‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 125 sur 235 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

FLORENCE. — ROME. — PIE IX. — AUDIENCES ET OVATIONS. DEUIL FRATERNEL. — VENISE. — ECHALLENS.

Le voyage, commencé en décembre 18i6, avait pour itinéraire le Midi de la France, puis Gênes et Florence, pour aboutir à Rome comme principal centre et séjour d'étude et de piété. Après qu'il y aurait pris ses quartiers d'hiver, le professeur se promettait de parcourir à loisir toute FOmbrie, les Romaines, Ravenne, la Vénétie, la Lombardie. Il pénétrerait par le Splugen et le pays de Coire, jusqu'à Saint-Gall et Einsielden, où le conviaient de vieux monuments germaniques et monastiques. Puis enfin, suivant le Rhin de Bàle à Cologne, il reprendrait le chemin de la patrie par la Relgique, et rentrerait en France, le corps et l'esprit reposés, riche de souvenirs et de documents pour l'accomplissement de sa mission littéraire, riche de forces et d'ardeur pour la reprise de ses cours et de ses œuvres.

« Ce mémorable voyage se fit, ainsi que s'exprime M. Ampère, au milieu d'un perpétuel enchantement ». Ozanam y emportait cette invariable

bonne humeur et cette aimable gaieté qui étaient un des grands charmes de sa compagnie. Son esprit curieux et enthousiaste ne se lassait pas d'apprendre et d'admirer, tantôt les choses de la nature, tantôt celles de l'art; prenant beaucoup de notes, relevant les inscriptions, saluant les lieux qu'avaient illustrés des souvenirs dont son imagination faisait revivre toutes les scènes. Quelques-unes de ces notes sont devenues des livres, ainsi que nous le verrons. La plupart sont inédites, laissées à l'état de premier jet ou d'impressions rapides. Parmi celles qui furent publiées après lui, nous ferons choix des passages qui rendent le mieux le son de son âme chrétienne.

Le 8 janvier 18i7, les notes de voyage d'Ozanam nous le représentent au faite du dôme de Florence, dans la lanterne de la coupole, d'où « son regard embrasse la cité de marbre entourée de ses collines encore vertes ». Et ce qui monte à lui de chacun de ces merveilleux édifices, c'est la pensée qui les a conçus, la vie qui les a animés, le nom des saints et des génies qui les ont immortalisés, des artistes qui les ont ciselés ou décorés, au cours de cette période d'inspiration de l'art que ferme Michel-Ange, duquel il porte ce jugement : « Ce grand homme fut peut-être le plus savant des statuaires chrétiens, mais il en fut le dernier. Il enterra noblement la sculpture naïve du moyen âge, et laissa le mauvais exemple d'avoir cherché à étonner les hommes, au lieu de les toucher et de les instruire. »

Dans ces dispositions, rien ne l'impressionne autant que la fière inscription qu'il a lue sur la tour du Vieux- Palais : « J. C. Rex Flor. elect. S. P. Q. Jésus-Christ roi de Florence, élu par le Sénat et le peuple. » Et il note : « Je reconnais là un peuple qui ne veut obéir

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qu'à Dieu, et qui encore, hélas I ne lui obéira pas toujours. »

A Pise, le pèlerin de l'art et de la foi réserve ses pieuses tendresses à la cathédrale, le Dôme. La voyant, cette Notre-Dame, si élancée, si légère, il s'est demandé « si vraiment elle est élevée de terre, ou si elle y pose seulement, descendue du ciel, avec les 84 colonnes de ses cinq nefs qui rappellent les palmiers des jardins éternels ».

De Florence à Rome le voyage se fit à petites journées, tantôt en vetturino, tantôt en simple carriole, s'arrètant, stationnant partout où il y a à admirer, à apprendre ou à prier, admirant au double en admirant ou priant à deux. Ainsi, par exemple au retour d'une visite à la vieille et curieuse église de San Gemignano : « C'était le 17 janvier, fête de saint Antoine. Nous descendions ainsi la colline de San Gemignano. Le soleil était couché, et la douceur de l'air si grande que nous ne frissonnions pas sous nos manteaux. Ce plaisir pris à deux, le soir de ma fête, restera un des plus aimables souvenirs de ce voyage. »

Le 2 février ISiv, fête de la Présentation, Ozanam, enfin parvenu à Pxome, assistait pour la première fois à une fonction pontificale , dans la chapelle du Quirinal : « ... D'abord je n'apercevais le pape que de loin, sur son trône, où il distribuait les cierges de la Chandeleur. Mais quand la procession s'est rapprochée, quand j'ai pu contempler de près les traits du vicaire de Jésus-Christ, j'ai été touché jusqu'aux larmes. J'ai vu cette figure si douce et si sainte, ces yeux et cette bouche qui expriment tant de charité, cette tête qui commence à blanchir sous le poids

du pontificat. Au moment où il rentrait dans le chœur, je lisais ces paroles de Yhitroit du jour qui s'appliquent si bien à Pie IX : Veniet desideratus cunclis gentibus, et implebit domwn istam gloriâ. Oui, cette vieille maison du Quirinal commence à se remplir de g-loire, et aujourd'hui tous les peuples regardent de ce côté. »

Un autre jour, 13 février, à l'église du séminaire de l'Apollinaire, M. et M""* Ozanam se sont rendus pour être bénis et communies par Pie IX. « Le moment sublime fut quand le Pape, en finissant de donner la communion aux ecclésiastiques, exprima le désir de la distribuer au peuple. Alors les gardes se sont écartés. Le Pape est descendu de l'autel; un mouvement s'est fait dans la foule pour se porter audevant de lui à la sainte Table. Les marches étaient couvertes de deux rangs de fidèles, serrés, troublés, émus jusqu'aux larmes. Il y avait là la reine douairière de Saxe, de pauvres Italiennes, des femmes, des hommes de diflerentes nations; et mon Amélie et moi dans cette foule, à côté l'un de l'autre, comme nous l'avons toujours été dans le bonheur, comme nous espérons l'être jusqu'au bout de la vie, et au delà! Le cortège sacré s'est rapproché de nous. J'ai vu cette admirable figure de Pie IX, toute éclairée par les flambeaux, tout émue par la sainteté du moment, plus noble, plus douce que jamais. J'ai baisé son anneau, l'anneau du Pêcheur qui, depuis dix-huit siècles, a scellé tant d'actes immortels! Puis j'ai tâché de ne plus rien voir, pour ne plus songer qu'à Celui qui est notre Maître à tous, et devant cj[ui les pontifes eux-mêmes ne sont que poussière. »

Tout le reste de cette lettre est à Pie IX : « Pie IX le conquérant des cœurs, et c'est en gagnant les cœurs

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