SAINT FRANÇOIS D'ASSISE
en fait honneur, et qu'il rend hommag-e, ronime au levier seul capable de soulever la terre vers lescieux : « Non, écrit-il ailleurs, jamais l'antiquité ne connut rien de pareil. Ne connaissant ni n'aimant Dieu, elle n"a pas aimé l'homme. Mais regardez les temps chrétiens, et vous le verrez, cet amour, qui devient le maître du monde I C'est lui (jui a vaincu le paganisme dans les amphithéâtres et dans les bûchers. C'est lui qui a civilisé les peuples nouveaux, qui les a menés aux croisades, et qui a fait des héros plus grands que toutes les épopées. C'est lui qui alluma le flambeau des écoles où les lettres survécurent pendant les siècles barbares; et qui. après les psaumes de David, dicta les hymnes de l'Église, c'est-à-dire les chants les plus sublimes qui aient consolé l'ennui de la terre. »
Après François d'Assise et par-dessus trois autres, Ozauam arrive à Jacopone de Todi. Il nous confie que ce n'est pas sans hésitation qu'il s'engage dans l'histoire de cet homme extraordinaire, qui passa du cloître à la prison et de la prison sur les autels. « On y verra des temps difficiles, dit-il, l'Église en feu, et un grand religieux en lutte avec un pape. On y verra un grand poète déversant à flots amers la verve de sa satire et la flamme de ses colères sur l'oint du Seigneur, pour allumer contre lui les passions populaires et remplir de scandale toute l'Église de Jésus-Christ. Mais la gloire de Dieu ne fut jamais intéressée à cacher les fautes de ses justes. L'historien chrétien les conçoit et représente tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'effacer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs. »
C'est pour l'erreur qu'Ozanam implore la misé-
ricorde; c'est sur le repentir qu'il appelle le pardon. Ce moine insurgé fut un homme de bonne foi qui a cru flétrir dans ses vers, non point le chef légitime de rÉgiise, mais un usurpateur du siège apostolique. C'est une passion aveugle, mais sainte, qui l'arme en l'égarant, et son cœur est le premier déchiré de douleur par les mêmes coups qu'il inflige à l'Église sa mère.
Puis l'indulgence commuaicative d'Ozanam veut que la cruelle erreur de ce moine trompé soit pour tous une leçon de respect et de réserve à garder entre chrétiens, dans la polémique religieuse. « D'autres se scandaliseront de ce spectacle, écrit-il, nous, nous pourrons nous y instruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discorde, à croire la vertu possible dans des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des têtes dignes, à notre insu, de tous nos respects.- »
Hors de là, ce qui a fait poète et grand poète Jacopone de Todi, c'est l'amour etdes larmes, et c'est par là aussi que le cœur d'Ozanam est atliré vers lui.
L'amour de Jésus-Christ embrase ces cantiques : ceux de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix n'ont pas de langueurs plus passionnées. De même l'amour de la Vierge Marie, palpitant dans ce cœur, déborde en larmes aux pieds de cette Mère de douleurs, dans cette inconsolable séquence du 5/«/>«/, où le poète nous la montre brisée, mais debout à côté de son Fils. « La liturgie catholique, dit Ozanam, n'a rien de plus touchant que cette complainte si triste dont les strophes monotones tombent comme des larmes; si douce qu'on y reconnaît bien une douleur toute divine et consolée par les anges ; si simple enfin dans son latin populaire que les femmes et les enfants en compren-
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nent la moitié par les mots, l'autre moitié par le chant et par le cœur. »
Enfin Jacopone est, lui aussi, le poète des pauvres cl Tamant de la pauvreté; il l'a chantée. Ozanam la chérit, et il écrit : « .l'honore dans ce poète, le j)oète des pauvres lorsqu'il célèbre la pauvreté... Le peuple n'eut jamais de plus grands serviteurs que les hommes qui lui apprirent à bénir sa destinée, qui rendirent la bêche légère sur l'épaule du laboureur, et firent rayonner l'espérance dans la cabane du tisserand. Plus d'une fois sans doute, au coucher du soleil, quand les gens de Todi revenaient du travail des champs et serpentaient le long de la colline, les hommes aiguillonnant leurs bœufs, les femmes portant sur le dos leurs enfants basanés, et derrière eux quelques religieux franciscains, les pieds tout couverts de poussière, on les entendit chanter la chanson de Jacopone qui se mêlait aux tintemeuts de l'Angelus : « Doux amour de la pauvreté, combien faut-il que nous t'aimions! — Pauvreté, ma pauvrette, une écuelle te suffit pour boire et pour manger. Du pain, de l'eau, et quelques herbes, Pauvreté ne veut rien de plus; et si un hôte lui survient, elle y ajoute un grain de sel », etc., etc.
0 Vers la fin de 1306, Jacopone chargé d'années, tout brisé des étreintes de l'amour divin, tomba malade et reconnut les approches de la mort. Le frère Jean de l'Alvernia dont il était tendrement aimé, arriva à temps à &on lit de mort pour lui donner le baiser de paix, et ensuite le très saint corps de Jésus- Christ. Alors Jacopone. ravi de joie, chanta le cantique Jesu, nostra fidenza, après quoi il exhorta les frères à bien vivre, leva les mains au ciel et rendit le dernier soupir. C'était la nuit de Noël, au moment
OÙ le prêtre, commençant la messe dans l'église voisine, entonnait le Gloria in eicelsis. »
M. Ampère appelle les Poètes franciscains « un chef-d'œuvre plein de savoir et de grâce. J'insiste sur le mot grâce, dit-il, parce que c'était un des caractères de cette imagination dont raustérité de la vie et les labeurs de l'érudition n'avaient pas fait tomber la fleur. On est surpris qu'il soit possible d'écrire avec autant de charme ce délicieux ouvrage, et de se livrer aux recherches érudites consignées dans son rapport au ministre sur sa mission littéraire ; car l'un et l'autre sont des fruits de son séjour on Italie, cueillis à côté l'un de l'autre ^>.
Cependant, dans les mêmes mois, décembre et janvier 1848, où il donnait les Poètes franciscains au Correspondant, la même lettre à Foisset, 28 janvier, les présentait comme n'étant qu'une page épisodique d'un ouvrage immense, une pierre sculptée destinée à entrer dans un vaste édifice duquel il lui traçait les grandes lignes et déployait le plan d'ensemble à ses yeux. Cette lettre est un phare dressé sur l'immensité. Il faut la citer tout entière :
<( Mes deux essais sur Dante et sur les Germains sont pour moi comme les deux jalons extrêmes d'un travail dont j'ai déjà fait une partie dans mes leçons publiques, et que je voudrais reprendre pour le compléter. Ce serait l'histoire littéraire des temps barbares; l'histoire des lettres et par conséquent de la civilisation, depuis la décadence latine et les premiers commencements du génie chrétien, jusqu'à la fin du xiii^ siècle. J'en ferais l'objet de mon enseignement pendant dix ans, s'il le fallait, et si Dieu me prêtait vie. Mes leçons seraient sténographiées et
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fourniraient la première rédaction du volume que je publierais, en les remaniant, à la fin de chaque année.
« Cette façon de travailler donnerait à mes écrits un peu de cette chaleur que je trouve quelquefois dans la chaire, et qui m'abandonne trop souvent dans le cabinet. Elle aurait aussi l"avanta,i:e de ménager mes forces en ne les divisant point, et en ramenant au même but le peu que je sais et le peu que je puis.
« Le sujet serait admirable, car il s'agit de faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l'Église donna aux peuples modernes. Je commencerais par un volume d'introduction où j'essaierais de montrer l'état intellectuel du monde à l'avènement du christianisme : ce que l'Église pouvait recueillir de l'héritage de l'antiquité, comment elle le recueillit; par conséquent les origines de l'art chrétien et de la science chrétienne, dès le temps des catacombes et des premiers Pères. Tous les voyages que j'ai faits en Italie, l'an passé, ont été tournés vers ce but.
« Viendrait ensuite le tableau du monde barJ^are, à peu près comme dans mon ouvrage sur les Germains; puis leur entrée dans la société catholique ; et les prodigieux travaux de ces hommes, comme Boëce, comme Isidore de Séville, comme Bède, comme saint Boniface. qui ne permirent pas à la nuit de se faire, qui portèrent la lumière d'un bout à l'autre de l'empire envahi, la firent pénétrer chez les peuples restés inaccessibles, et se passèrent de main en main le tlambeau jusqu'à Charlemagne. J'aurais à étudier l'œuvre réparatrice de ce grand homme, et à montrer que les lettres, qui n'avaient pas péri avant lui, ne s'éteignirent pas après.
« Je ferais voir tout ce qui se fit de grand eu Angleterre au temps d'Alfred, en Allemagne sous les Othon; et j'arriverais enfin à Grégoire VU et aux Croisades. Alors j'aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge : les théolog'iens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure; les législateurs de l'Église et de l'État, Grégoire Vil, Alexandre 111, Innocent III et Innocent IV; Frédéric II, saint Louis, Alphonse \; toule la querelle du sacerdoce et de l'Empire; les communes, les républiques italiennes; les chroniqueurs, les historiens; les universités et la connaissance du droit. J'aurais toute cette poésie chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe latine ; et au-dessous toutes ces traditions épiques particulières à chaque peuple, et qui sont le commencement des littératures nationales. J'assisterais à la formation des langues modernes, et mon travail s'achèverait par la Divine Comédie, le plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire. »
Enthousiasmé de l'ampleur de l'œuvre, sollicité par sa beauté, Ozanam s'en elfraye d'autant en pensant à l'infirmité de l'ouvrier, et il ajoute mélancoliquement : «Voilà, mon cher ami, ce que se propose un homme qui a failli mourir il y a dix-huit mois, qui n'est pas encore bien remis, assujetti à toutes sortes de ménagements, et que vous connaissez d'ailleurs plein d'irrésolution et de faiblesse.
« Mais je compte d'abord sur la bonté de Dieu, s'il veut achever de me rendre la santé. Je compte ensuite sur mon cours par lequel je serai toujours ramené à mon plan, et aussi à la mesure à laquelle doivent être réduites pour un public lettré des questions si multi-
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pies, et dont cliacune suffirait à Temploi de plusieurs vies. Enfin je compte un peu sur ces liiiit années de préparation ininterrompue d'enseignement et de travaux où j'ai essayé de fixer et réunir quelquesunes de mes recherches et de les soumettre aux conseils de mes bons amis. »
Le grand ouvrage aurait pour litre : Histoire de la civilisation aux temps barbares^ lac[uelle avait déjà son commencement dans les études gerniciniques. En février 18i7 , en avait paru le premier volume, première partie : Les Germains avant le christ ianis)ne. En juillet 1849, le second : Le Christianisme chez les Francs. Dans cette même année, le prix Gobert était décerné aux deux volumes jumeaux, par l'Académie française. Même déjà Ozanani, dans son cours sur les lettres en Italie durant la période barbare, avait inauguré ce qu'il intitulera Histoiri' de la civilisation chrétienne au V'- siècle. Cependant ces trois ouvrages n'étaient encore dans sa pensée que l'introduction à la grande période historique qui, allant du siècle de Charlemagneàcelui de saint Louis et d'Innocent 111, devait embrasser tout le moyen âge, pour aller rejoindre le poème étrange et grandiose qui l'a transporté tout entier dans ses chants.
On se représente ce gigantesque édifice historique comme une cathédrale de laquelle le v^ siècle est le portique, flanqué de deux tours romanes, les Germains et les Francs, et donnant entrée à une longue nef, six siècles, aboutissant au sanctuaire où le Christ, vainqueur de la barbarie, règne et triomphe dans sa gloire au milieu de ses pontifes, de ses héros, de ses docteurs, de ses saints, de ses poètes, qui l'adorent sur l'autel, son trône, comme on voit dans Xa Dispute du saint Sacreinent.
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En reprenant son cours de 18i9, Ozanam commença par montrer à ses disciples l'espace vertigineux et fascinatear, qu'il leur demandait de parcourir avec lui : ' Ainsi, Messieurs, ceux qui me suivront dans ces recherches jusqu'au bout, auront à parcourir une période d'environ mille ans, la sixième partie, et peut-être la plus laborieu.'e, de la vie du genre humain. Nous ferons ce chemin avec lenteur, mais avec l'opiniâlre attachement qu'on met à un grand spectacle. Et est-il, en effet, d'étude plus attachante que celle de ces rapports qui lient les âges entre eux, qui donnent des disciples aux morts illustres, cent ans, cinq cents ans après eux; qui montrent partout la pensée victorieuse de la destruction? »
Mais pour fournir cette carrière, il a besoin d'être soutenu, soulevé par les encouragements de plus jeunes que lui. Ozanam a senti ses forces décliner, il se sent vieux avant l'âge : il a reçu de la maladie de sinistres avertissements : « Messieurs, ajoute- t-il, je n'affronterais pas le péril d'une telle entreprise, si je n'étais soutenu, poussé par vous. J'atteste ces murailles que si jamais, à de rares intervalles, j'ai rencontré l'inspiration, c'est au milieu d'elles, soit qu'elles me renvoyassent l'écho de quelques-unes des grandes voix dont elles ont retenti, soit que je me sentisse emporté par vos ardentes sympathies. Il se peut que mon dessein soit téméraire ; mais vous en partagerez la responsabilité; vous suppléerez à l'insuffisance de mes forces. J'y vieillirai, si Dieu le permet. Mais le froid de l'âge ne me gagnera pas, tant que je pourrai revenir, comme aujourd'hui, renouveler la jeunesse de mon cœur au feu de vos jeunes années, »
Il fut soutenu, compris; l'auditoire ne cessa de grandir, avec le sujet de ses leçons. Comme il avait
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fait voir précédemment le christianisme aux prises avec les Barbares da Nord, il le montrait aujourdliiii aux prises avec ceux de l'Occident, dans cet Empire romain qui, pour faire l'éducation de ces masses indisciplinées, n'avait à leur présenter lui-même que le spectacle d'une décadence morale, religieuse, politique, militaire, pire que leur barbarie. Comment donc s'opérera la résurrection de ce vieux monde succombant moins sous les coups des barbares que sous le poids de ses vices? Qu'y avait-il à faire de cet Empire qui se mourait, mais qui voulait mourir en riant?
« On ne ci\'ilise vraiment les hommes qu'en agissant sur leurs consciences, répond Ozanam : et la première victoire pour les conquérir est celle à remporter d'abord sur leurs passions. Mais les philosophes de Rome s'inquiétèrent-ils jamais des âmes de tant de millions de barbares ensevelis dans l'ignorance et dans le péché? Attendez, pour cela, attendez l'arrivée de ces missionnaires que leur zèle entraine bien au delà des fleuves où s'étaient arrêtées les légions. Ils ne songent qu'à sauver lésâmes; mais par elles ils sauveront tout le reste. »
Ozanam les fait apparaître ces missionnaires lointains, évêques, moines, docteurs, prédicateurs, vierges et souvent martyrs. C'est Rome encore, mais une Rome nouvelle et toute spirituelle, qui recommence la conquête du monde, par la conquête des esprits et des coeurs. ïàclie ingrate où elle se voit abandonnée par ceux qui s'étaient d'abord donnés à elle. Alors, pendant que les Goths, les Vandales, les Lombards passent à l'Arianisme. l'Église s'attache de prédilection à une tribu germaine, à la grandeur de laquelle tout l'Occident travaille. Il y a urgence : Ozanam, à la fin
tnÉDÉRIC OZANAM. 30
d'une de ses leçons, le livre de Salvien à la main, ne trouve plus sur l'ancien territoire de l'P^mpire que des païens et des Ariens : une double barbarie. C'est le cbaos, c'est l'anarchie; quelle main y apportera l'ordre, l'unité, avec la vraie lumière?Dans ce démembrement de l'Empire, où est la tête qui en refera un corps? Où est la force, la pensée, l'espérance, la vie? Ozanam se le demande.
« Or, un jour, répond-il dans un mouvement qui en rappelle un semblable de Lacordaire, le jour de Noël /ip9G, l'évèque Rémi attendait à la porte de sa cathédrale de Reims. Des voiles peints suspendus aux maisons voisines ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendusde blanches draperies; les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants étincelaient de toutes parts; et tel fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu gueirière descendit dans le bassin baptismal ; trois mille compagnons l'y suivirent. Et, quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-à-dire l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde : c'étaient les Francs. »
Les Francs ! Avec eux s'inaugurait une ère nouvelle pour l'œuvre de la civilisation, dans ce v* siècle où le christianisme prodigua tous ses trésors de savoir, de charité, de vertu et de grâce. Chacune des leçons d'Ozanam nous en présente un nouveau bienfait. On y voit successivement apparaître le Droit clirélien, éclairant de ses reflets d'abord, sous les empereurs idolâtres, puis de ses rayons directs sous les empe-
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reurs chrétiens, ce monde qu'il eût pu détruire, qu'il aima mieux transformer; les lellres pénétrant peu à peu dans TÉglise, et l'Église leur faisant accueil comme à une préparation humaine de l'Évang-ile; la théologie opposant la solidité indestructible de ses dogmes aux fables du paganisme et aux subtilités de l'hérésie; la philosophie chrétienne renouant chez saint Augustin les plus sublimes spéculations et aspirations de Platon, éclairées par les lumières de la Révélation; la papauté opposant au torrent des invasions l'autorité de sa parole et de son intervention; le monachisme préparant aux races nouvelles à la fois des instituteurs, des bienfaiteurs, des apôtres et des modèles : les mœurs chrétiennes respectueuses de l'esclave, de l'indigent, de l'ouvrier, de la femme réhabilitée dans un mariage consacré; Y éloquence, Y histoire, \di poésie, V art eniin^ baptisés, et s'essayant, non sans éclat parfois, à célébrer ce qu'ils avaient méconnu, à flétrir ce qu'ils avaient glorifié. Autant de leçons qui deviendront les chapitres d'un livre encore plus éloquent que le discours.
Mais l'enseig-nement d'Ozanam n'était pas seulement une parole brillante, c'était une action morale. Comme il le dit de cette Église civilisatrice, c'est aux consciences des auditeurs qu'il s'adressait, lui aussi, et sur elles qu'il voulait agir, en vue de leur conquête. Ainsi faisait-il passer son âme par ses lèvres; elle s'y retrouve dans ce qui nous reste de ses leçons. Ainsi les marque-t-il de son sceau personnel et de leur caractère propre. Ainsi fut-il auprès de la jeunesse une véritable puissance, discrète mais bienfaisante, étant une puissance acceptée, acclamée et aimée.
Montalembert en témoignait ainsi à sa veuve, au
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lendemain de sa mort : « Plus d'une fois, écrit-il, me rajeunissant à l'effet de jouir, comme ces jeunes gens, de cette parole si généreuse, si sincère, si attachante j'ai été m'asseoir au pied de sa chaire; et je ne me console pas de la savoir vide et désormais muette pour eux et pour nous. Il n'y avait à mes yeux personne sur qui l'on dût compter comme sur lui pour porter noblement le drapeau de l'intelligence catholique, pour garder cette pauvre jeunesse, et l'arracher au scepticisme, à la licence, à Fidolàtrie de la raison. Il était ajuste titre son guide, son oracle. »
Il y avait, par exemple, une belle leçon sur les Femmes chréiiennes du V siècle. Là, parlant du mariage à ces jeunes hommes, Ozanam le leur faisait envisager par le grand côté du sacrifice, leur montrant le devoir d'y apporter la plénitude de vertus qu'ils requéraient eux-mêmes de la femme de leur choix : « Ce sont deux coupes : dans l'une se trouve la pureté, la pudeur, l'innocence ; dans l'autre un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui ; qu'hier il ne connaissait pas, et avec laquelle aujourd'hui il se trouve heureux de passer tous ses jours. Et il faut que les coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et que le ciel la bénisse. » Ozanam ne s'inspire -t -il pas ici de son propre souvenir, et du plus cher de tous?
Il y avait une leçon sur la Chanté chrétienne. Comment eùt-elle été oubliée par Ozanam? Comparant entre elles les deux religions, païenne et chrétienne, dans ce qu'elles ont fait pour l'encouragement du travail, la libération de l'esclave, l'assistance du pauvre, Ozanam regarde les monuments qui, de part» et d'autre, en portent témoignage : « Oui, conclut-il,
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raiitiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir. Oui, ils entendaient mieux que nous l'art de jouir, et rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques oùveuaient s'asseoir des spectateurs par nombre de quatre- vingt mille. Us savaient mieux l'art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments innombrables élevés à la douleur et à la faiblesse, et que nos pères ont baptisés du nom sacré d'hôtels-Dieu. Les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre et meilleure science. Us savaient quelquefois mourir, il faut l'avouer; mais mourir est bien court... Nous, nous savons ce qui fait la dignité humaine, ce qui dure autant que la vie : nous savons souffrir et travailler. »
Les révolutions et les désastres de ces âges de transition fournissaient à Ozanam le sujet d'une autre leçon pour la génération de ces années troublées de 18i8. C'était la leçon de l'endurance et de l'espoir en Dieu. Il disait à ces jeunes hommes : « Nous aurons beau. Messieurs, nous enfoncer dans les forêts de la Germanie et les obscurités du moyen âge, nos études ne seront pas si étrangères qu'elles paraissent aux préoccupations du présent, à ses dangers, à ses espérances. Elles nous apprendront à ne pas désespérer de notre siècle en traversant des époques plus menaçantes, où Ja violence semblait maitresse de toutes choses, méprisant la lumière et détestant la loi. Assurés que la civilisation ne peut pas périr, nous connaîtrons aussi comment elle peut vaincre par la parole plus que par l'épée, et par la charité autant que par la justice. » — Et un peu plus bas : « Au milieu de notre décadence qui se voit trop, il ne faut pas nier le progrès que nous ne voyons pas. Venus en des jours mauvais, souvenons-nous que le chris-
tianisme qui nous porte en a traversé de pires ; et, comme Énée à ses compagnons découragés, disons que nous avons passé par trop d'épreuves, pour n'attendre pas de Dieu la fin de celle-ci : 0 passi graviora, dabit Dens his quoque fineml »
Il y a vingt rappels semblables aux choses du temps présent dans le cours de ces leçons.
La forme en était en grande partie improvisée sur d'abondantes notes. Ozanam ne les écrivait plus. La sténographie les saisissait toutes vives sur ses lèvres inspirées, pour le jour où l'écrivain les lui emprunterait pour en faire une œuvre de l'art le plus achevé et le plus pur. Mais ce jour lui serait-il donné?
Lui-même commençait à endouter. A la fin de la XXI"^ leçon, la dernière de l'année académique, nous lisons ces paroles qui sont presque un adieu : c J'aime à croire, Messieurs, que le rendez-vous que je vous donne ici pour l'année prochaine me trouvera plus exact. Je ne sais, Messieurs, si j'achèverai avec vous cette course, ou si, comme à bien d'autres, il me sera refusé d'entrer dans la terre promise de ma pensée. Mais, du moins, je l'aurai saluée de loin. Et, quelle que soit la durée de mon enseignement, de mes forces, de ma vie, je n'aurai pas perdu mon temps si je vous ai fait croire au progrès par le christianisme; si, dans des temps difficiles, j'ai ranimé dans vos jeunes âmes l'espérance, qui n'est pas seulement l'inspiratrice du beau, mais le principe du bien ; qui ne nous fait pas seulement produire de belles œuvres mais accomplir de grands devoirs. Niécessaire à l'artiste pour guider sa plume ou son pinceau, l'espérance ne l'est pas moins au jeune père qui