‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 140 sur 235 · M*^'^ AFFRE AUX BARRICADES · texte numérisé non relu

M*^'^ AFFRE AUX BARRICADES

pect et admiration. Le g-énéral avait le sens sinon des choses chrétiennes, du moins des choses héroïques. Il lui représenta d'abord tout le dangei' auquel il allait s'exposer. Il lui apprit que le général Bréa, envoyé comme parlemeiitaire, venait à l'instant d'être pris par les insurgés. Il le conjura de ne pas s'exposer à un pareil péril. Mais la résolution de Monseigneur était inébranlable; et les témoins se souviennent encore de la simplicité avec laquelle il répondit : « J'irai! »

« Le général le loua alors de son courage. Peu d'heures auparavant il avait rédigé, de concert avec M. Sénard, une proclamation dans laquelle, avec une touchante insistance, il adjurait les ouvriers de déposer les armes et répudiait toute pensée de représailles. Il en remit un exemplaire au prélat dont elle devait faciliter la tâche.

« L'Archevêque rentra chez lui, y prit quelque nourriture, se confessa, dit-on, comme avant de mourir; enfin prit la route des quartiers insurgés. MM. Ozanam, Cornudet et Bailly sollicitèrent avec instance l'honneur de l'accompagner encore. Mais jaloux que personne ne s'exposât pour lui, il refusa, disant que leur uniforme de gardes nationaux le gênerait dans sa mission, en lui donnant un semblant d'escorte, et qu'il devait aller seul avec ses deux prêtres et son domestique. Us le quittèrent par obéissance, mais avec la plus grande douleur. »

Le reste, plus connu, est moins de notre histoire. Nous abrégerons.

« Nul d'ailleurs ne pourrait décrire l'émotion de tous les cœurs, en voyant passer l'Archevêque à pied, se dirigeant vers la place de la Bastille. Les gardes mobiles lui présentaient leurs armes à bénir;

des officiers le conjuraient de ne pas aller à la mort ; des femmes, croyant qu'il allait aux ambulances, lui apportaient du linge et de la charpie pour les blessés. A ceux qui lui représentaient le danger : «■ Ma vie est peu de chose! » répondait-il. Et chemin faisant, il commentait à ses vicaires généraux, MM. Jacquemet et Ravinet, la parole de l'Évangile : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis! » Sa physionomie en paraissait éclairée !

« Place de l'Arsenal, il s'arrêta quelques instants pour consoler et bénir de pauvres blessés. Il était huit heures du soir, et la lutte continuait avec acharnement. Arrivé à la place de la Bastille, le prélat s'adressant au colonel chargé du commandement, lui demanda de faire cesser le feu : « Je m'avancerai seul, dit-il, vers ces malheureux qu'on a trompés. » Le tir fut interrompu du côté de la troupe; les insurgés ralentirent, puis cessèrent le leur. L'Archevêque s'avança sur la place. Un jeune homme des Conférences de Saint- Vincent de Paul, nommé Bréchemin, le précédait, qui, élevant son mouchoir blanc attaché à une branche d'arbre, s'avança ainsi jusqu'à la première barricade. Sans attendre le retour de ce parlementaire, l'héroïque prélat, pénétrant par une boutique à deux issues qui faisait le coin du faubourg Saint- Antoine, s'avança jusque dans la grande barricade qui fermait ce faubourg. Un assez grand nombre d'insurgés descendit sur la place; plusieurs soldats s'avancèrent aussi, empressés à fraterniser. L'Archevêque, tenant en main la promesse de grâce, commençait à incliner les cœurs à la réconciliation, quand un coup de fusil partit; une décharge effroyable y répondit. L'Archevêque, frappé à mort, s'affaissa dans les bras d'un ouvrier disant : « Mon ami.

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