IMMOLATION DE M- AFFRE
je suis blessé ! » Les insurgés, altérés eux-mêmes en voyant toml)er cette grande victime, la transportèrent chez le curé des Quinze-Vingts. AP AfiFre mourut le lendemaiu, sa dernière parole fut : « Que mon sang soit le dernier versé. »
L'événement, qui avait eu lieu à l'entrée de Ja nuit, ne fut, en raison du désordre général, connu dans la ville que le lendemain matin. La nouvelle en fut accueillie par un cri universel d'horreur et de douleur. Chez Ozanam etses deux amis, MM. Cornudetet Bailly, elle provoqua un sentiment d'inexprimableaffliction, mêlé d'abord d'amer remords. Mais quand ils se ressouvinrent qu'avant leur visite l'inspiration du sacrifice était venue à FArchevêque qui l'eût très probablement accompli sans eux ; que de plus le fruit du sacrifice avait été la fin presque instantanée de l'insurrection, et que ce sang" avait bien été le dernier versé; quand enfin ils furent témoins de l'honneur qui en rejaillissait non seulement sur l'Archevêque, mais sur tout le clergé et l'Église tout entière, et, pardessus tout, les pardons et les grâces que cette immolation volontaire du pasteur devait faire retomber sur le troupeau tout entier, ces généreux conseillers purent croire qu'ils n'avaient été en cela que les instruments inconscients d'une Providence finalement miséricordieuse.
C'est bien ce sentiment qui se faitjour chez Ozanam dans ces lignes rapides du 3 juillet : « Ce ne fut pas une émeute, ce fut la guerre civile ({ue nous avons eue, c'est-à-dire la plus opiniâtre des guerres, celle qui n'attend qu'une occasion pour renaître. Je n'ai plus guère d'espoir qu'en Dieu et dans les mérites de notre saint Archevêque. Par un concours de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer, j'avais eu
l'honneur de l'accompag'ner, lorsqu'il est allé de chez lui chez le général Cavaignac, au milieu des acclamations de la multitude. » De sa propre personne, Ozanam ne dit rien de plus.
Il écrit dans une autre lettre : « Que l'on est heureux, en un pareil moment, de n'avoir pas à Paris ceux qu'on aime! » En effet, dès les premières agitations populaires, Ozanam s'était hâté d'en faire partir sa femme et son enfant, qu'il installa pour tout l'été à Belle vue, près de Meudon. Il y avait en même temps transporté d'urgence son beau-père très malade, et qui, depuis la mort de son fils, était enseveli dans un chagrin auquel était venue s'ajouter l'épouvante de ces journées de sang. Transporté à la campagne, il y fut emporté par une crise foudroyante, le 24 juillet 18i8.
Ozanam le pleura, mais non pas sans une religieuse douceur. « Mon excellent et bien-aimé beau-père, écrit-il, a expiré dans nos bras. Il nous laisse, en nous quittant, toutes les consolations que laisse un chrétien mort dans la paix de Dieu et avec les œuvres d'une vie toute méritoire... M. Soulacroix vivait chrétiennement ; mais il a souffert plus chrétiennement encore, et il nous a quittés avec des sentiments de foi, d'espérance, de charité, et un désir du ciel qui nous laisse une ferme confiance de l'y revoir, si nous méritons de l'y suivre. Mais qu'il est cruel.
1. Je donne ici ce récit tel qu'il est rapporté par le frère d' Ozanam, ch. XVIII, p. 393; — par le Père Lacoidaire, dans sa notice, t. VEII, p. 253, — et notes aux Lettres d'Ozanam, p. 'à37 ; Dans V Histoire de la seconde république, par M. Pierre de laGorce. Tous attribuent à Ozanam el à ses compagnons la pensée et l'initialive de la démarche auprès de l'archevêque. D'autre part une lettre de M. Cornudet à sa sœur l'attribue à la lettre toute spontanée de M. l'abbé Buquet, comme on le lit daivs le Bulletin delà Société de S.-V. de P. mai 1894.
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en des temps si difficiles, de se sentir privé d'un père si tendre, d'un homme de si l>on conseil et de tant de cœur ! »
Si de ce deuil de famille il se disait affligé, du deuil de la France il se disait accablé, mais non découragé. C'est au comte de Cliampagny qu'il l'écrit, 31 juillet : « Hélas! Monsieur, vous me demandez mon jugement surla situation présente. Xous sommes sous le jugement de Dieu. Dans le nuage de douleurs où nous vivons, je ne vois plus où la Providence nous mène, si ce n'est qu'elle nous mène où elle veut. Sans doute, quand on voit mourir tous ces généraux blessés, toute cette fleur de l'armée d'Afrique, cet héroïque Archevêque, et ce Chateaubriand qui était comme le représentant de l'ancienne France, il semble que la patrie s'en va. Il semble qu'elle s'en va avec tout ce que nous avons aimé; avec la liberté même qui ne parait plus possible que sous la condition de l'état de siège ; avec la popularité renaissante du catholicisme compromise par les difticultés présentes de Pie IX. Mais je ne me suis jamais dissimulé le péril de la situation. J'ai toujours cru à l'invasion des barbares : j'y crois plus que jamais, .le la crois longue, meurtrière, mais destinée tôt ou tard à plier sous la loi chrétienne, et par conséquent à régénérer le monde. Seulement, si je suis sur que nous assisterons à toute l'horreur de la lutte, je ne sais si nos enfants vivront assez pour en voir la fin? »
Puis voici la parole sublime , celle de la foi qui transporte les montagnes : « Prions donc, et ne croyons pas que la fin de la France soit venue. Car à l'heure présente, la fin de la France serait celle du monde. Et pouvons-nous croire que les destinées temporelles du
christianisme soient à leur terme, et que Dieu n'ait plus rien à faire en ce monde qu'à le juger? C'est ce que j'espère ne dire jamais, quand je verrais périr toute la société moderne, assuré que je suis qu'il en coûterait moins à Dieu de susciter une société nouvelle que de borner au peu qu'ont vu ces dix-huit siècles l'œuvre du sang de son Fils! »
C'était l'heure pour Ozanam d'y travailler plus que jamais, en descendant vers le pauvre peuple, pour le soulager dans ses maux, et pour l'éclairer dans ses égarements. La Société de Saint-Vincent de Paul d'une part, lÈre nouvelle d'autre part allaient pourvoir ensemble à ce double apostolat de la charité corporelle et spirituelle, auprès des classes indigentes et aussi des classes dirigeantes, de Paris et de la France.
L'insurrection de juin, avec ses conséquences, jetait la France, et particulièrement Paris, dans un déplorable abime de souffrance et de misère. La nécessaire mais brusque fermeture des ateliers nationaux laissait dans la capitale 267.000 ouvriers sans ouvrage. La crainte paralysait l'industrie et le commerce. Les grands travaux étaient arrêtés et les commandes retirées. Les capitaux se cachaient, les propriétaires avaient fui Paris, peu pressés d'y rentrer; les fonds publics étaient descendus à des taux dérisoires; les ressources de la charité s'étaient taries parla ruine ou l'absence de ceux qui en disposaient. Ainsi les œuvres et maisons d'assistance se voyaientelles réduites à renvoyer à leur clientèle de pauvres, d'enfants et de malades. Qu'allaient devenir ces multitudes sans travail, sans crédit, sans pain et sans espoir ?
Devant ce spectacle, Ozanam se dit navré, déchiré*:
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« Fatigué des controverses qui agitent Paris, je suis déchiré du spectacle de la misère qui le dévore, écrit-il à M. Foisset. La Société de Saint-Vincent del*aul trouve là de grandes obligations, et jDeut-être Dieu ne lui a-t-il ménagé des progrès si rapides que pour la mettre à la hauteur de la tàclie qu'il lui préparait. Du reste, il est bon pour tous de voir de près, chez eux, de voir désarmés, entourés de leurs fenmies et de leurs enfants, ces pauvres geus qu'on a trop vus aux clubs et aux barricades. On reconnaîtra alors avec étonnement tout ce qu'il y a encore de christianisme dans ce peuple et par conséquent de ressources. Ah I si nous avions des saints ! Mais pouvonsnous douter que Dieu n'en réserve quelques-uns au siècle à qui il a donné Pie IX et l'Aichevêque de Paris? »
La Société de Saint- Vincent de Paul venait de recevoir un grand témoignage de confiance du gouvernement. Des allocations de secours aux indigents du département de la Seine ayant été successivement votées par l'Assemblée nationale, la distribution à domicile en fut confiée, en partie, à la diligence des conférences en perpétuel contact avec ces malheureux. Ainsi avaient fait plusieurs maires de Paris, notamment le D'" Trélat, médecin de la Salpêtrière et maire du XIP arrondissement. Le célèbre docteur n'était rien moins que religieux, mais il savait et disait que ce soin délicat ne pouvait être confié à des mains plus honorables et plus expérimentées que celles-là.
C'est dans ces circonstances que se tint le 2 août, l'assemblée générale de la Société, dans une salle de l'église de Saint-Sulpice. L'heure était solennelle. M. Adolphe Baudon, qui, depuis le li février de
cette année, avait remplacé le vénérable M. Gossin à la présidence générale, venait d'avoir la jambe fracassée devant la barricade du Pelit-Pontdela Cité. C'était Ozanam qui le remplaçait au fauteuil en sa qualité de vice-président. A côté de lui siégeait, présidant la séance, M. l'abbé Fournier, futur évéque de Nantes, membre de l'assemblée. De l'autre côté était M. Augustin Cocbin, secrétaire général. Ozanam, prenant la parole, donna d'abord aux confrères la confiance que leur bien-aimé et courageux président leur serait conservé : « Une nous quittera point comme tous ces morts glorieux, ces blessés illustres qui s'en vont les uns après les autres, et qui semblent emmener la patrie avec eux. »
Il nomma quelques-uns des confrères tués dans ces lugubres journées: M. Lecoq, membre de la Conférence Saint-Paul-Saint-Louis, brillant ingénieur des mines, un des plus remarquables élèves de l'École polytechnique. M. Charre, président de la conférence de Montmartre. « Il n'avait que 22 ans; jeune étudiant en droit couronné de ses succès, naturaliste, archéologue, fds unique, riche, intelligent, promis à tous les bonheurs et honneurs. Il a été frappé en combattant aux côtés de son père; et, au bout de dix heures d'agonie, il a remis son âme à Dieu, qui lui aura tenu compte de sa jeunesse immolée, des regrets de ses confrères et des larmes de ses pauvres. »
M^' Affre fut alors béni et pleuré dans ce discours : « Il était un père pour la société naissante. 11 venait récemment de lui confier une somme considérable pour le soulagement et l'instruction des jeunes ouvriers de passage à Paris. Ainsi le bien du peuple occupait toutes ses pensées, avant le jour où il devait mourir pour le salut du peuple. Dieu a permis qu'en
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ce moment suprême , l'humble Société de Saint- Vincent de Paul fût représentée auprès de l'archevêque de Paris par un de ses membres qui porta le drapeau de parlementaire. C'est un témoignage domestique et une tradition de famille que nous voulons joindre au récit de cette mort que l'histoire célébrera. Mes chers confrères, beaucoup d'entre vous se souviennent du jour où un prédicateur que nous aimons tous, portant la parole à Notre-Dame devant M. Affre, alors vicaire général du diocèse, s'écriait avec une pieuse liberté : « Donnez-nous des saints, mon Dieu; il y a longtemps que nous n'en avons vu! » Dieu est généreux, Messieurs : vous lui demandiez des saints, il vous donne des martyrs 1 »
Après les deuils, les devoirs. Aux clistributeui*s des secours de l'État aux insurgés, Ozanam recommande d'être des messagers de paix. Médiateurs entre les vainqueurs et les vaincus de la veille, leur tâche ne consistera pas seulement à faire la charité, mais à la réhabiliter auprès de ces pauvres ouvriers prévenus, aigris, en la leur montrant prompte, compatissante, clémente, oublieuse du passé, chrétienne en un mot, « Fils de saint Vincent de Paul, apprenons de lui l'oubli de nous-mêmes, le dévouement au service de Dieu et au bien des hommes; et cette sainte partialité qui donne plus d'amour à ceux qui soulTrent plus. >>
Puis Ozanam remerciait la charité privée, la charité étrangère. L'année précédente, Ozanam avait fait campagne, et avec quels accents! en faveur de l'Irlande décimée par la famine et le typhus. Cent cinquante mille francs avaient été recueillis et envoyés au conseil central des conférences de Dublin. Or, aujourd'hui, c'était Dublin qui, se souvenant de Paris et de ses maux, lui demandait d'accepter sur
cette somme le reliquat de 50.000 francs, en faveur de ses blessés et ses ouvriers sans ouvrage. Ozanam, plein d'admiration, insista pour qu'un si généreux sacrifice fût agréé. '< C'était un exemple rare de cette fraternité secourable qui ne connaît pas de différence de nation devant Dieu! »
Le même jour, après Ozanam, M. Augustin Cocliin fut entendu. C'était aussi une belle parole, brûlante de la même flamme. Son rapport sur l'état général de la société constata que 69 conférences avaient été fondées dans le cours de l'année 1847, ce qui portait leur chiffre total à 363 (33V conférences, 29 conseils) au 1" janvier 18i8; et à 393, à la présente date de l'assemblée d'août. Dans ce nombre, l'Angleterre en fournissait 17, la Hollande 16, le Canada 11. Et l'enthousiasme de M. Cochin de s'écrier : « Il n'est bientôt plus un jour dans l'année, il n'est bientôt plus une heure dans le jour, où, sur un point du monde chrétien, quelques hommes ne se réunissent, sous le patronage de saint Vincent de Paul, pour se livrer, avec la même foi, les mêmes prières, et les mêmes usages, à des œuvres qui soulagent l'homme et glorifient Dieu. Il n'est plus de frontières qui les divisent, l'horizon s'agrandit chaque jour et chaque jour y voit apparaître de nouvelles constellations de la charité. »
La blessure de M. Baudon, en prolongeant son absence, prolongeait aussi la vice-présidence d'Ozanam. Il fut en réahté durant toute la fin de cette terrible année le président effectif et actif de la Société. Il la félicitait de se retrouver encore entière et debout. Il l'animait à travailler au double cette annéelà : « Cliers confrères, ne devons-nous rien de plus à la Providence, qui nous a sauvés, quand tant d'ins-