ÉCHECS DU LIBERALISME
secouée par le choc en retour de cette violente commotion révolutionnaire. D'autre part, le libéralisme italien perdait chaque jour du terrain. A Rome, Pie IX, refusant de déclarer la guerre à TAutriche, avait vu sa popularité se changer en hostilité, prélude des dernières violences. D'autre part, le patriotique effort de Charles-Albert pour afl'ranchir l'Italie du joug de l'Autriche vint bientôt tristement échouer à Novare, devantles armes de Radetzky, juillet 18V8. Et de tous les États Lombardo-Vénitiens, il ne restait plus que la ville de Venise pour continuer la résistance, sous la protection de ses lagunes et la main dictatoriale de Daniel Manin.
Nous ne rappelons ces faits que pour marquer le commencement des déceptions et des douleurs de Frédéric Ozanam. Le parti de la confiance allait se disloquer : c'est vers une autorité quelle qu'elle fût, que se tournait l'opinion. L'entreprise de conciliation de tousles partis sous le drapeau de larépublique, tentée par rÈre nouvelle, apparut dès lors une chimère, et devint un signe de contradiction. La religion, de laquelle ce journal se réclamait, pouvait en subir du discrédit, dirigé et rédigé, comme il l'était, par des notabilités ecclésiastiques. Dans cette appréhension, le Père Lacordaire estima que l'intérêt de son ordre et celui de sa prédication lui faisait un devoir d'abandonner la direction et la responsabilité de cette feuille, mais sans lui retirer son affection.
Le 21 août 18V8, il annonça à Ozanam « le douloureux sacrifice », décidé au conseil d'administration, à la majorité de quatre voix contre trois. Mais son cœur protestaitet sa lettre disait : « Nous avons donné l'exemple d'une presse vraiment chrétienne, c'est-à-dire honnête, calme, impartiale, charitable. Nous avons contri-
bué à entretenir l'union des esprits en faveur de l'Église dans des temps pleins de dangers. Les catholiques nous ont répondu avec empressement. C'est quelque chose pour notre conscience, si ce n'est pas tout pour le bien. »
La lettre « au cher collaborateur » annonçait la cessation du journal pour la fin du mois, 31 août. Est-ce Ozanam qui fit revenir l'administration sur cet arrêt, et obtint d'elle un sursis? Il y a tout lieu de le croire. Toujours est-il que rÈre nouvelle continua de paraître jusqu'en avril de l'année suivante. Lacordaire n'en était plus que l'ami, mais combien dévoué! On ne tardera pas à le voir'.
Il n'en fut pas de même de Montalembert. Dans l'élan trop généreux qui poussait l'Ere nouvelle à tendre la main à la démocratie, il ne voyait plus qu'uùe illusion béate et dangereuse ; et dans la démocratie elle-même, que l'avènement du despotisme du nombre, avec l'abaissement des caractères et des esprits. Surtout son filial amour pour l'Église s'effrayait pour cette mère des compromissions monstrueuses que lui faisait encourir à cette heure le déchaînement de la démagogie italienne. Aussi déclarait-il maintenant n'avoir accepté le fait de la répubhque que par nécessité et sous condition, sans l'honorer de sa confiance. Il la repoussait du pied.
Ce fut une heure douloureuse pour Ozanam que celle où il vit Montalembert lier momentanément partie avec r Univers, pour abattre sur le rempart l'humble fanion qui, lui aussi pourtant, portait une croix'.
1. Lacordaire ôcrivait de Clialais à M™" Swelchine, 24 octobre 1848 ; « Vous savez que tout en quittant la direction de l'Ère nouvelle, i'^'x laissé dire que j'y tenais encore, et que j'y collaborerais dans la mesure où me le permettraient les occupations de mon ministère... Si, craignant
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La terreur causée par la révolution, presque partout maîtresse ou menaçante, avait préparé d'avance son lit audcspotisme.Ozanam,dans son amour jaloux de l'indépendance et de la dignité de l'Église, ne redoutait rien tant que son avènement. A la lumière de l'histoire, il avait vu partout les pouvoirs absolus se donner pour tâche de l'assujettir pour se l'annexer : «Ce sont d'abord, dit-il dans une belle pag-e de sa jeunesse, ce sont les empereurs d'Orient qui voulurent faire de l'Église un pal riarcat soumis à leur autocratie. Puis ce sont les barbares qui la pressent de s'unir avec eux pour le pillage du vieil empire romain; ce sont les grands seigneurs féodaux qui essaient de la barder de fer; puis les rois qui l'invitent à s'asseoir dans ces parlements qu'ils gouvernent avec le fouet et l'éperon. Enfin, ce sont les modernes fondateurs des constitutions représentatives qui daignent bien lui ménager un banc dans une Chambre haute, mais qui s'irritent de ce qu'elle ne se prête point au mécanisme étroit de leurs administrations, et de ce qu'elle n'arbore point sur ses basili<jues séculaires, leur drapeau d'un jour. Mais l'Église n'a jamais voulu entendre à être impériale, ni barbare, ni féodale, ni royale, ni libérale, parce qu'elle est plus que tout cela : elle est catholique. Vainement, comme les prétendants de Pénélope, la voyant seule en ce monde,
d'aller trop loin, j'ai quitlé la Presse et la Tribune pour revenir à mon ministère religieux, ça été là un acte légitime de prudence, non une rétractation. J'ai laissé le camp à de plus jeunes et à de plus hardis que moi. Ils le défendent sous leur propre responsabilité, et je ne dois rien faire légèrement qui tende à les aftaiblir ou à les diviser ». Correspondance avec M"'° Swetchine, p. 478.
Voir sur toute celte scission, le livre très documenté de M. Henry Boissaid : Théophile Foisset, p. lOi et suiv. Paris, chez Pion, 1891, Ed. Lettres de Lacordaire à Th. Foisset, t. II. Lett. 104, 105, 106.
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ils ont pensé la séduire et régner sous son nom, et ils lui ont offert richesse et puissance. L'épouse immortelle répudie ces noces indignes. »
Ces noces indignes, ce sont celles qu'on avait vues trop longtemps solidariser l'Eglise avec le gouvernement. Or il faut bien le comprendre : le républicanisme d'Ozanam est fait surtout de son horreur pour cet état de choses; et cet état n'est autre que le Gallicanisme, cette chaîne séculaire dont l'Égiise portait encore les cicatrices. On lui tendait pieds et mains. Ozanam voyait une réaction aifolée se précipiter au-devant d'un despotisme libérateur, sans limites, ni frein, faisant litière à la fois de la République et de la liberté. 11 écrivait : « Mon cher ami, la vérité est que je m'inquiète fort de la voie où l'on nous jette, et qui a conduit les hommes de la Restauration aux abîmes. Si vous saviez les illusions et le langage de quelques-uns, je ne dis pas des vieux, mais des jeunes, des hommes d'État de vingt-cinq à trente ans, de ceux qui, dans leur ferveur, ne veulent plus de constitution, plus de représentation nationale, plus de presse! Le pire est que la religion soit compromise par ces insensés, par des hommes qui se font honneur de la défendre à la tribune, et qui remplissent du récit de leurs aventures les coulisses de l'Opéra. »
Ce que prévoit encore Ozanam, et qui le fait frémir pour rÉglise de France, ce sont les représailles que cette alliance offensive et défensive avec le despotisme lui attirera dans l'avenir : (( Mon cher ami, on ne voit plus que gens qui rêvent de l'alliance du trône et de l'autel. Personne ne se souvient plus des effroyables représailles que ces belles doctrines nous ont values, en 1830. Et aujourd'hui, il n'y a voltairien affligé de