LA CIVILISATION AU ^ SIECLE
mes illustres par l'alliance des sciences et de la foi, et d'autres qui servent la foi, à leur insu, par la droiture et la solidité de leur science. La vie s'avance cependant ; il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes promesses de dix-huit ans. »
Il aura à réfuter la science négative, hostile. Il le sait et il écrit; cette page est belle : « L'historien Gibbon avait visité Rome dans sa jeunesse. Un jour, plein de souvenirs, il errait au Capitole. Tout à coup il entendit des chants d'église. 11 vit sortir des portes de la basilique d'Ara Cœli une longue procession de franciscains essuyant de leurs sandales le pavé traversé par tant de triomphes. C'est alors que l'indignation l'inspira : il forma le dessein de venger l'antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçut Vhistoire de la Décadence de VEmpire romain. — Et moi aussi j'ai vu les religieux A' Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin. Je m'en suis réjoui comme d'une victoire de l'amour sur la force; et je résolus d'écrire l'histoire des progrès à cette époque où le philosophe anglais n'avait aperçu que décadence, l'histoire de la civilisation aux temps barbares ; l'histoire de la pensée traversant les flots des invasions, en sauvant avec elle les débris de l'empire des lettres. Je ne connais rien de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme que d'avoir sauvé l'esprit humain. »
Cependant Gibbon n'est pas mort tout entier. « Sa thèse est encore celle de la moitié de l'Allemagne. Elle est celle de toutes les écoles sensualistes qui accusent le christianisme d'avoir étoulfé le développement légitime de l'humanité, en opprimant la
LAVANT-PROPOS. iSÎ
chair, en ajournant à la vie future le bonheur qu'il fallait découvrir ici-bas; eu détruisant ce monde enchanté où la Grèce avait divinisé la force, la richesse et le plaisir, pour lui substituer un monde triste, où Thumilité, la pauvreté, la chasteté veillent au pied d'une croix. » C'est le paganisme éternel, immanent à notre nature déchue : ce n'est pas le progrès, c'est le recul à la barbarie antique. « La gloire de l'Église au moyen âge est moins de l'avoir vaincu que de n'avoir pas cessé de le combattre. Je reconnais la permanence de la loi de péché, mais je crois au progrès des temps chrétiens. Je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent : les froides nuits qui remplacent la chaleur des jours n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir les fruits. »
La consolation qui ressort de l'histoire pour le temps actuel, c'est l'espérance quand même; et la leçon qu'elle nous apporte est celle du travail : « Voilà pourquoi aujourd'hui, au sein de ces années inquiètes et au milieu des terreurs d'une société qui croit périr, je remercie Dieu de m'avoir engagé dans des études où je trouve la sécurité. J'apprends à ne pas désespérer de mon siècle, en retournant à des époques plus menaçantes, en voyant quels périls a traversés cette société chrétienne dont nous sommes les disciples, dont nous saurions être au besoin les soldats. Je ne ferme pas les yeux sur les orages des temps présents; je sais que j'y peux périr, et avec moi cette œuvre à laquelle je ne promets pas de durée. J'écris cependant, parce que, Dieu ne m'ayant pas donné la force de conduire une charrue, il faut néanmoins que j'obéisse à la loi du travail et que je fasse ma journée. »
Je ne sais pas m'arrêter de citer ces maîtresses