‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 113 sur 235 · LA POLEMIQUE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA POLEMIQUE CATHOLIQUE

de plaidci' brillamment la cause de renseignement catholique, Ozaiiam n'est pas le dernier à l'applaudir : (( Je veux vous eu dire ma joie et mon fraternel orgueil de chrétien. J'ai reconnu l'accent de saint Grégoire VII, de saint Anselme, de saint Bernard, dans cette voix qui défendait les libertés de FÉglise. les plus vieilles et pourtant les plus jeunes et les plus impérissables libertés. »

Mais par-dessus cette grande voix laïque, Ozanam demande qu'on écoute d'abord celle de l'Église dans la personne de ses chefs : ■ Ce m'est un bonheur de voir enfin la controverse tirée de la misérable polémique des injures et des personnalités, et reportée à sa véritable hauteur par M. de Montaleinbert d'abord, et, à sa suite, par MM. de Carné, de Vatimesnil, par le Père de Ravignan, pai'NN. SS. les évoques, et particulièrement parles Mémoires des archevêques de Lyon et de Paris. Voilà les représentants légitimes de nos droits, ceux que nous ne risquons jamais d'avoir à désavouer. »

Avec eux donc le Correspondant devra se tenir sans faiblesse, dans la vérité pleine et le droit intégral. C'est le devoir de l'orthodoxie, laquelle ne doit point mollir : « Je ne considère pas comme étant un danger moindre que la dureté, la mollesse qui céderait quelque chose de la sévérité du dogme dans la discussion, ou des droits de l'Église dans les affaires. »

Une atfaire d'ordre privé se négociait alors, laquelle importait grandement à son bonhenr, en mettant le comble à celui de sa femme. Il en écrit ainsi à M. Foisset, dimanche de Quasimodo 18i't : « Au milieu de mes travaux habituels du collège Stanislas et de la Faculté des Lettres, il a fallu suivre les négociations d'une affaire dont le résultat serait d'appeler mon beau-père à la place de chef de division au ministère

de rinstruction publique, et de nous réunir à la famille de ma femme. Voici trois mois que les premières démarches ont été commencées ; et, quoique la chose soit maintenant décidée, nous n'avons point encore la signature. » Qui la tenait en suspens? C'était l'époque où le projet de loi illibéral du ministre Villemain sur l'instruction publique était ardemment combattu par le parti catholique. « Jugez, ajoute Ozanam, si au milieu des circonstances présentes, il est commode d'aller faire sa cour, et de s'exposer à des conversations sur des points difliciles où la conscience ne permet pas de rien céder. » 11 ne fera donc pas sa cour; il ne s'exposera pas à ces conversations. Sa conscience ne cédera rien. 11 ne faut pas oublier que le jeune chrétien qui parlait, qui agissait avec cette fière indépendance, vis-à-vis du pouvoir comme de l'opinion, n'était alors qu'un simple professeur suppléant, c'est-à-dire à la merci de l'administration universitaire, et révocable ad nutum. Enfin la signature fut obtenue, par ailleurs. Au mois d'avril de Tannée suivante, 1845, M. Soulacroix allait prendre possession de son haut poste et habiter Paris. Sa division était celle de la comptabilité. Elle lui donnait peu ou point de part dans la direction de l'enseignement, non plus que dans le choix du personnel enseignant.

Sur ces entrefaites, un événement se produisit qui allait remettre en question l'avenir d'Ozanam. Au mois de juillet de cette année 1844, mourut inopinément à l'âge de 72 ans, M. Fauriel, titulaire de cette chaire de littératuie où Ozanam le suppléait avec éclat. Ozanani le regretta : « J'avais en lui, écrit-il à M. Foisset, un patron bienveillant qui me prêtait ses lumières, dont la bonté m'assurait une suppléance perpétuelle

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dans la chaire où ses infirmités ne lui permettaient plus de paraître. Son attachement pour moi faisait ma sécurité. Cette mort a été pour moi un coup de foudre. Il est mort trop tôt peut-être pour sa pauvre àme qui n'a pas eu le temps de se reconnaître : trop tôt pour la science, à laquelle il devait donner avant peu des travaux considérables qui vont se trouver perdus ' ; trop tût pour moi qui avais besoin de ses conseils et de sa protection. »

Je tiens pour un chef-d'œuvre la Notice qu'Ozanara consacra à M. Fauriel. chef-d'œuvre et hommage de science éloquente, d'admiration respectueuse et de délicate reconnaissance. Mais en même temps, le chrétien ne veut pas achever ces belles pages sans féliciter le savant d'avoir su incliner sa riche intellig-ence devant le mystère des causes, de la première Cause. Il termine par ces lignes : « Ce grand esprit, qui savait tant de choses, savait aussi se résoudre à ignorer. C'était sa maxime que nous ne connaissons le commencement de rien. Il savait s'humilier devant les bornes mystérieuses qu'il trouvait à l'entrée et à lïssue de toutes ses recherches. De là la réserve et la modestie qu'il portait dans ses entretiens où Ton trouvait quelquefois tant de lumière et toujours tant de bonté. Un jour celui qui ('Cii^ ceci le consultait sur un point d'histoire, dont il cherchait à rendre compte par les lois ordinaires des afl'aires humaines : « Je vais peut-être vous étonner, lui répondit M. Fauriel, mais je trouve que vous ne faites pas assez de part à la Providence. >

1. Ces travaux considérables, particulièrement attendus dOzanain. ont été publiés après sa mort : Histoire de l'Épopée chevaleresque au Moyen Age. Histoire de la poésie provençale, en 3 Toi., 1846. Dante et les origines de la poésie et de la littérature italiennes* 2 vol. in-8. 18Î6.

« Maintenant, que fera-t-on de moi? » se demandait dans ses lettres le jeune suppléant de la veille. Ozanam pensait bien < qu'après quatre ans d'un enseignement dont le succès avait dépassé toutes ses espérances, auquel il avait tout sacrifié, et même un peu sa santé, n'ayant eu que des relations bienveillantes avec tout le monde, on ne l'éliminerait pas purement et simplement pour donner à un autre la chaire qu'il remplissait ». Il savait de plus que « la Faculté était dans ces pensées, et que le plus g-rand nombre de ses membres était disposé à le présenter au ministre en première ligne, en ajournant seulement la nomination comme titulaire jusqu'à l'époque de la rentrée ».

Une autre opinion, se fondantsurle jeune âge de ce candidat de trente ans, sur son défaut de titres scientifiques, sur son entrée récente dans l'Université,^ proposait, pour lui laisser le temps de gagner ses^ éperons, de prolonger la vacance durant l'année suivante, tout en lui conservant ce même enseignement, mais seulement avec le titre temporaire de chargé de cours.

Mais le temporaire, l'amovible, c'était l'épée de Damoclès; et si elle ne menaçait pas la sympathique personne d'Ozanam, il n'en était pas de même de sa philosophie dont le succès à la Sorbonne offusquait, irritait sourdement les voltairiens du Siècle et du Constitutionnel, comme les énergumènes du Collège de France et de l'Université. Ils ne trouvaient que trop d'appui auprès de M. Villemain, que l'opposition des catholiques à son projet de loi scolaire exaspérait jusqu'à la démence, comme on ne devait pas tarder à le voir.

Dans cette anxiété, que pensait Ozanam, sa religion.

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sa sagesse? Une lettre de lui nous le fait lire : « Je ne sacriûerai rien, ni de mes devoirs d'état par imprudence, ni de mes devoirs de chrétien par pusillanimité. » Et le chrétien ajoute : « Ce que je demande à Dieu c'estque lui-même prenne la conduite de cette délicate négociation. Après tout, il peut être utile à mon salut que je ne réussisse point; et, dans ce cas. je ne désire que la fermeté, la résignation, la paix <lu cœur. La résignation à tout, même au précaire, et à Tincertitude. puisque Dieu Fa mise en toutes choses, dans la vie, dans la mort, dans la santé, dans la fortune; et qu'il a voulu nous faire vivre dans le plus terrible de tous les doutes : à savoir si nous sommes dignes damour à ses yeux. »

M. Cousin, partagé entre son afl'ection pour ce jeune maître et son parti politique, imagina le biais que voici, à bonne intention,- croyons-nous : La chaire de littérature étrangère sei-ait oliérte à M. Ampère, qui en serait nommé titulaire; et M. Ozanam. son intime ami, en demeurerait, comme par ]e passé, professeur suppléant, ce qui faisait deux heureux. Heureuse et flatteuse pour le titulaire, la combinaison était loin de l'être pour le suppléant : c'était toujours le précaire et le révocable. Jean-Jacques Ampère n'hésita pas; il refusa net. Il fit mieux. Il en prit occasion d'appuyer la titularisation de son ami de tout le poids de son suffrage scientifique et de toute la chaleur de son affection.

La présentation du candidat par le Conseil académique fut unanime, comme l'avait été celle de la Faculté. Le Conseil royal donna unavis conforme. Mais M. Villemain semblait redouter de prononcer le mot de la fin. Par son ordre, Taffiche du cours parut avec le nom du professeur en blanc, afin de se donner

encore le temps de réfléchir. Il fallut qae M. Lé Clerc mît à cette aGPaire un zèle et une fermeté peu ordinaires pour arracher littéralement la signature du ministre. « Enfin la chose est faite, écrit Ozanam le 23 novembre 184-'*. Elle s'est terminée hier par ma prestation du serment entre les mains du doyen. Elle est aujourd'hui officielle et portée à mes amis par tous les organes de la publicité. »

Cette nouvelle était en même temps un remerciement. Il l'adressait à Ampère; et en quels termes exquis : (( .Je savais bien, par expérience, écrit-il, qu'on avait besoin de ses amis dans l'adversité; mais nous ne savions pas qu'on en eût tant besoin dans le bonheur... Il est juste que vous jouissiez un peu de ce que vous avez fait, vous qui, après Dieu, êtes l'auteur de toute cette prospérité. Vous qui m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père; qui m'avez mis sur le chemin et m'avez conduit d'épreuve en épreuve, et de degré en degré, jusqu'à cette chaire, où je ne m'assois que parce que le seul homme qui en fût vraiment digne n'a pas voulu s'y asseoir. »

Ampère partait pour l'Egypte. Et Ozanam voulait que « dans cette longue navigation du Nil, le souvenir de sa bonne action fût en lui comme une de ces bénédictions infiniment douces que Dieu répand sur les belles âmes ».

A partir de ce moment et de ces événements, qui soudaientun nouvel anneau entre Ozanam etAmpère, leur amitié plus serrée devient une vraie fraternité. Us étaient aux mêmes études. Tandis qu'Ozanam prépavdL\iVf]istoire de la Civilisation chrétienne aux temps barbares. Ampère venait de publier, en 18i0, V Histoire littéraire de la France jusqu' an XIV^ siècle^

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N'allaient-ils pas se heurter, ou du moins se gêner, en se touchant de si près? Ils ne marchaient pas par les mêmes sentiers. Ce qui faisait dire à Ampère en souriant : « Je vous ai pris les lettres et les hommes d'État; mais rassurez-vous : je vous ai laissé les missionnaires et les saints. » Il n'en reste pas moins vrai que, dans l'étude des mêmes époques, ils portaient les mêmes habitudes d'esprit, ce qui faisait dire à un de leurs contemporains : « Quand je les lis, je ne suis jamais sûr que la phrase commencée par l'un n'ait pas été achevée par l'autre. »

L'amitié était remerciée; le ciel était béni ; « C'est lui, écrivait Ozanam à Lallier, c'est Dieu dont la miséricordieuse charité a voulu me rendre mes devoirs plus faciles parce qu'il sait que je suis faible; et sans doute aussi pour me préparer, par un moment de bonheur, aux épreuves de l'avenir. »

A cette humilité répond cependant la juste fierté chrétienne, qui constate que ce triple suffrage de la Faculté, du Conseil académique, du Conseil royal, ne lui a coûté ni sacrifice d'idées, ni compromis de conscience. « Vous apprendrez avec plaisir qu'il ne fut exigé de ma part aucune avance, aucune concession, aucune réserve. On m'a pris comme j'étais, sans me faire insinuer, comme on l'aurait pu, de mettre plus de prudence dans mon enseignement; sans même vouloir que j'écrivisse, selon l'usage, une lettre de candidature, de crainte qu'on ne parût mavoir fait des conditions. » C'était bien le connaître. C'était aussi s'honorer soi-même.

Lorsque, dansées mêmes jours, le collège Stanislas apprit cette promotion, le premier sentiment fut celui-ci exprimé par M. Caro : « Il sembla à chacun

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de nous que cette nomination était la nôtre autant que la sienne, et que nous montions tous ensemble avec lui dans cette vieille chaire vaillamment conquise : ses triomphes étaient les nôtres. Mais quand on sut que, d'après les règlements universitaires, Ozanam maintenant titulaire devait renoncer à son enseignement au collège, la désolation fut extrême. Les élèves rédigèrent une adresse à M. Villemain, le suppliant de leur conserver exceptionnellement leur maître préféré. En même tenq^s, 10 décembre, un d'entre eux fut charge de prévenir M. Ozanam de cette démarche insolite, en lui renouvelant leurs profonds regrets. Cette lettre disait :

(( Monsieur, nous ne saurions vous exprimer avec quelle douloureuse surprise nous avons reçu hier la première nouvelle du malheur qui nous menace. Ceux qui ne sont près de vous que depuis quelques mois seulement; ceux qui, après une année de vos leçons, avaient espéré les entendre encore longtemps; ceux enfin que d'antres études viennent de recruter au sortir de la rhétorique, tous ont été également affectés; et j"ai reçu la triste mission de vous manifester cette universelle douleur,

« Cependant tout espoir n'est peut-être pas perdu, et nous osons vous supplier de prendre en main notre cause, afin de nous conserver, s'il est possible, le maître que nous avons le plus aimé. Si les occupations de l'enseignement secondaire sont plus laborieuses que d'autres, croyez, Monsieur, que nulle part vos soins ne seront payés d'une plus vive et plus durable reconnaissance.

« Dans tous les cas, quelle que soit la décision de M. le ministre, jamais nous n'oublierons les bontés que, depuis deux ans, vous avez eues pour nous et

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