‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 131 sur 235 · LES JOIES DU RETOUR. 3C · texte numérisé non relu

LES JOIES DU RETOUR. 3C

« Eli reparaissant dans cette chaire où vous me reserviez un si fraternel accueil, j'ai à me faire pardonner d'abord une longue absence exigée par ma santé ; ensuite le retard de mes leçons, qui se ressentiront longtemps encore de l'épuisement de mes forces. Toutefois, en allant chercher le doux ciel de l'Italie, je m'éloignais moins de vous que vous ne pensez. J'y portais toutes les préoccupations d'un enseignement que vous m'avez rendu cher, toutes les questions que nous avions coutume d'agiter ensemble. Et je m'en suis bien trouvé : car ce qui fait l'intérêt d'un voyage, ce sont les idées que l'on emporte, dont on est poursuivi, et qui vont s'éclairer par le spectacle des lieux et des hommes... Voilà ce que je pense avoir appris dans un pèlerinage de huit mois, et dont je viens vous apporter le souvenir comme les pèlerins du moyen âge rapportaient une branche coupée aux palmiers de l'Orient. »

Les premiei*s mois de 18i8, qui suivirent le voyage d'Italie d'Ozanara, furent, pour lui et les siens, une de ces rares saisons de calme félicité dont il faut se hâter de jouir, car elle fuit. Lui-même s'en exprime ainsi à Ampère : « Nous jouissons avec une profonde reconnaissance de ce court bonheur que Dieu nous a donné. Bonheur domestique premièrement : Ma chère Amélie, si longtemps éprouvée par le chagrin, jouit depuis quelques mois d'une santé satisfaisante. Notre petite Marie se porte à ravir, grandit et ne maigrit pas; et la voici à l'âge le plus heureux de l'enfance : déjà assez développée pour causer, comprendre et nous couvrir de caresses; tiop petite encore pour étudier, pour se faire sérieusement punir. Nous avons aussi les souvenirs de notre beau

pèlerinage de l'année dernière, dont les émotions ne s'effaceront pas de sitôt. Enfin nous avons des amis qui sont en partie les vôtres. Il est inutile de vous dire ce qu'on trouve de ressources auprès d'eux, dans les bons et les mauvais jours. Je ne vous parle pas de la famille de ma femme, de mes frères que vous ne connaissez point et dont la tendresse nous est douce. »

Puis ces retours sur lui-même et ces élans amoureux vers l'Auteur de ces dons : « Je suis bien mauvais de n'en pas montrer plus de reconnaissance. La jeunesse s'en va, et je ne m'aperçois point que j'en devienne meilleur. Voilà que dans trois mois j'aurai trente-cinq ans ; nel mezzo del cammin di nostra vita. En supposant que je fasse le reste du chemin jusqu'au bout, il faudra bien y arriver, et j'ai peur de m'y retrouver les mains vides. »

Cependant l'heure approchait où la politique allait faire au publiciste des jours moins doux et moins tranquilles. Le 11 janvier 18i8, le comte de Montalembert, dans un superbe discours sur Pie IX et l'Italie, avait enlevé les suffrages de la Chambre des Pairs qiii, au nom du pays lui avait répondu à l'unanimité par cet amendement de l'adresse au roi : « Une ère nouvelle de civilisation s'ouvre pour les États italiens. Nous secondons de toutes nos sympathies et de nos espérances le Pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de courage, ainsi que les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de réformes pacifiques, où marchent de concert les gouvernements et les peuples. » Dans cet état de choses, lui-même encore frémissant de ses émotions romaines, Ozanam s'étonnait que la Presse catholique ne vibrât pas à l'unisson de ceC

LA POLITIQUE PONTIFICALE. 3fi9

enthousiasme. « Ktcela, dit-il, après quinze mois d'un pontificat (jui rappelle celui de Grégoire H et d'Alexandre m, destiné à conclure enfin l'alliance du christianisme et de la liberté. »

C'est à M. Foisset qu'il écrit pour se plaindre que le Correspondant n'ait pas encore donné un travail sérieux « sur les événements qui vont peut-être marquer notre siècle de son signe propre ». C'était s'offrir à le faire. Il en fît d'abord le sujet d'un discours sensationnel prononcé au Cercle, puis d'un article qui le reproduit en le complétant, sous le titre : Des Dangers de Rome et de ses Espérances, publié dans le Correspondant du 10 février 18i8.

Je ne puis, à mon arand regret, présenter ici qu'une rapide analyse de ces vingt-trois pages de Revue, très serrées, présentant un des éciitsd'Ozanam où il a déployé le plus de talent, dépensé le plus de trésors d'informations, d'ardentes convictions, et conséquemment d'éloquence et de persuasion. C'est une pièce magistrale, qui manque à ses Œuvres complètes.

Quand il a déclaré là qu'il n'engage pas d'autre responsabilité que la sienne, l'écrivain estàl'aise pour établir la balance des dangers et des espérances de l'œuvre réformatrice de Pie IX. Les dangers viennent du dehors et du dedans : au dehors, des tenants de la politique autrichienne, des absolutistes, des partis vaincus; au dedans, des intéressés aux vieux abus dont ils vivent. Il y a les rétrogrades qui ne veulent point de réformes, il y a les impatients qui veulent trop vite toucher le but; il y a les zelanti et les imprudents qui le dépassent, et qui, saluant dans Pie IX le roi de l'Italie entière, effarouchent et déjà soulèvent contre lui tous les cabinets de l'Europe. Ne sont-ce pas des traîtres?

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