieux de marbre, de bois ou même de pain azyme, souvent beaux, gracieux, ceux-ci, en tout

cas utiles à. Tordre des sociétés. C'en sont d'autres, équivoques et troubles, divinités toutes « spirituelles »> et « intérieures », abstractions ou sensibilités divinisées, amorphes et nuageuses idoles de l'esprit, telles qu'en répandit la prédication de Socrate sous le ciel de Grèce, telles qu'en adorent aujourd'hui tant

d' « athées » et d' « hommes de lumière »

La Morale de Nietzsche, 1902 (pp. 152, 153).

De M. Emile Faguet.

Nietzsche est un aristocrate effréné, parce qu'il est un artiste devenu aristocrate par instinct artistique. On ne saurait croire combien il entre de tendances artistiques dans les convictions philosophiques et politiques. Un philosophe politique voit, d'abord, la société sous une forme ou sous une autre et il s'habitue à la voir et à la désirer sous la forme qui lui plaît le plus, étant donnés son tempérament et ses goûts artistiques . .

Nietzsche, voit la société comme le théâtre d'Athènes. Une foule qui se voit vivre dans des êtres surhumains et qui vit en eux. Au centre, sur une estrade, sur une plateforme qui est une sorte d'Olympe, les surhommes abondants et surabondants de vie et de beauté, intrépides, audacieux, souriant au monde, souriant à la joie, souriant à la douleur, souriant à leur douleur même, beaux, beaux, toujours plus beaux, vivant en beauté, mourant en beauté à l'univers. Et le rêve social et le rêve humain de Frédéric Nietzsche, c'est le rêve d'an chorège sous le ciel clair d'une nuit d'Attique.

Le Premier Livre de Nietzsche,

Revue Latine, 15 février 1902.

De M. Remy de Gourmont.

Nietzsche sur la montagne.

Le dernier siècle, si l'on admet cette coupe du temps, commença avec le catholicisme littéraire de Château-

Portrait de jeunesse

briand ; il s'est achevé avec le protestantisme mystique de Tolstoï. Ce fut un siècle doucement religieux; sage comme un enfant sage, il ne retira jamais sa main de la main de sa bonne mère, la Religion. Cette dame, à vrai dire, vieille, fatiguée, maïs toujours coquette, changea bien des fois de modes et de parures. Elle fut romantique, philosophique, humanitaire, socialiste, nationaliste, guerrière ou pacifique, ironique ou larmoyante, moralisante, mystique ou sensuelle, et même littéraire et même scientifique,' — et même d'art : sous tous ses chapeaux et toutes ses perruques, ses loups et ses fards, elle demeura la même ; et sa poigne ne se desserra pas un instant sur le poignet meurtri du petit enfant, même devenu un vieillard triste.

Le nouveau siècle est né sous une autre étoile, qui n'est pas celle de Bethléem. C'est vers ses premiers mois de vagissement que Nietzsche a pris possession des cerveaux qui pensent L'horoscope serait donc profondément différent, si on se hasardait à en être l'astrologue. Quelles que soient les années futures, les premières sont douces. Quand on vit par l'esprit, il vaut mieux vivre maintenant, sous Nietzsche, que sous Chateaubriand, sous Cousin, sous Comte ou sous Tolstoï.

Tolstoï, c'est de la pensée de plaine, de steppe. L'horizon, toujours le même, est gris ; des bouleaux et des pins couchés dans le sens du vent ; l'herbe doit être grise comme le ciel. Nietzsche, c'est la pensée de montagne. L'horizon est tourmenté, orageux. Des nuages noirs luttent comme des géants. Une grande déchirure s'est faite : des vérités lointaines apparaissent, incendiées par le feu du soleil qui surgit. Nietzsche a écrit ses derniers livres à Sils-Maria, dansl'Engadine. Songée dans l'oxygène et dans l'ozone, sa philosophie a vraiment des vertus respiratoires. Elle a la pureté de l'air des sommets; elle augmente la force vitale.

Nietzsche a pensé sur la montagne.

Revue du Nouveau Siècle , 45 mars 1902.

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De M. Georges Brandès.

Il y a des hommes dont la première pensée, lorsqu'ils lisent quelque chose, est celle-ci : Est-ce exact, ou n'estce point exact? Il y en a d'autres qui n'ont cette pensée qu'en deuxième ligne, et qui se demandent avant tout : L'homme qui a écrit cela est-il intéressant, considérable, vaut-il d'être connu ou non ? S'il réunit ces qualités, la justesse de ses opinions, si elle est importante, reste pourtant secondaire. Des lecteurs plus mûrs n'étudieront généralement pas Nietzsche avec l'arrière-pensée d'accepter ses opinions, et encore moins avec l'idée de vouloir faire de la propagande pour elles ; il leur importe même très peu qu'un nombre plus ou moins grand des aphorismes de l'auteur soient réfutables. Ils se sentent satisfaits d'avoir rencontré une personnalité puissante et toute originale. Nietzsche est-il réactionnaire ? Qu'est-ce que cela fait ! Joseph de Maistre était encore beaucoup plus réactionnaire, et pourtant il est un homme de valeur... Est-il cynique? Qu'importe! Le cynisme peut être bienfaisant et nous ne voulons pas singer Nietzsche. Qu'il soit un dilettante de la science exacte ! Possible. Mais il y a des dilettanti qui mettent plus d'idées en mouvement que les spécialistes les plus solides. Qu'il soit bien plus artiste que penseur! Nous ne le nions pas, mais nous ne pouvons séparer l'artiste du penseur, nous nous réjouissons des deux et non le moins quand l'artiste médite et quand le penseur rêve. Car nous ne sommes pas des enfants qui cherchent à s'instruire, mais des sceptiques qui cherchent des hommes, et qui se réjouissent d'en avoir trouvé un — la chose la plus rare qu'il y ait au monde. Mumcheri und Werke (4894).

NIETZSCHE- A UCHIV A WEIMAR

La maison où est mort Nietzsche en 1900, d'après une photographie prise par M. Henri Aimé

D'après une photographie de Boissonnas, Genève

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