LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT
lemhert, et M. Wilson comme directeur, Foisset venait de reprendre à cette Revue l'œuvre défensive interrompue depuis 1831. Ozanam qui venait de le visiter dans sa campagne de Bligny, Gùte-dOr, l'y représente « entouré de sa pieuse et tendre famille, aimé de tout le monde, joignant à ses laborieuses fonctions do magistrat, le soin de multiples bonnes œuvres et la culture des lettres. C'était partout, en ce lieu, l'image de la dignité de vie et de la patriarcale simplicité des magistrats du xvii' siècle ». Là, unis de foi comme de cœur, ces deux chrétiens avaient prié ensemble et l'un pour l'autre, dans rintimité de la môme chapelle domestique, où les avait conduits une inoubliable promenade nocturne dans le jardin éclairé aux flambeaux. Mais ce qui d'abord les attirait l'un vers l'autre, c'était une pareille modération de caractère qui les tenait également éloignés des excès des partis, et qui rendait précieux à Ozanam les conseils et l'exemple desquels il lui écrivait : « Vous êtes un homme de conseil en même temps que d'action. Plus que jamais peut-être votre intervention va devenir nécessaire, à l'entrée d'une campagne périlleuse pour les intérêts catholiques. »
Cette campagne en effet venait de s'ouvrir avec éclat, octobre 18i3, par le manifeste de M. de Montalembert sur Le devoir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement.
Or ce document d'une véhémence entraînante prononçait le nom du professeur Ozanam comme faisant exception dans l'Université. « Oui, certes, il y a au sein de l'Université, depuis le Collège de France et la Sorbonne, jusque parmi les régents des collèges communaux, il y a un petit nombre de cœurs
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droits et honnêtes, d'hommes qui ont plus que du talent, qui ont la foi, et qui, comme M. Lenormant et M. Ozanam, protestent, par la franchise de leur christianisme et la solidité de leur science, contre les scandales de l'enseignement de leurs collègues. Mais ces hommes forment-ils la majorité dans les établissements universitaires? Sont-ils d'accord avec leurs collègues?.. » etc., etc.
Cette citation de son nom, opposé à celui du commun des professeurs, pouvait créer un péril à M. Ozanam; et le sage Foisset crut devoir lui en donner communication, avant qu'elle ne parût dans le Correspondant. La réponse qu'y fît Ozanam, 21 octobre, est celle-ci, ferme et chevaleresque, autant que circonspecte et modeste : « Monsieur et cher ami, je veux dès ce moment vous remercier de l'obligeante communication que vous me faites. Cependant je ne puis vous dissimuler qu'elle m'embarrasse. J'aurais aimé ne pas savoir d'avance mon nom placé dans cette brochure de M. de Montalembert. Il y a assurément un honneur périlleux à être cité comme une exception à une règle injurieuse. !\Iais c'est un honneur, et il y aurait lâcheté à faire effacer la citation. Je ne puis donc officiellement ni accepter ni refuser l'éloge; et j'y dois rester étranger. » Il laissa donc faire; le nom fut maintenu. Une autre lettre remercia : « Je vous remercie d'avoir conservé mon nom sur la brochure. » C'était d'un brave.
Mais, en se livrant lui-même, Ozanam en appelle de l'accusation d'irréligion portée par la brochure contre la généralité du professorat universitaire : « Si vous avez de pleins pouvoirs pour de courtes corrections, j'en demande une à ce sujet, non
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clans mon intérêt, mais dans celui de la vérité. La vérité, la voici :
« Il n'est pas vrai que les catholiques soient dans l'Université à l'état d'un petit nombre d'exceptions; ils sont — et l'archevêque de Lyon vient de les déclarer nombreux — ils sont, comme à peu près partout dans les fonctions publiques, une minorité considérable... Il n'est pas vrai non plus que M. Lenormant et M. Ozanam protestent contre renseignement de leurs collègues de la Sorbonne, lesquels il ne faut pas confondre avec ceux du Collège de France. » Ozanam limite à deux, dans les Facultés, le nombre des hétérodoxes ag-ressifs. Il cite à rencontre M. Saint-Marc Girardin, « qui combat pour des idées vraies, morales, chrétiennes ».
« Et puis ensuite, dit-il. et puis nous n'avons pas protesté, parce qu'il n'y • avait pas pour nous lieu de le faire. Nous avons hautement professé notre foi, réfuté les systèmes contraires, cherchant à faire chrétiennement notre métier de professeurs, et à servir Dieu en servant les bonnes études. Mais nous n'avons point cherché à mettre dans la faculté de Paris une division qui n'existait point, à faire deux camps, à livrer des batailles. Et je crois qu'il importe beaucoup au bien de la jeunesse qu'il n'en soit pas ainsi. Il importe que nos leçons ne soient point regardées par nos collègues comme des provocations qui solliciteraient une réponse; et que, si plusieurs sont étrangers à la foi, on n'en fasse pas des ennemis. »
Le Père Lacordaire, dans la notice qu'il lui a consacrée, a bien jugé la douloureuse position d'Ozanam à la Sorbonne, et la noblesse et sagesse de sa conduite en ces circonstances. « Dans ce conflit entre
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l'Église et l'Université, écril-il, Ozanam, par la position qu'il tenait de Dieu, était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de la conscience en particulier, il ne pouvait pas cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallait-il rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune, et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein, prendre une part active et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas, Ozanam abdiquait sa chaire : pouvait-on le lui conseiller? Dans le second, il provoquait sa destitution : pouvait-on encore le lui conseiller? Et cependant, le professeur chrétien, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?...
« Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dans le péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière avec ceux qui défendaient de tout leur cœur lacause de la liberté d'enseignement !
« Aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps. Aussi, pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous. Il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre; et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public et qui, tôt ou tard, décide de tout. »
Lorsque à la Chambre des pairs Montalcmbert vient