‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 104 sur 235 · LE COLLÈGE STANISLAS · texte numérisé non relu

LE COLLÈGE STANISLAS

lignite sourit d'abord, la sympathie lui succéda bien vite. On ne pouvait rester longtemps insensible à cette expression de bonté, transmise du cœur à travers un masque un peu lourd, mais qui n'était pas sans distinction. Joig-ncz à cela un sourire d'une très spirituelle finesse; et, à certains moments, un épanouissement d'intelligence sur cette physionomie transformée, comme si elle se fût ouverte pour laisser passer un rayon de l'âme. Volontiers se livrait-il à cette franche gaité d'esprit qui délasse des études austères, avec un rire si franc, et si naturel, une plaisanterie si agréable et si vivement tournée, que c'était un charme de le surprendre dans cet abandon joyeux. Nous l'y provoquions souvent; il y résistait d'abord, se retranchant dans la sévérité du devoir et la gravité de son enseignement. 11 cédait parfois. Il fallait l'entendre alors! Quelle jeunesse dans cet esprit déjà vieux par la science ! Quelle finesse dans cette candeur ! Candide et fin : c'était le contraste et le charme d'une nature qui avait gardé la simplicité du cœur, au sein de la culture la plus raffinée de l'esprit. »

Il avait aussi l'émotion profonde jusqu'à l'attendrissement. Cn de ses élèves rappelle qu'il ne commentait jamais qu'avec des larmes, le mot charmant par lequel Bossuet loue la duchesse d'Orléans : « P^Uc fut douce envers la mort 1 » Était-ce par l'effet d'un pressentiment de ce que devra être la sienne?

La classe d'Ozanam bénéficiait de ces dons. « Sans 1 ombre de pédantisme, il intéressait tout le monde aux choses de l'étude, nous saisissant par la raison, par l'imagination, et surtout par cet art qu'il avait d'interroger l'élève de telle sorte qu'il lui donnait l'illusion d'avoir trouvé ce qu'il lui faisait voir. Ces formes variées et dramatiques ajoutaient un vif inté-

rêt à ses leçons et répandaient autour de lui une agitation qui, réglée et dirigée, devenait une activité féconde. Les âmes les plus stériles et les plus glacées s'ouvraient aux impressions de sa parole; et il n'y avait pas jusqu'aux écoliers maussades et grossiers, les Béotiens de collège, (jui, ne comprenant pas, s'imaginaient comprendre : ce qui est déjà un progrès. Ainsi élevait-il doucement à son niveau les jeunes gens, encourageant les efforts même des moins bien doués, pourvu qu'ils fussent courageux : Ozanam adorait la bonne volonté. »

On cite le fait d'un jeune esprit, très travailleur, qui malgré ses efforts était demeuré dans la dernière moitié de la classe. Ozanam, devenu son maître, le prend à part, s'ingénie, non sans peine, à le faire entrer dans l'intelligence des choses. Surpris de comprendre, ému et conquis par tant de condescendance, le jeune garçon, un jour, lui fait remettre à la porte ce billet attendri, en une ligne : « Je vous jure que je « ferai l'impossible pour vous prouver ma reconnais- « sance. » Il tint parole. Â la fin de l'année, il remportait un premier prix au grand concours. 11 est devenu ensuite membre de l'Institut!

Pendant ses dix-huit mois de professorat à Stanislas, Ozanam n'eut jamais à rappeler à l'ordre qui que ce fût de ses élèves. Ils le vénéraient comme ils l'aimaient. Une fois que le cher maître, souffrant d'une fluxion, se présenta quand même pour faire sa classe, le visage tuméfié, la tête emmitouflée, un loustic eut le mauvais cœur d'en faire une plaisanterie, qu'il paya aussitôt. Ses camarades eurent bientôt fait de le jeter à la porte, avant même que le maître eût eu le temps de s'apercevoir de l'incident.

Jusqu'alors le collège, faiblement coté au concours

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général, y obtenait peu ou point de succès. A la fin de celte année scolaire, la rhétorique y fut couronnée plusieurs fois. Il arriva en même temps qu'un erand nombre d'élèves d'Ozanam demandèrent, comme une faveur, de faire une seconde année de rhétorique avec lui.

Jamais professeur n'obtint à ce degré cette attention religieuse qu'on a appelée un applaudissement silencieux. Ils le lui disaient, un jour de fête, en ces termes gracieux :

Chaque jour, recueillis dans la paix de l'école, A vo> doctes leçons tressaillant de plaisir, Nous n'osons point troubler votre aimable parole : Qu'il nous soit une fois permis de l'applaudir '

« Par le progrès des années, écrit encore Caro. les anciens élèves d'Ozanam, devenus des étudiants, furent presque tous ses amis. Je nai jamais connu maître plus aimé. La jeunesse allait à lui par d'inévitables sympathies ; et ces sympathies, des deux côtés, étaient fidèles. On ne se décidait pas à se passer de lui quand on Tavait connu. »

A la suite de Caro qui vient de parler pour tous, il faudrait entendre aussi M. Heinrich, qui fut plus tard rOzanam de la faculté de Lyon, M. Nourrisson, le philosophe chrétien du collège Stanislas, de l'Institut, du Collège de France, pour qui Ozanam demeura qu'à la fin un consolateur et un modèle.

Bien différent de ceux-ci était un auditeur des premiers cours, Ernest Renan, qui en parle ainsi dans ses papiers de jeunesse : ■ Je ne sors jamais de sa leçon, sans être plus fort, plus décidé au grand, plus courageux et plus allègre à la conquête de l'avenir. » Il écrivait à sa « bonne mère » de Bretagne :

« Le cours de M. Ozanam est l'apologie constante de ce qu'il y a de plus respectal)le. » Plus tard, c'est le même homme qu'on entendra s'écrier, au souvenir de ce professeur d'élite : « Ozanam ! Xh ! que nous l'aimons ! Quelle belle âme ! »

Francisque Sarcey, à son tour, ne voit à lui comparer, pour le talent du bien dire, que M. Jules Simon ; et il se demande quel merveilleux orateur aurait fait la fusion de ces deux hommes en un seul ? Mais c'est à Ozanam qu'il décerne la palme de l'éloquence géniale.

Un autre de ses auditeurs, un normalien, Prévost Paradol, ayant passé devant Ozanam son examen de licence, était tombé, lui, sceptique, sous le charme de cet heureux croyant. Il le pleura; et, quand, écrivant ses mélancoliques pages sur la Maladie et la Mort, il eut à citer l'exemple d'une mort transfigurée par l'espérance de l'immortalité, c'est Ozanam qui le lui fournit. « Pour mourir comme Ozanam est mort naguère parmi nous, il n'est pas besoin de son intelligence délicate et cultivée, ni de son âme généreuse. Les plus humbles de ses frères l'imitent sans peine ce jour-là, parce qu'ils l'ont imité tous les jours ; et la vue exercée du chrétien n'a pas besoin d'être perçante pour contempler, à la place de la mort, les cieux tout grands ouverts. »

Un autre jeune licencié de la même journée, M. l'abbé Goux, un toulousain, élève de la récente École des Carmes à Paris, prit ensuite la confiance daller le consulter au sujet de ses thèses de doctorat en préparation. Ozanam l'accueillit avec joie. Ni le déjeuner qui pressait, ni l'avis réitéré qui lui en était envoyé, ni la discrétion de l'étudiant qui se leva à plusieurs reprises pour se retirer, ne purent vaincre cette insistante charité : c( Rasseyez-

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