FRÉDÉRIC 0Z.4NAM
En bénissant Pie IX, Ozanam n'en défend pas moins Grégoire XVI. Il rend aussi pleine justice à la Compagnie de Jésus, réprouvant le récent pamphlet de l'abbé Gioberti, // Gesuita moderno, « lequel a prêté ses feuillets à des placards incendiaires ».
Quand des dangers Ozanam passe aux espérances, il les rencontre nombreuses. C'est, autour de Pie IX, le bon peuple de Pie IX, puis les amis de Pie IX, les sages et illustres patriotes catholiques de l'Italie entière. Il nomme le comte Balbo, le marquis d'Azeglio, Tomasseo, Orioli, Cantu, Capponi, Rosmini , Ventura. Il se complaît dans la peinture de l'amour des Romains pour leur prince, sans s'aveugler toutefois sur ce que cet amour a de trop intempérant et compromettant pour sa cause. Ce sont des Italiens, il les excuse, mais ce sont aussi des chrétiens ; et il se rassure contre leur mobilité sur « la foi de ce peuple de qui l'enthousiasme pour le Pontife-roi est de la religion encore. Or, la religion n'est-elle pas la garantie de l'ordre et de la fidélité, comme l'amour a son expansion dans la liberté? »
Mais ce qu'Ozanam place au commencement et à la fin de ses raisons d'espérer c'est la personne même du Pape : « Telle est mon espérance la plus forte, la plus douce ; et, comme c'est dans mon cœur qu'elle est née, je la voudrais voir maîtresse de tous les cœurs. » Elle l'est aussi de son esprit. Il aime Pie IX, par entraînement, parce qu'il est bon et qu'il veut le bien ; mais aussi par raisonnement, parce qu'il est sage. 11 le considère couronné de toutes les vertus : sa pureté, sa charité, sa force. Son humilité le confond, sa piété le touche, son oraison l'édifie. Il voit chacune de ses résolutions mûrie au feu de la prière, trempée dans des larmes répandues devant Dieu. N'est-ce
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pas un gage de leur haute inspiration et de leur efiicacité?(( En somme, répète-t-il, ce Pape est un saint, et un saint tel que Dieu n'en a pas donné au pontificat romain, depuis saint Pie V. »
Est-ce à dire que Pie IX va ainsi monter au triomphe de sa politique par une voie jonchée de palmes? « Non certes, répond Ozanani gravement et magnanimement. Ce que je crois au contraire, c'est que l'avenir réserve à Pie IX les embarras les plus sérieux. Je le crois pour la gloire de ce grand pape. Dieu n'a pas coutume de susciter de tels hommes pour des difficultés ordinaires. Sa mission sans cela semblerait trop facile , elle tiendrait moins de place dans l'histoire. Sa barque aurait passé sur des eaux bien tranquilles. Attendons-nous aux tempêtes ; mais ne craignons point comme les disciples de peu de foi : le Christ est dans la barque, et il n'y dort pas : il n'a jamais si bien veillé qu'aujourd'hui. »
Ce vibrant et troublant article devait avoir sa conclusion plus entraînante encore. Ozanam se souvient, lui l'historien de la convereion des Barbares, que, du vi'' au ix' siècle, les papes saint Grégoire le Grand, Grégoire III, rompant avec Byzance qui abandonnait la défense de l'Église, s'étaient tournés vers les Barbares qui leur paraissaient en devoir être l'espérance et le soutien, en devenant ses fils. Et il lui sembla que cette antique évolution de Rome vers les Barbares n'était pas sans analogie avec celle qui aujourd'hui la faisait se tourner vers les masses populaires, « chères à l'Église, disait-il, parce qu'elles sont le nombre, le nombre infini des âmes qu'il faut conquérir et sauver, parce qu'elles sont la pauvreté que Dieu aime, et le travail qui fait la force ». Et làdessus, hardiment, il terminait ainsi : « Sacrifions
nos répugnances et nos ressentiments pour nous tourner vers cette démocratie, vers ce peuple qui ne nous connaît pas. Poursuivons-le non seulement de nos prédications, mais de nos bienfaits. Aidons-le, non seulement de laumône qui oblig-e les hommes, mais de nos eftbrts à l'effet d'obtenir des institutions qui les affranchissent et les rendent meilleurs. Passons aux Barbares, et suivons Pie IX. »
Ozanamnefut pas compris. Ce dernier cri jetal'épouvante. Le mot de démocratie évoqua le fantôme de la Terreur ; ce nom de Barbares signifia les communistes, les phalanstériens. L'allusion historique échappa, ainsi que l'intention. Ozanam en fut plus attristé que surpris. <( Je m'attendais aux plaintes et aux remontrances, écrit-il deuxjoursaprès cette publication. Elles arrivent enfouie. » D'un autre côté, les adhésions les plus complètes de catholiques zélés ne lui faisaient pas défaut. Le vénérable abbé Desgenettes lui écrit qu'il l'approuve. Le Père Lacordaire lui répète qu'il partage toutes ses opinions; il s'étonne seulement qu'on pût les trouver hardies. M. Foisset lui en adresse quelques observations, mais tellement amicales, qu'Ozanam ne l'a jamais trouvé « ni plus chaleureux ni plus bienveillant et pressant que dans ces lignes, qui sont de celles qu'on garde et qu'on relit. — Je savais bien, poursuit-il, que ma sincérité déplairait. Je n'aime pas soulever des orages; je n'ai cédé qu'au besoin de remplir un devoir... Vous-même, Monsieur et cher ami, vous pensiez comme moi en octobre. Ne puis-je espérer que j'ai encore la douceur d'être d'accord avec vous? S'il en est autrement, alors c'est moi qui me suis mal exprimé ; et je le crois, puisque vous ne me comprenez pas ».
« Passer de Byzance aux Barbares », c'est, expli-