LA CONTRADICTION
Cependant toute cette tolérance et condescendance miséricordieuse à l'égard des dissidents de toute nuance, n'était pas agréée chez tous les catholiques. Ozanam pouvait se souvenir de la mercuriale que lui avait attirée, en juin 18't3, de la part de r Univers, sa conférence sur les Devoirs littéraires des chrétiens dans l'exercice de la polémique relig-ieuse. Ce journal n'avait pas désarmé.
En juin 1850, rendant compte, dans ce qu'il appelle le feuilleton du Correspondant, d'un volume de poésies écrites parM. de Francheville, Ozanam terminait par le portrait parallèle des « deux écoles fort opposées qui ont voulu de nos jours servir Dieu par la plume ». « L'une, disait-il, prétend mettre à sa tête M. deiMaistre, qu'elle e.xag-èreet qu'elle dénature. Elle va chercher les paradoxes les plus hardis, les thèses les plus contestables, pourvu qu'elles irritent l'esprit moderne. Elle présente la vérité aux hommes, non par le côté qui les attire, mais par celui qui les repousse. Elle ne se propose pas de ramener les incroyants, mais d'ameuter les passions des croyants. »
« L'autre École a pour but de chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui peuvent le rattacher au christianisme, de réveiller en lui l'amour du vrai, du bien, du beau, et de lui montrer ensuite dans la foi révélée, l'idéal de ces trois choses auxquelles toute âme aspire; de ramener ensuite les esprits égarés, et de grossir le nombre des chrétiens. J'avoue que j'aiaie mieux être de ce parti; et je ne puis oublier ce que dit saint François de Sales, qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avecune tonne de vinaigre! » Et iM. de Francheville était félicité de ce que, ayant à se décider
entre la poésie de la colère et celle de l'amour, il avait choisi cette dernière.
Dans son article, Ozanam avait soin d'ajouter que c'était « avec la même sincérité, que l'une et l'autre école voulaient servir Dieu par la parole et par la plume », mettant ainsi hors de cause la conscience et la bonne foi de chacune d'elles.
Le 3 juillet, ces quelques lignes presque inaperçues d'un article bibliographique, reçurent de l'Univers une longue (;t virulente riposte, dans sa plus grande manière et de la main de son plus grand maître. L'article n'était pas signé ; il n'avait pas besoin de l'êlre : la griffe du lion y était. Louis Veuillot avait le droit de se plaindre de la sévérité du premier portrait : c'était le droit de la défense. Le mal et le malheur de l'ardent polémiste fut de faire dégénérer une question de principes et de procédés en une question de personne. L'on eut alors un spectacle doublement douloureux. Il est douloureux de voir la figure si fièrement chrétienne d'Ozanam, ainsi que son école, accablée sous les coups répétés d'insinuations et d'accusations qui, dénaturant ses généreuses intentions, les taxent cruellement de lâche désertion, de molles complaisances, de timides silences, de flatteries intéressées, de compromissions, de reniements et presque de complicités, dont d'ailleurs on ne citait pas un seul exemple à sa charge; et cela tout au long de quatre ou cinq colonnes où ce nom vénéré de Tapôtre est livré à la plus mordante ironie... Il me répugne d'insister. On entendra la plainte douloureuse d'Ozanam, elle ne dit rien de trop. Puis on lira son pardon.
Mais, d'autre part il n'est pas moins douloureux de voir un grand chrétien, armé d'un superbe
LA COMRADtCTION. 'i43
talent, signalé par ses services, tourner contre un tel frère les traits brûlants d'une colère qui lui fait perdre le sens de la vérité et de la justice. Louis Veuillot n'a-t-il jamais regretté cette page?
Frappé dans ce qu'il avait de plus cher, son caractère, sa conscience, sa dignité, sa foi même, Ozanam en éprouva une vive peine, et la blessure saigna longtemps. La souffrance qu'il en ressentit fut double, lorsque quelques jours après, une lettre de Dulieux lui apprit l'impression de trouble et d'inquiétude produite par cet article sur ses amis de Lyon et sur lui-même. N'avaient-ils pas compté sur lui, sur son beau talent, pour consoler lÉglise des hommes illustres qui l'avaient quittée ou reniée?
La réponse d'Ozanam est du li juillet. Elle est plaintive, elle est humble, mais elle est forte, elle est fière; c'est bien le sang" qui s'échappe de cette Ame blessée.
Ozanam se défend d'abord de l'excès d'honneur qu'on lui fait à Lyon : « Jamais, mon cher ami, je ne vous ai donné lieu de concevoir de moi cette ambitieuse espérance; jamais je n'aspirai à remplacer les grands hommes dont vous déplorez la chute. Je me connais depuis longtemps; et si Dieu a bien voulu m'accorder quelque ardeur au travail, je n'ai jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans doute, au rang inférieur où je suis, j'ai voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure que le Maître de la vigne ne reçoit que par charité.
« Dans cette condition, il m'a semblé que mes jours seraient bien remplis, si, malgré mon peu de mérite, je réussissais à retenir autour de ma chaire
une jeunesse nombreuse, à rétablir devant mes auditeurs les principes de la science chrétienne, à leur faire respecter tout ce qu'ils méprisent : l'Église, la papauté, les moines. J'aurais voulu recueillir ces mêmes pensées dans des livres plus durables que mes leçons ; et tous nos vœux devaient être comblés si quelques âmes errantes trouvaient dans cet enseignement une raison d'abjurer leurs préjugés, d'éclaircir leurs doutes, et de revenir, avec l'aide de Dieu, à la vérité catholique. Voilà ce que j'ai voulu faire depuis dix ans, sans ambition d'une destinée plus haute, mais aussi sans que j'aie eu le malheur de déserter ma cause. »
Mais que, sachant tout cela, ses amis lyonnais aient pu concevoir quelque trouble de pareilles incriminations, voilà ce qui le renverse et le navre : « Vous qui me connaissez si bien, vous qui avez eul'épanchement de mon âme jusqu'au fond, et qui m'avez suivi pas à pas dans ma carrière, il vous suffît de k dénonciation d'un journal pour vous faire douter de ma foi! Un laïque, sans autorité, sans mission, qui ne signe pas son nom, m'accuse d'avoir par lâcheté, par intérêt, trahi la cause commune; il se permet de mè reprocher ce qu'il appelle mes reniements. Là-dessus, vous prenez l'alarme, et vous commencez à craindre que je ne croie pas à l'enfer I Vous me mettez dans la triste nécessité de me rendre témoignage à moi-même ! Enfin, saint Paul, injustement accusé, s'est bien rendu témoignage : Je le ferai. »
Ce témoignage, qu'on le contraint à se rendre, est émouvant jusqu'aux larmes : « Serais-je donc, cher ami, épuisé de fatigues à trente-sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par l'espérance, si vous vou-
lez par l'illusion, de servir le christianisnie? Était-il donc sans péril pour moi de rechercher les questions religieuses, de réhabiliter l'une après l'autre toutes les institutions catholiques, lorsque , simple suppléant, j'avais à ménager les opinions philosophiques de ceux qui devaient décider de mon avenir? Quand seul j'assistais, de ma présence et de ma parole, M. Lenorment assailli dans sa chaire? Quand, plus tard, en 18i8, Témeute passait tous les jours devant la Sorbonne? Si j'ai eu quelques succès d'enseignement et d'académie, c'est par le travail, par les concours, et non par d'odieuses concessions que je les ai obtenus. » Et sa foi, comme il l'a jalousement gardée et défendue : « Certainement, mon cher ami, je ne suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu : mais il n'a pas encore permis que j'aie cessé de croire aux peines éternelles ^ Il est faux que j'aie renié, dissimulé, atténué aucun article de foi. Permettez-moi d'ajouter que, si mes amis de Lyon avaient connu le dernier ouvrage que j'ai publié, et que l'Académie couronna l'année dernière : La Civilisatiott, chrétienne chez les Francs, ils auraient pu voir que j'y attaquais précisément les historiens les plus considérables de ce temps-ci, sur tous les points où ils se trouvaient
1. V Univers n'avait pas dit qu'Ozanaiii ne croyait pas à l'enfer, mais qu'il le donnait à penser, en louant ceux qui n'y croyaient pas. « Quel bien faites-vous aux incroyants et à vous-mêmes en leur donnant à penser que vous ne croyez pas à l'éternel enfer '. Vous les abusez sur leurs plus graves intérêts, et vous les trompez sur vos convictions les plus profondes. »
C'était une allusion à l'Éloge imprimé qu'Ozanam avait fait de Ballanche, qui sur ce dogme était tombé dans l'erreur. Mais, cette erreur, Ozanam l'avait lui-même accusée comme telle : « Il y eut un point, écrit-il, où l'on put craindre que son esprit ne se soit écarté de ce cercle sucré de l'orthodojcie où son cœur demeurait. » Ballanche l'avait d'ailleurs rétractée. Louis Veuillot l'ignorail-il ?
contraires à la vérité catholique, à l'honneur de l'Église et de la papauté. »
Puis l'homme de paix se défend d'avoir pris l'initiative de cette controverse et d'avoir donné le mauvais exemple d'une polémique entre chrétiens. Il n'a pas nommé l^ Univers, encore moins ses rédacteurs, sans rien faire qui leur donnât le droit d'injures et de personnalités.
Enfin Ozanam, dans son article littéraire sur les poésies de M. de Francheville, avait nommé MM. de Chateaubriand et Ballanche parmi les maîtres de l'école de paix. Ozanam s'en explique dans cette réponse tranquille : « En ce qui touche M. Ballanche et M. de Chateaubriand, je n'ai pas prétendu les proposer pour modèles. J'ai dit que ces deux noms avaient longtemps soutenu de leur éclat l'école inaugurée ou plutôt relevée par le Génie du christianisme. Nous pouvons différer d'opinion sur ce point. Je n'ai pas, quant à moi, à défendre la mémoire de M. de Chateaubriand, que j'ai peu connu, mais que j'ai connu dans ses dernières années catholique pratiquant et sincère. Ses livres, le Génie du c/iristianisine, les Martyrs et les Etudes historiques m'ont beaucoup fait de bien, et je connais bien des esprits qui en ont ressenti les mêmes effets. — M. Ballanche avait sur les peines éternelles une opinion téméraire qu'il a rétractée. Il est mort dans la paix de l'Église, après avoir reçu les sacrements avec une grande piété. Mais ses livres, où cette erreur tient peu de place, sont tout entiers tournés au triomphe de la vérité chrétienne. C'est une gloire dont nous devrions être plus fiers, nous autres Lyonnais. »
Maintenant quelle vengeance Ozanam tira-t-il de. ces attaques? Aucune. Quelle réponse fit-il définitive-
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ment à ces incriminations .' Nulle autre que l'explicatiou ci-dessus fournie à ses amis de Lyon : « Je suis si éloigné dé tout esprit de guerre, que j'ai trouvé plus chrétien de n'y pas répondre. J'en avais le droit plusieurs me conseillaient de le faire. Mais pour le bien de la paix, j'y ai renoncé, bien dédommagé d'ailleurs par le grand nombre de personnes respectables qui m'ont exprimé leur indignation de ces attaques. »
Sa réponse était prête. « Après avoir prié et longuement réfléchi, nous apprend son frère, il s'était décidé à repousser des imputations qui pouvaient être pour pltisieurs un sujet de scandale. Mais, se défiant de i'amère douleur d'une Ame offensée dans ce qu'elle a de plus cher, il voulut prendre le conseil de M. Gornudet, alors conseiller d'État. Celui-ci l'écouta, le plaignit, puis à la fin : « Mon ami, vous êtes chrétien, pardonnez. Votre silence, mieux que vos paroles, portera témoignage de votre foi. » Ozanam aussitôt déchira son papier et le jeta au feu. »
Deux mois plus tard, septembre 1850, l'Univei^s ayant été condamné sévèrement par l'archevêque de Paris, M^' Sibour, Ozanam crut plus digne et plus chrétien de se taire sur cet acte d'une rigueur qu'il estimait extrême dans ses termes. Ainsi en écrivit-il, à M, Eugène Rendu, son ami, qui le pressait d'y adhérer expressément : « La vérité est que V Univers m'avait trop maltraité pour que j'eusse le droit d'applaudir à sa condamnation ; et vofre délicatesse comprendra le sentiment qui m'a empêché d'abord d'écrire à M^' r Archevêque, Cependant, d'après votre avis, j'ai cru qu'il serait impoli de me taire plus longtemps. » Il écrivit, tout en regrettant, explique-t-il, « l'extrême véhémence des paroles par lesquelles finit cet acte
de vigueur pontificale; bien que nécessaire pour empêcher l'assujettissement de l'Eglise de France, et pour replacer le pouvoir religieux aux mains où Jésus-Christ l'a mis, c'est-à-dire celles des évoques ».
Son frère ajoute comme suite : <» De si pénibles soucis fondant sur l'âme si droite, si délicate et si impressionnable d'Ozanam, eurent leur contre-coup très vif sur sa santé déjà rudement éprouvée par le travail de cette année. Ce qui décida les médecins à lui prescrire aux vacances un voyage de deux ou trois mois, qui le distrairait des fâcheuses préoccupations dont son esprit était sans cesse agité. »
Telle est donc en résumé la doctrine et la conduite de ce grand homme de foi comme grand homme de bien ; invariablement inflexible sur les principes, tendrement indulgent aux hommes de bonne volonté ; en religion, amoureusement soumis à l'autorité, en politique ardent et généreux partisan d'une sage et nécessaire liberté, mais subordonnant tout au magistère de l'Église, à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes.
Lorsqu'en 1866 parurent les Lettres d'Ozanam, un de ses admirateurs et non des moindres, dans une Revue d'une doctrine très sûre, et dans un article critique d'une parfaite bienveillance et mesure, demanda, en terminant, à faire ses réserves sur les idées libérales de ce catholique convaincu et soumis, mais, dit-il, entraîné par ses goiits, par ses relations, par son milieu, vers un parti dont l'auteur dénonce le péril en cestermes: «En se portant les défenseurs d'une liberté mal définie, on s'exposait alors à ce qui est arrivé plus tard chez des esprits moins solides et moins sincères, à confondre les exceptions avec la règle, l'application avec les principes, à considérer en un mot
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coiiime vraies absolument des maximes de tolérance que la politique peut bien, en des circonstances données et pour éviter de plus grands maux, adopter comme règles provisoires de conduite, mais que la raison, non plus que la foi, ne saurait ériger en maxime, sous peine de tomber dans ce faux libéralisme, foudroyé par l'encyclique de 180'*. ou dans ce prétendu catholicisme sincère et indépendant qui n'est pas autre chose qu'un rationalisme déguisé ou un protestantisme bâtard. »
On ne saurait mieux penser, en dégageant Ozanam de la mentalité, des responsabilités et conséquemraent des condamnations encourues par le parti. Sans reprendre ici tout ce que jai dit de la scrupuleuse et constante orthodoxie d'Ozanam. je ferai seulement observer que les quelques lignes extraites de ses lettres familières par les Etudes religieuses, qui demandent à faire leurs justes réserves à cet égard, changent beaucoup d'aspect et même de sens, quand on les lit non isolées ou tronquées, mais complètes et dans l'ensemble du contexte qui les explique et précise en les replaçant dans leurs lumineuses circonstances de lieu, de temps ou de personnes ^
Le vénérable et équitable critique termine ainsi : « Si je ne m'associe pas à toutes les opinions d'Ozanam, je les respecte, car elles s'alliaient chez lui à de nobles et légitimes desseins. Impossible à qui le lit de ne pas rendre justice à la pureté do ses intentions et à la générosité de ses sentiments. I! pouvait se trom-
1. Ainsi en est-il de ce passage. le seul en ce sujet que le R. P. Grandidier extrait des lettres d"Ozanarn, sans doute en raison de sa gravité, comme montrant, croit-il, son auteur en flagrant délit de désaccord conscient et avoué avec Rome :
Ozanam écrit de Rome à M. Dugas, jour de Pâques, 18i7 : « Je puis
FRÉDÉlilC OZANAM. 29
per en politique, il n'a pas erré en religion. » C'avait été en propres termes le vœu et l'espoir d'Ozanam.
Lorsque le « faux libéralisme » tomba sous les condamnations ex cathedra de l'encyclique Quanta cura et à\i Syllabus, 1864, il y avait onze aosqu'Ozanam n'était plus. Il était mort prématurément, en laissant dans son testament la protestation de sa fidélité « à tous les enseignements de TÉglise catholique, apostolique et romaine, au sein de laquelle il avait trouvé la lumière et la paix ».
Dans la célèbre Encyclique, la dernière proposition dénoncée, et mulctée par le Syllabus annexe, est celle-ci : « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation
dire, pour votre gouverne, que, si je ne me trompe point, les hommes les plus considérables de ce pays approuvent la thèse de liberté soutenue par l'Univers, en désapprouvant la violence de son langage et l'àpreté de sa polémique. On voudrait que ces questions agitées en France finissent non par une rupture, mais par un accord de l'Église et de l'Étal. »
Or pour comprendre ces lignes, et pour entrer dans la pensée d'Ozanam. il faut remarquer que cette expression, très vague il est yrai, de tltèse de liber lé, ne se rapporte point ici, dans l'espèce, à une doctrine générale sur le libéralisme, mais très vraisemblablement à la question particulière et brûlante de la liberté d'enseignement, laquelle, précisément à cette date d'avril 1847, se débattait vivement dans les journaux, en face du projet de loi scolaire présenté par M. de Salvandy. Dans cette question l'Univers soutenait la Ihèse la plus extensive de la liberté religieuse, qu'approuvait pour le fond, sinon dans sa forme, l'opinion des Romains qu'a vus Ozanam ; et qu'eux et lui, suivant son esprit habituel de conciliation, désirent voir aboutir à un accord entre l'Église et l'État. Une la réprouve donc pas, tout au contraire, il signale l'opinion romaine qui l'appuie à son ami, M. Dugas, « poursa gouverne », dit-il, et celle aussi delà Gazelle de Lyon dont celui-ci est des principaux fondateurs. (V. sur ces débats, le Monlalemberl du R. E. Lecanuet, t. II, ch. xv tout entier).
Mais où y a-t-il là l'ombre d'un désaccord d'Ozanam avec Rome, touchant le libéralisme ?
Les deux autres textes non cités par le vénéré rédacteur des Élu-
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modenio. » Ce qui implique l'idée d'une transaction et évolution doctrinale de lEglise. Mais Ozanam sait bien que la vérité ne transige pas. Il ne disait pas, il n'a jamais dit nulle part que l'Église dût s'accommoder aux idées, aux principes, aux progrès des sociétés modernes par le renoncement à quoi que ce soit de sa tradition ou de sa constitution, ce qui est l'erreur du catholicisme libéral. Il disait, à l'inverse, qu'il faut que les sociétés modernes, comme les sociétés anciennes, aillent au catholicisme père de toute civilisation, en se conformant à ses croyances, à ses préceptes, à ses institutions, qu'il exalte. Or, entre ces deux conceptions des rapports de l'Église et de la société, il n'y a pas seulement une nuance, il y a un abime. Et si Ozanam eût assez vécu pour lire l'Encyclique Quanta curd,- ainsi que le Syllabus qui fait corps avec elle, il n'est pas douteux qu'il eût salué comme un bienfait cette séparation de la lumière d'avec les ténèbres, faite par la main de ce père qu'il appelle le grand pape des temps modernes, et qu'il avait trop ardemment suivi dans sa voie politique pour ne pas le suivre religieusement dans les voies plus hautes de l'Évangile.
Mais si, d'aventure, écrivant dix ou douze ans avant ces condamnations et ces détinitions, il lui
des, mais auxquels il renvoie, sont, en efl'et, très formels en faveur de la liberté des cultes, de la séparation du spirituel et du temporel (ce qui n'est pas celle de l'Église et de l'État), et dans la constatation triomphale du progrès de la foi dans les États dissidents. Mais Ozanam n'en fait pas des thèses absolues. Ses lettres ne dogmatisent pas; l'historien dégage de l'état de choses actuel la conclusion que la liberté de droit commun vaut mieux pour l'Église que la protection. C'est toujours la distinction de la thèse et de l'hypothèse : elle sauve la doctrine intégrale. Les lettres d'Ozanam complétées et confrontées ne disent pas autre chose.
était échappé dans sa correspondance d'user d'expressions qui ne leur fussent pas exactement conformes, qui s'en étonnerait et s'en armerait contre lui?
En tout cas, il n'erra jamais sciemment et délibérément, et c'est en toute sincérité de conscience qu'il pourra dire, sur le seuil de son éternité : « Si une chose me console de quitter la terre avant d'y avoir fait ce que j'ai voulu, c'est que je n'ai jamais travaillé pour l'honneur des hommes, mais pour le service de la vérité. »
Après l'avènement de l'Empire, la politique militante ne trouve plus de place dans la correspondance d'Ozanam. Je lis seulement dans une de ses lettres d'alors : « Quoi que puisse nous réserver l'avenir, les intérêts de Dieu sont présentement sauvés. Je n'en dirai pas autant des intérêts de la terre. »
Les intérêts de Dieu, le règne de Dieu : c'est là que s'est réfugiée l'espérance d'Ozanam. Et si l'on veut connaître son état d'âme tout entier, ses regrets d'un côté, ses saints espoirs et consolations de l'autre, il faut lire cette page sereine et grande que, le 5 avril 1851, il adressait à son savant ami, le vénitien Tomaseo, alors en séjour de santé à Corfou : K Les jours qui nous ont séparés depuis Venise, 1847, ont bien multiplié le nombre de nos désappointements. Voyez comme la grande leçon de 1848 est loin d'avoir instruit les hommes! Les voici tous, les uns après les autres, se faisant un point d'honneur de déclarer à la face du ciel et de la terre qu'ils ne se sont jamais trompés, et que ces grands événements ne leur ont rien reproché ni rien appris. Les voici qui reprennent leurs haines, leurs petites passions de chaque jour, et leur paresse qui leur fait fuir toute, nouveauté. Ils feront tout pour forcer la Provi-