‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 103 sur 235 · APRES LA LE(;()N · texte numérisé non relu

APRES LA LE(;()N

qui, pour être tout aimable, n'en ajoutait pas moins à son c'puisement. Cette même jeunesse qu'Ozanam venait de tenir suspendue à ses lèvres, s'attachant à ses pas l'accompag-nait encore au sortir de la salle, lui faisant un cortège d honneur intime, familier. C'étaient proprement les disciples, s'efforçant de fendre les rangs pour recueillir de lui la parole particulière, personnelle : celle qu'on n'oublie plus; et le reconduisant ainsi jusque chez lui, à travers les allées du jardin du Luxembourg-, dans le bonheur d'un entretien, qui n'avait que le tort de prolonger une leçon de cinq quarts d'heure.

Il y en avait d'autres, et c'était le grand nombre, qui s'en retournaient silencieusement dans la méditation de ce qu'ils venaient d'entendre. C'était la vérité; elle dissipait leurs doutes, et ils se rendaient à elle. Cn jour Ozanam trouva à son adresse, chez le concierge de la Sorbonne, le billet suivant: « Monsieur, je sors de votre leçon. Il est impossible de ne pas croire ce que l'on exprime si bien et avec tant de cœur. Si ce peut être pour vous une satisfaction — que dis-je? un bonheur — éprouvez-le dans toute sa plénitude. Avant de vous entendre, je ne croyais pas. Ce que n'avaient pu faire beau nombre de sermons, vous l'avez fait en une fois ; vous m'avez fait chrétien. — Recevez, Monsieur, l'expression de ma joie, de ma reconnaissance. »

La plus grande joie fut pour le maître, comme en témoigne son frère à qui il la fit partager sur l'heure

C'était une chose bien nouvelle à la Sorbonne, qu'un cours de catholicisme par l'histoire, si j'ose dire, professé officiellement et accueilli avec applaudissement dans une chaire laïque de l'État. Sans doute 1& récent triumvirat de MM. Guizot, Cousin et Villemain,

veDait d'y jeter sur renseignement supérieur des lettres un éclat incomparable. Mais s'il devait en partie son succès à l'éloquence de ces maîtres, n'empruDtait-il pas sa plus grande popularité à la politique du moment, dont cette belle parole s'étudiait à flatter les passions et attiser les ardeurs? Le jeune professeur catholique, lui, s'avançait à la défense de doctrines austères, à l'encontre de la prévention populaire, pour une victoire qui ne devra rien qu'à la vérité seule, mais servie par une force de conviction qui n'a d'égale que son tendre dévouement à ces jeunes hommes, ses disciples, pour lesquels il tient école de vérité et de charité tout ensemble.

C'est à cette action qu'il nous faut considérer le bon maître.

Cf. Le mouvement catholique: Lettres, tom. I, lett. LXVII,p. 382; LXX, p. 386; t. 11, leU. IV, p. 12.

La Socie'té de S.-Vincevt de Paul, leU. t. 11, p. 10; La leçon d'ouverture, lett. mss. à sa fiancée ; Les ISiebelungen. Mélanges, t. Vllll, p. 170; Ze Teulonisme barbare, t. II, lelt. VI, p. 27 et suiv.; L'esprit public, impiété, t. II, lelt.I, p. 5 et s.; Ze Saint-Empire romain, t. II, p. 5; L'Italie et la papauté, lett. IX, p. 44 ; Le cours d'Ozanam, notice d'Ampère, et Lacordaire; Le cortège des Étudiants, abbé Ozanam, p. 340.

CIIAPITHE XV

COLLKGE STANISLAS. — SORBONNE; ÉTLDrANÏS. — EXAMENS. — LE CEHCLE. — LES CONFÉRENCES ME PAUrS. — LA POLÉMIQUE RELIGIEISE. — SOUVENIRS ET RÉSOLUTIONS.

Depuis le commencement de 18 VI , M. et M"* Frédéric Ozanam, domiciliés à Paris, y avaient pris d'abord un modeste mais tranquille appartement, dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, Lorsque la saison chaude le rendit inhabitable, Tamitié de M. Bailly leur en procura unmeilleur, avec jardin, rue deFleurus, tout près du Luxembourg, dont les vertes allées ouvraient devant ses fenêtresde larg-cs et riants aspects. Ozanam l'appelle un palais! La maison avait été bâtie pour Murât, le futur roi de Naples; elle avait ensuite servi d'habitation au prince de Glerinont-Tonnerre, après lequel elle entra dans la possession de M. Bailly qui fut heureux d'y offrir au jeune ménage ami un appartement modeste, à un des étages supérieurs. C'est là que nous venons de voir ses étudiants de la Sorbonne le reconduire ordinairement, au retour de sa leçon, dans un uffeclueux cortège.

Ils n'étaient pas ses seuls élèves. Ozanam axait

accepté de faire, en dehors de son cours, trois classes de lettres par semaine aux rhétoriciens du collèg-e Stanislas. C'était le directeur de cette école, en 1841, qui lui en avait fait la demande, à des conditions honorables qui devaient suppléer à l'exiguïté de ses ressources. Ce directeur était alors l'abbé Gratry. Il avait trente-cinq ans ; et l'on eûtimaginé difficilement deux intelligences et deux cœurs plus sympathiques et harmoniques que ces deux âmes de philosophes et d'écrivains.

Les premières paroles d'Ozanam à ses rhétoriciens avaient été celles-ci, de respect et de confiance mutuelle : « Je ne vous punirai jamais. Je me propose de vous traiter en hommes, si je trouve ici des hommes. S'il en était autrement, si je devais avoir affaire à des gamins, je ne perdrais pas mon temps et ma peine avec vous. » Ils le prirent au mot, leur respect et leur attachement répondirent au sien. Et il sortit de là des hommes.

Le professorat d'Ozanam à Stanislas fut mémorable. Un de ses élèves d'alors, et assurément un des plus illustres et des plus dignes de lui, M. Caro, plus tard professeur de philosophie à la Sorboune, et membre de l'Académie française, va nous introduire dans sa classe.

« Je me souviens, raconte-t-il, comme si c'était hier, du jour où nous le vîmes paraître dans sa chaire. La première impression fut toute à la curiosité, et, je dois le dire, à une curiosité un peu moqueuse. Ozanam n'avait pour lui ni la beauté, ni l'élég-ance, ni la grâce. Sa taille était médiocre, son attitude gauche et embarrassée. Une extrême faiblesse de la vue, une chevelure broussailleuse lui composaient une physionomie plutôt étrange. La ma-

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