LE PERE LACORDAIRE
Le lil)éralisme d'Ozanam, fait de foi et de zèle, en vue du gain des âmes, inclinait, dans les limites permises, aux interprétations de la croyance les plus e\tensives des miséricordes du Seigneur. Cette doctrine avait son maître et son modèle dans le Père Lacordaire. Ayant assisté à la cinquième conférence du carême de 1851, il en revint transporté, ravi, comme d'un chant inspiré à la charité de Jésus-Christ. « C'est un événement dans l'histoire ecclésiastique de notre siècle, dit-il. Le Père opposa à l'opinion janséniste du petit nombre des élus, la doctrine plus consolante et plus probable du grand nombre des sauvés. Il prit occasion de là pour protester contre ces hommes désespérants qui ne voient autour d'eux que mal et damnation. Il a trouvé les plus éloquentes paroles que j'aie jamais entendues de lui, pour dire les miséricordes de Dieu en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent, c'est-à-dire en faveur du plus grand nombre. Et, quand il a commenté la parole évangélique Heureux les Pauvres! la charité débordant de ses lèvres et rayonnant de toute sa personne, il a eu un de ces transports qu'on lit dans les vies des saints. Elles quatre mille personnes, qui frémissaient sous les voûtes de Notre-Dame, se demandaient si elles entendaient un ange ou un homme. »
Le grand nombre des élus : Ozanam en prend acte, dans la même lettre, pour répudier cet esprit (|ui fait de la vérité l'apanage exclusif d'un parti, d'une secte, qui divise au lieu d'unir, qui fait la vérité sombre au lieu de la faire riante, et qui élève entre les hommes de bonne volonté d'infranchissables barrières qui montent jusqu'au ciel.
Mais voici qu'à la fin de sa lettre, son scrupule de l'orthodoxie lui fait craindre que Lacordaire ne se
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soit, comme on le dit, porté dans ce discours à des hardiesses avec lesquelles son esprit de modération croit devoir déclarer qu'il ne solidarise pas. Il le fait en post-scinptiim, dans ces dix lignes où son amour de la mesure n'infirme en rien sa vénération et son admiration pour ce maître tant aimé : « En parlant, comme je fais, du Père Lacordaire, je ne prétends pas prendre la défense de toutes les hardiesses oratoires qui peuvent lui échapper dans l'improvisation. Il a eu deux expressions malheureuses. Mais je ne puis souffrir qu'on le juge sur un mot et non sur tout l'ensemble d'un discours; et cela quand il s'agit d'un homme si saint, si mortifié, qui donne, avec ses dominicains, le spectacle d'une vie si instructive pour la mollesse de ce siècle! »
Quant à lui, chacun sait qu'il ne ménage pas à ses auditeurs les vérités sévères. « Mais au sein de ces rigueurs mêmes, je ne puis m'empècher de trouver assez de traits sublimes pour ravir les esprits. Je crois utile de leur montrer la religion souverainement belle, et de faire désirer aux hommes qu'elle soit vraie, avant de leur prouver qu'elle lest. »
La même lettre s'achève par ces nobles accents où palpite toute son âme d'apôtre : « Ah! cher ami, quelle époque orageuse, mais instructive que la nôtre ! Nous y périrons peut-être, mais ne nous plaignons pas d'y être venus. Apprenons-y beaucoup. Apprenons principalement à défendre nos convictions, sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous, à reconnaître qu'il y a des chrétiens dans tous les camps, et que Dieu peut être servi aujourd'hui comme toujours! Plaignons-nous moins de notre temps et plus de nous-mêmes. Soyons moins découragés, mais soyons meilleurs. »