‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 101 sur 235 · LA SORBONNE · texte numérisé non relu

LA SORBONNE

hétérodoxe, elle en est réduite à se partager entre une critique stérile et un dévergondage impudicfuc. ;' En cet état de choses, conclut le jeune professeur, le terrain serait à nous si nous avions assez d'hommes et des hommes assez unis pour enlever la position. »

Au dehors, il admire le progrès de la Propagande catholique en Angleterre et en Amérique, la résistance religieuse de l'Irlande d'O'Connell, celle des Provinces Rhénanes dans l'affaire des mariages mixtes. Et, dans la presse, le Catholico de Madrid, la Revue de Dublin, le Journal des sciences religieuses de Rome, le Catholic Miscellany de Charleston, le Courrier de Franconie. « Us nous tendent tous la main! »

Enfin et par dessus tout le reste, il relate les Actes du Saint-Siège : les allocutions pontificales contre les gouvernements persécuteurs de la Prusse et de la Russie, les bulles en faveur de la suppression de la traite, les encouragements donnés aux nouvelles fondations congréganistes, à la réforme dans l'art religieux; les récentes nominations d'évêques indépendants, telles quecelles de M^' Affre, de M"' Gousset, de M"' de Ronald, etc. « Or tout cela, conclut-il, c'est la transition qui s'opère vers une période dont nul ne peut prévoir les vicissitudes, mais dont il est impossible de méconnaître l'avènement. » Ozanam venait pour y travailler, à Paris.

La Société de Saint-Vincent de Paul et son président, M. Railly, l'appelaient de tous leurs vœux au bureau du conseil général où il trouvait aujourd'hui Léon Cornudet, maître des requêtes au Conseil d'État, et un jeune homme de vingt et un ans qui était Adolphe Raudon ! Depuis que Lallier était à Sens,

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Louis de Baudicour le remplaçait comme secrétaire général. Eq 18'i-0, la délimitation s'était nettement établie entre le conseil particulier à la tête des conférences de la ville de Paris, et le conseil général préposé aux intérêts généraux de la société. Or, à l'époque où nous en sommes de cette histoire 184.2- 18'i-3, quatre-vingt-deux conférences fleurissaient dans i.8 villes et 38 diocèses ditïérents, sous la bénédiction du Saint-Siège et la paternelle protection des évêques, « On est étonné, écrivait alorsOzanamà son frère, on est étonné, dans cette société française, tourmentée depuis cent cinquante ans par tant de doctrines perverses, ébranlée par tant de scandales, si décriée à l'étranger, de voir de telles œuvres de charité susciter tant de dévouements. Ici même à Paris, au milieu de la déconsidération de toutes choses, il n'y en a qu'une qui conserve de la dignité, des respects, de la popularité véritable : et c'est la religion. ^>

La Sorbonne, elle aussi, attendait le jeune maître. Son enseignement devait porter sur deux objets différents de littérature étrangère. L'une italienne, et spécialement le Purgatoire de Dante, qui était comme un legs de iM. Fauriel, auteur d'une vie de ce poète. L'autre allemande, portant sur les origines des lettres en Germanie ; et se coordonnant au plan général du professeur sur les origines de la civilisation chrétienne chez les nations européennes. Il en ferait sortir la divinité du catholicisme par la grandeur de son œuvre civilisatrice sur celte terre barbare; et ce serait la première assise de la vaste cathédrale, dont la construction, formée de parties diverses, harmoniques entre elles, devait monter chaque année d'un étage de plus.

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Ce fut le premier samedi de janvier 18V2 cju'Ozanam ouvrit ce cours. Cejour-là, la Sorboniie, Faculté des lettres, vit entrer et prendre place, dans la chaire de Fauriel, un jeune professeur, pâle de ses longues et récentes veilles ; plus pâle encore quand, ayant levé les yeux sur l'assemblée, il vit tout l'amphithéâtre du premier au dernier gradin, attendant sa parole. Disséminés daus cette foule, il avait pu reconnaître bon nombre de visages familiers, plutôt des amis que des juges.

D'une voix mal assurée , il prononça lentement ces mots : « Au moment de paraître, pour la première fois, dans une chaire de l'antique Sorbonne, au milieu de tant de vieilles gloires rajeunies par de récentes illustrations... comment à ma reconnaissance ne mélerais-je pas beaucoup de timidité ?. . . Mais au fond de toutes mes craintes, je retrouve des espérances. J'en retrouve en moi-même jusque dans cet âge qui m'effraye, mais qui d'autre part me rapproche de la majorité de mon auditoire. Peut-être y a-t-il quelque jouissance permise à monter dans cette chaire accompagné des souvenirs et des amitiés que j'ai naguère recueillis sur ces bancs. »

L'amitié y répondit par des applaudissements qui le ranimèrent un instant. Mais la première demiheure de sa leçon n'en fut pas moins laborieuse et douloureuse. Le sentiment de la gravité de cette décisive épreuve pour tout son avenir paralysait ses facultés. Il se dépeint lui-même, dans ses lettres, se traînant et s'empètrant dans ses notes : il n'était pas accoutumé à cette armure. On avait beau applaudir; on n'arrivait pas à le soulever. Lui-même s'irritait •de sentir que sa parole incolore, incorrecte, ne rendait pas sa pensée. Ce n'était plus Ozanam. Cependant^

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vint un moment où s'échappant enfin du hallier épineux et broussailleux de Térudition, l'orateur se trouva en présence du grand fait qui pour lui marquait le point de départ de la civilisation allemande : les croisades. Il présenta cette idée sous une belle image : « On dit qu'à .lérusalem, au sein des solennités de la Semaine Sainte, il est un moment où Tévéque grec, entrant au tombeau du Christ, y allume un feu l)énit. Alors les pèlerins, accourus en foule, s'empressent pour y allumer leurs flambeaux, qu'ils rapporteront chacun dans leurs foyers. Ainsi du ilambeau sacré des sciences et des arts, qui s'est allumé là pour bientôt illuminer l'Europe entière. »

Dès lors se dégageant de la servitude des papiers, et suppléant par le courage à Tépuisement de ses forces, Ozanam se sentit maitre de sa parole et de lui-même. Porté par la sympathique émotion de son auditoire, il mena à bonne fin une leçon fréquemment interrompue par des battements de mains. Il en fut ainsi jusqu'à ce qu' < enfin accablé de fatigue, ébranlé dans tout son système nerveux jusqu'au rire et jusqu'aux larmes, il se retrouva dans les bras de ses nombreux amis, confrères et collègues, qui lui assuraient qu'il avait réussi quand même ». C'était l'histoire du premier coup de feu.

Cette réussite finale, Ozanam ne l'attribuait qu'à la coalition amicale et secourable de laquelle il écrivait : " Vous ne sauriez croire tout ce que leur charité a fait en ma faveur I » Plusieurs professeurs et agrégés de la Sorbonne avaient aussi voulu l'encourager de leur présence. La curiosité y avait amené en masse les élèves de l'École normale. « Quoi qu'il en soit, écrit-il, il n'y a certes pas lieu d'emboucher la trompette », et il met une sourdine à

celle des journaux. Enfin à M. Soulacroix : a Je ne me fais pas d'illusion de modestie : j'ai frisé de près l'échec . J'étais honteux des choses indigestes, maladroites, que je m'entendais dire moi-même. Il fallait toute la bonne volonté d'un public spécial pour m'excuser... C'est vers la fin seulement que j'ai pu m'animer un peu davantage. Les sympathies de l'assemblée ont répondu à mes efforts, et la séance s'est terminée d'une façon convenable. L'amitié m'a fait ce succès. »

Mais un pareil auditoire ne se retrouve pas deux fois, et Ozanam garda ses appréhensions jusqu'à ce que l'expérience du premier trimestre eût fixé son jugement. Le public lui demeura fidèle et « l'amphithéâtre continua d'être comble, même dans les ingrates journées du Carnaval où les étudiants vont ailleurs ». M. Le Clerc, M. Mignet, M. Cousin redoublèrent de bienveillance pour le jeune maître. Le ministre Ta félicité : « Mais vous savez que M. Villemain est prodigue de compliments! » Bientôt une délégation de l'École normale fut officiellement envoyée à son cours. Le Nouveau Correspondant demanda à sténographier ses leçons. En même temps, Y Univers lui fait des triomphes qui le gênent. Le Journal des Débats l'annonce « en des termes tellement louangeurs qu'ils lui feraient plutôt tort » ! Au dehors, la Gazette d'Augsbourg se fait l'écho de ses leçons sur la Germanie. Le fiancé veut qu'une bonne part de cette faveur inespérée soit attribuée à certaines prières qu'on fait à Lyon en ces journées : « Vos pieux souvenirs devant Dieu continuent de chasser de moi le démonde la peur, lequel, comme celui de l'Évangile, est un démon muet. » Enfin, la popularité s'obstine quand même à assiéger sa chaire; c'est.

son expression : « La salle est toujours comble, obstinée qu'elle est à trouver de l'intérêt dans ce chaos de l'histoire germanique où moi-même je me perds. »

Ainsi, chose bien nouvelle en Sorbonne, un jeune professeur chrétien, à l'âge de vingt-sept ans, y débutait en maître et en maître écouté. Les catholiques applaudissaient. Les scepti({ues, intéressés par cette éloquence nouvelle, y prêtaient l'oreille : « Athènes l'écoufe, écrira le Père Lacordaire. comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si. au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l'Aréopage où avait prêché saint Paul, ouAert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. »

Interrompu par son mariage et le voyage de noces qui le suivit, le cours d'Ozanam reprit, pour sa seconde année, dans des- conditions non moins consolantes encore. Date remarquable ! le jeune professeur rentrait cette année à Paris pour y prendre rang officiellement aux obsèques de ce même Jouffroy, contre l'erreur duquel l'étudiant de 1831 avait protesté en face, dix ans auparavant. Lui-même venait d'expirer, désabusé de sa philosophie et apaisé de cœur à l'égard de ce christianisme qui reçut son dernier et trop tardif hommage.

« J'ai repris mon cours, écrit Ozanam à son beaupère, le 27 janvier 18V2. Et, bien que le sujet entamé l'an passé soit maintenant plus restreint, plus spécial, moins attrayant, l'auditoire se maintient. Je le trouve toujours nombreux et bien disposé. »

Le sujet plus restreint de littérature allemande-, qui, succédant au tableau général présenté l'année précédente, remplit l'année académique de 18i2-i3, fut, après les Niebelungeii, la poésie lyrique des Min-

nesinger. Ozanam, plein d'admiration pour lé poème des Nicbehingen, appelait cette épopée l'Iliade des nations germaniques; et la rapprochant des brillants romans de chevalerie, il y découvrait, avec la réhabilitation de la femme, les premiers vestiges de l'idée chrétienne.

On lit dans sa première leçon, publiée dans ses Mélanges : «. Le rôle principal des Niebelungen est celui d'une femme, Ghriemhild. C'est elle qui, la première entrée sur le théâtre, n'en disparait jamais, diî moins par la pensée, et n'en sort qu'en le fermant. C'est une nature vraiment héroïque, dont le développement remplit toute la fable, grandissant avec une effrayante vérité, depuis l'innocence du premier âge, jusqu'à l'atrocité d'une agonie sanglante. C'est la pudeur de la vierge, la tendresse de l'épouse, le ressentiment de la veuve, mais toujours c'est l'amour. Si cette femme, tendre comme Andromaque, fidèle comme Pénélope, efface toutes les figures des anciennes épopées ; si elle fait pâlir même les plus redoutables acteurs, les Achilles et les Ulysses de l'épopée allemande; si le sexe le plus faible est choisi pour réaliser le type de l'héroïsme, n'est-ce pas là une chose tout à fait neuve, possible seulement au temps de la chevalerie? Alors, la fille d'Eve, relevée de sa longue déchéance, fut réhabilitée dans les lois, glorifiée dans les arts. Un même culte réunit, sous des cieux différents, les minnesinger et nos troubadours; et l'image de deux femmes, Chriemhild et Béatrix, couronnent les deux plus grands poèmes de la barbarie et du christianisme. »

Le professeur se proposait de terminer par la poésie dramatique et didactique. Puis il arriverait aux prosateurs , chroniqueurs , romanciers et philosophes

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de la inème époque. En somme, c'était toute l'histoire littéraire d'alors qui allait se dérouler dans ces leçons. Et déjà, iM. Soulacroix témoignait à Ozanam son désir de voir sortir de là un livre d'érudition et de vulgarisation à la fois, capable d'honorer le nom de son auteur et de lui créer des titres académiques pour ses promotions à venir...

C'était dans d'autres vues qu'Ozanam avait conçu pour lui le devoir sacré d'enseigner et d'écrire. L'intérêt religieux était le premier en cause. Aussi bien ce terrain des antiquités germaniques se trouvait-il être, dans ce temps-là, le point de rencontre où l'esprit catholique et l'esprit philosophique se livraient entre eux d'ardentes batailles d'idées.

En face du catholicisme se dressait alors en Allemagne une école rétrograde, qui, jalouse de ne devoir qu'à l'ancienne Germanie païenne et barbare son génie spécifique et son caractère ethnique, accusait le christianisme de l'avoir fait dévier de sa source première, et arrêté le cours de ses grandes destinées. A l'en croire, tout était pur, gigantesque, héroïque, surhumain, dans cet âge incompris, où la fière nation, vierge comme ses forêts, n'avait pas été encore en contact avec les vices de la civilisation latine, énervée par un nouveau culte et une nouvelle foi. C'était l'histoire renversée; il la fallait redresser. Il fallait restituer à la barbarie trop vantée des aïeux la brutale réalité de sa physionomie : la corruption de ses mœurs, la dureté de ses lois, la férocité de ses guerres, la cruauté et l'infamie de son cuKe et de ses dieux. Il fallait, en retour, venger de l'ingratitude et de la calomnie de l'esprit tudesquc, ce christianisme libérateur qui fit sortir la lumière de ces ténèbres, l'ordre de ce chaos,

pour de longs siècles d'honneur et de civilisation.

« Pour moi l'intérêt sérieux, supérieur, de mon sujet, écrit-ilde OuUins, 17 août 1842, consiste dans ce fait que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation tout entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée; que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté; que, pour elle, comme pour tous, il n'y eut, il n'y aura de véritables destinées qu'au sein de l'unité romaine, dépositaire de toutes les traditions temporelles de l'humanité, comme des desseins éternels de la Providence.

« Tout ceci semble simple, naturel et d'une vérité banale de ce côté du Rhin. Mais, de l'autre côté, l'orgueil national se complaît dans la chimère d'une civilisation autochthone, dont le christianisme les aurait fait déchoir; d'une littérature qui, sans le contact latin, se serait développée avec une splendeur sans exemple; d'un avenir enfin qui peut être magnifique encore si la race dégénérée se retrempe dans un teutonisme sans mélange. Le type germanique n'est plus Charlemagne, c'est Arminius. »

Ozanam a contre lui, il le sait, toutes les écoles philosophiques, historiques, littéraires allemandes, de Hegel à Goethe et de Goethe à Strauss. Il est aux prises aujourd'hui avec l'orientaliste Lassen, avec l'historien Gervinus irréconciliables avec cette mansuétude chrétienne qui leur a gâté leurs grands barbares. Barbares, ils le seraient encore, démontrera Ozanam, si parla foi chrétienne ils n'étaient entrés en possession de l'héritage religieux, scientifique, politique des peuples modernes. Et il ajoute qu'en le répudiant, ils ne peuvent que retomber dans leur atavique barbarie.

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Ainsi envisagée, riiistoire littéraire était un vrai drame dont l'action roulait sur l'alternative de la vie ou de la mort pour les sociétés. Cet enseignement n'est pourtant qu'une première passe d'armes. Ozanam réserve tous ses moyens pour le livre qui plus tard reproduira ses leçons, mais fortifiées, développées, armées de toutes pièces : Les Germains avant le Christiayiisme. Il en présente à Lallier le plan et le cadre provisoire, en ajoutant toutefois : « Mais, mon ami, ce n'est pas une petite affaire qu'un livre par le temps qui court, surtout pour moi qui compose si lentement et si difficilement. Je n'hésite donc pas à recommander ce que je commence à vos bonnes et fraternelles prières. »

Plus tard encore, ce premier tableau aura son pendant dans un second qui montrera l'action civilisatrice de rÉvangiie chez la première des tribus germaines qui se rangera à sa loi : ce sera Le Christianisme chez les Francs. Et, du contraste de ce double spectacle ressortira la démonstration totale et expérimentale du progrès des sociétés par la civilisation chrétienne, et par elle seule.

Mais ces Francs d'alors sont les Français d'aujourd'hui. A nous donc, leurs héritiers, à notre patriotisme, de repousser les iniques revendications d'un teutonisme non moins ingrat que superbe : « Si c'est la thèse favorite de l'École teutonique de nier ce que l'Allemagne dut à la civilisation latine, et d'abjurer l'honneur de cette éducation de nos pères, c'est à nous. Français, comme aux amés de la famille, qu'il appartient d'en conserver les titres. »

Le professeur et le publiciste ne s'en tiendront pas là. Ces deux tableaux préliminaires de l'histoire de la littérature allemande au moyen âge. Les Ger-

mains avant le Christianisme^ et Le Christianisme chez les F^-a/iC^^qu'Ozanam nomme saGennanie, l'une païenne, l'autre chrétienne, seront suivis d'un troisième. Il s'est déployé à ses yeux, dans l'inspiration de son idée directrice conçue par Charlemagne, et dans la splendeur de son cadre n'embrassant pas moins de six siècles de l'histoire de l'Europe solidaire et unifiée : Le Saint-Empire romain !

A M. Soulacroix Ozanam écrit donc le 27 janvier 1842 : i< MM. Mignet et Ampère que j'ai consultés sur l'objet de mes études et leçons ultérieures touchant les lettres au moyen âge — lesquelles touchent à tout — m'ont conseillé de rattacher les leçons de mon cours à un sujet particulier, et pour ainsi dire à un épisode que je traiterais à fond, étant plus restreint, mais qui cependant serait d'un intérêt général. J'ai cru trouver ce sujet dans un tableau synthétique du Saint-Empire romain, auquel se relieraient quelques-unes de mes leçons de l'année passée, peutêtre les meilleures que j'ai faites. Ou y verrait l'Empire, la monarchie universelle des temps chrétiens, idée conçue par le génie de Charlemagne, imparfaitement réalisée par ses successeurs, développée par le droit public, vivante dans la philosophie, dans la poésie du xii", xiii% xiv^ siècle. On la verrait ensuite entrant en lutte avec la papauté, et succombant dans ce combat pour ne laisser, après elle, qu'un Empire d'Allemagne réduit lui-même de nos jours aux proportions d'Empire d'Autriche.

« Un tel travail, qui ne serait pas l'histoire détaillée des faits, mais plutôt l'histoire philosophique de l'institution, un tel travail qui n'est point fait, jetterait une grande lumière sur les affaires générales de la vieille Europe. On y trouverait les causes.de

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la chute de l'Italie et de la grandeui' de la France. Il y aurait place pour les plus célèbres personnages de ce temps : Grégoire VII, Innocent III, Frédéric Barberousse, Rodolphe de Habsbourg'. Les docteurs, les juristes et les poètes y ligii reraient aussi à titre de témoins, et là reviendraient toutes mes études coordonnées, remaniées et mises en œuvre. »

Mais ce travail, tout à l'honneur de la papauté et de l'Église, serait-il de nature à lui concilier les sympathies de l'école historique et du pouvoir politique du jour? C'eût été bien méconnaître l'esprit public d'alors que de le croire. La même lettre disait : « On dirail que, depuis quelques mois, il y a recrudescence de mauvais vouloir à l'égard des principes conservateurs, dont cependant le gouvernement déplore la décadence. On vient d'envoyer prêcher le saint-simonisme au Collège de France ; un réfugié italien va remplacer M. Bautain à Strasbourg; on décerne la croix d'honneur à Fauteur d'un livre aussi antifrançais qu'anticatholique. D'un autre côté, on autorise des cours publics pour les ouvriers, professés par des hommes notoirement hostiles aux idées chrétiennes, et qui s'emploient à ranimer contre l'Église les préjugés mourants et les haines éteintes. »

En face de cette hostilité menaçante, l'irréductible chrétien catholique qu'est Ozanam ne dissimulera rien de sa foi, ne sacrifiera rien de sa fière conscience d'historien. Il l'écrit ainsi ; et son beau-père le sait bien : « Tout cela m'inquiète souvent, mon bon père, mais ne me décourage pas. Je sais que dans nos convictions il y a une force plus grande que le mauvais vouloir de nos adversaires. Je ne gagnerais rien à les dissimuler; je n'acquerrais pas la conliance des supérieurs qui me connaissent; j'y per-

(Irais celle de la jeunesse qui m'aime. Il n'est pas inopportun, dans les temps où nous sommes, de conserver quelque dignité et quelque indépendance !

« Ce travail, fort approuvé de ceux à qui j'en parle, je vais encore en mûrir un peu le dessein. Je m'occuperai ensuite de l'exécution; et aussitôt après Pâques, je rassemblerai les matériaux nécessaires. »

Pourquoi les forces et les années pour l'accomplir ne lui ont-elles pas été données? Quel autre était mieux préparé et mieux doué que lui pour le réaliser? Se représente-t-on ce qu'eût été pour la religion et les lettres, une histoire philosophique du Saint-Empire romain, signée de cette main de maître?

Mais, quoi qu'il écrive ou qu'il enseigne, l'historien catholique revendique son droit et reconnaît son devoir. Droits et devoirs sont le sujet des lettres qu'il faut relire. Le premier est de parler suivant ses propres convictions religieuses. « Ceux, dit-il, qui ne veulent pas de croyance religieuse dans un travail scientifique, trouveront peut-être que, dans les miens, j'ai fait la part trop grande au christianisme. Quant à moi, je ne connais jrns d'homme de cœur qui veuille mettre la maiu à ce dur métier décrire, sans une conviction qui le domine. Je n'aspire point à cette triste indépendance dont le propre serait de ne rien croire et de ne rien aimer. Sans doute, il ne convient pas de prodiguer les professions de foi : mais qui donc aurait le courage de toucher aux points les plus mystérieux de l'histoire, de remonter à l'origine des peuples, de se donner le spectacle de leurs religions, sans prendre un parti sur les questions éternelles qu'elles agitent? Et qui peut prendre un

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tel parti, surtout dans un siècle de doute et de controverse, sans que sa pensée en reste pleine et sa parole émue? »

Alors, établissant nettement les conditions d'entière sincérité qui chez le croyant s'allient au respect de la foi et sa confiance en elle, Ozanam écrit dune main ferme : « On ne peut demander à l'écrivain que deux choses : premièrement que sa conviction soit libre et intelligente, et le christianisme n'en veut pas d'autre ; secondement que le désir de justifier une croyance n'entraîne pas à dénaturer les faits, pour leur en extorquer des preuves. Mais rien de pareil ne sollicite la plume des écrivains chrétiens. Rassurés sur ces questions suprêmes de Dieu, de Tàme, de l'éternité, qui troublent tant d'intellig-ences, ils doivent entrer dans la science avec liberté et avec respect. Ils savent qu'il n'est permis ni de dissimuler aucune vérité, si petite, si profane, si embarrassante même qu'elle paraisse. Ils se feront conscience de ne dissimuler aucune tache pour avoir le droit de ne voiler aucune gloire. Si leurs recherches aboutissent à justifier un dogme révélé, ils le constatent et s'en réjouissent, par amour du vrai. Et s'il ne leur est pas donné de lever les obstacles et de conduire la science jusqu'au point où elle rencontrerait la foi, ils savent que d'autres la pousseront plus loin. Et ils prennent patience en pensant que la route est longue, mais que Dieu est au bout. »

Le travail sur les origines de la civilisation en Europe, commencé par la Germanie, se poursuivit sans interruption par de semblables études sur ce que Ozanam appelle V Italie aux temps barbares. Ce fut le sujet de son cours de l'année 18i3 et suivantes, de-

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venus plus tard l'Introduction de son livre de La civilisation chrétienne au F* siècle dont nous reparlerons. Qu'il nous suffise de dire présentement l'impression que le professeur en recueillit pour son âme, puisque c'est elle principalement qui nous occupe dans ce livre. Et écoutons comme il en parle dès lors à son jeune frère, dans cette lettre du 23 juin 1843 :

« Mon cher Charles, je suis près d'achever la première année de l'histoire littéraire d'Italie depuis l'ère chrétienne jusqu'au temps de Charlemagne. Ce travail a été pour moi, comme pour mes auditeurs, une étude plus profonde et plus vivante de la papauté, par qui s'est fait ce difficile passage de l'antiquité aux temps modernes. Eh ])ien, moucher Charles, j'ai éprouvé tout ce qu'on gagne à voir le christianisme de plus près. Ses bienfaits, que je n'ignorais pas, je les ai trouvés plus grands encore que je les' avais jamais crus. Plus que jamais, je sens combien on devrait aimer l'Église qui a tant fait pour nous conserver, pour nous préparer, pour rendre possible tout ce que nous avons desavoir, d'intelligence, de liberté et de civilisation! »

En attendant le grand ouvrage, Ozanam en donnait des fragments détachés au Correspondant, moyennant une révision ou mieux une réfection qui lui était un grand labeur, tant il y voulait, fond et forme, de solidité et de perfection ! C'est au sujet d'un de ces articles qu'il écrivait le 9 mars 1843 : « Je viens d'achever six semaines des plus laborieuses de ma vie, me refusant toute distraction et prenant sur mes nuits. Vous savez combien j'ai la composition difficile; et plus que jamais j'ai besoin de ne

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