‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 115 sur 235 · LE COURS DE M. LENORMANT · texte numérisé non relu

LE COURS DE M. LENORMANT

avec une telle alacrité et unanimité, qu'aucun des conjurés n'osa y opposer ses sifflets. Lui-même les avait désarmés.

Nous venons d'entendre Montalembert, dans son manifeste aux catholiques, signaler à coté d'Ozanam, parmi les rares professeurs chrétiens de la Sorbonne, M. Charles l.enormant, suppléant de M. Guizot à la chaire d'histoire. Depuis trois ans, il y portait avec distinction et succès, un enseiiinement qui derrière le respect des choses saintes, laissait transparaître le scepticisme à leur égard. Mais un jour était venu où la vérité de l'Évangile s'était révélée à son esprit naturellement élevé ; et la profession publique de sa foi s'imposa aussitôt à sa conscience d'honnête homme. Les auditeurs de la Sorbonne purent, alors lire de lui cette courageuse lettre : « J'étais arrivé, dans mon cours d'histoire, aux origines de la religion chrétienne. .lusque-là, je n'avais jeté sur les faits du christianisme que les regards paresseux et distraits de l'homme du monde. Désormais, il me fallut remonter aux sources et discuter les preuves avec l'attention, la gravité que m'imposait un devoir public. L'etfet de ce travail fut progressif, mais sûr. A mesure que j'avançais dans ma tâche, je sentais s'affaiblir, s'effacer, les préventions irréligieuses que je devais à mon éducation, à mon siècle. De la froideur, je passai bientôt au respect. Le respect me conduisit à la foi : j'étais chrétien, et je voulus contribuer à faire des chrétiens. »

Ce fut précisément contre ce prosélytisme que se déchaîna l'orage. Les mêmes hommes dont la jalousie avait échoué contre la popularité dOzanam, prirent leur revanche sur ce chrétien de fraîche date qu'ils surnommaient le Converti de la Sorbonne. Les tribuns

du Collège de France, MM. Michelet et Quinet, lancèrent sous main leurs folles bandes contre cette chaire maintenant relevée dans l'honneur de la vérité ; et les cours de M. Lenormant, très écoutés naguère, ne furent plus que des scènes de tumulte impie et de violences sauvages.

Nous sommes à la lin de 18V5. Ozanam annonce à Lallier qu'il a repris ses cours ; mais en même temps, il lui fait part des inquiétudes que lui cause l'opposition tapageuse faite à son collègue. « Je les ai vues de près, ces émeutes, et je puis vous assurer qu'il ne s'agit point d'un soulèvement des écoles. C'est une affaire arrangée sans passion, mais avec un indigne calcul, dans les bureaux de quelques journaux révolutionnaires. Comme ces gens-là y mettent toute l'opiniâtreté d'un parti pris, et que le gouvernement y met loute la faiblesse qu'il a coutume de montrer dès qu'il s'agit de protéger les croyances, il y a lieu de craindre que les violences se renouvellent. Et, n'y eût-il qu'une soixantaine de tapageurs, s'ils reviennent dix fois, ils finiront bien par faire fermer le cours. Du moins, ne sera-ce point sans protestations énergiques; car la jeunesse chrétienne s'est montrée plus ferme que de coutume dans cette affaire qui aura du moins l'utilité de resserrer les rangs et d'aguerrir les cœurs. »

De voir « un enseignement si honorable et si bienfaisant menacé par de telles intrigues et trahi par la mollesse des défenseurs de l'ordre », Ozanam épanche son chagrin : « Ah ! mon ami, qu'il se fait de mal dans le monde par l'inconséquence et la timidité des gens de bien ! Quant à moi, je ferai tous mes efforts, pour qu'on ne sépare pas ma cause d'avec celle de M. Lenormant. Tant que ses lerons seront

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troublées, je ne cesserai pas d'y assister; J'usoi'ai de toute mon iniluencc auprès d'un certain nombre de jeunes gens pour recruter l'auditoire. C'est le jeudi 8 janvier que la reprise des cours doit avoir lieu. »

Le jeudi 8 janvier, Ozanara était là. Dès que M. Lenormant apparut, iioe bordée de cris insensés salua son retour. Il essaye de parler : les sifflets lui répondent. Ozanam, n'y tenant plus, s'élance à côté de lui; et là, debout, il reste quelque temps silencieux, contemplant ce déchaînement d'un regard de dédain et de pitié.

Devant cette crâne attitude, une salve d'applaudissements part de plusieurs gradins. Réprimant d'un geste les acclamations qui s'adressaient à lui, Ozanam rappelle les agitateurs à " cette liberté dont ils font tant d'état pour eux, les adjurant de la respecter dans la conscience des autres ». On fit silence. L'effet de cette parole fut de permettre au professeur de continuer ou plutôt de commencer sa leçon, qui put se terminer à peu près sans interruption.

Cet armistice pouvait être le commencement de la paix. Mais l'autorité universitaire céda devant la violence; et le lendemain on apprit que le cours était fermé par ordre du gouvernement.

M. Lenormant démissionna, pour prendre la direction du Correspondant , où nous le retrouverons.

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