A DIEPPE. M. AMPÈRE
nombre des jours qui lui restaient encore. Ampère allait partir pour un voyage transatlantique; et Ozanam lui-même était envoyé pour le reste des vacances aux bains de mer. Aussi bien Sceaux ne lui était plus une solitude studieuse ni guérissante : « Je m'étais figuré y trouver la paix, le loisir et la santé pour tout mon monde : point. Les candidats au baccalauréat m'y relancent, leurs mamans éplorées forcent ma porte ; et la coqueluche établie chez moi ne m'y laisse de repos ni le jour ni la nuit. » Sceaux fut quitté pour un mois, et le travail de rédaction avec lui : Pendent opéra intemipta. Hélas ! pourront-ils être jamais repris et achevés?...
C'est à Dieppe qu'Ozanam fut chercher la mer, au commencement d'août. Ampère y suivit ses amis, pour de là aller s'embarquer au Havre pour l'Angleterre où l'attirait l'Exposition du Palais de Cristal. Il engagea Ozanam à la visiter avec lui : « Ampère prétend, écrit l'ami, que le professeur de littérature étrangère manquerait à ses obligations s'il ne saisissait pas l'occasion d'aller saluer à si peu de frais la patrie de Shaskespeare. J'obéis donc et me laisse entraîner par lui. »
Mais ce n'était pas, on va le voir, pour y étudier et admirer les mêmes choses que les deux amis y passèrent ensemble cette quinzaine de jours. M. Ampère en écrit ainsi : (( Je fis avec lui et M""" Ozanam un petit voyage en Angleterre pour voir la Grande Exposition. Je m'enthousiasmais plus qu'il ne faisait lui-même en présence de ces merveilles de l'industrie. Nous n'avions plus aujourd'hui les mêmes admirations comme au temps où nous nous entendions si bien sur Dante et les Niebelungen. Il trouvait que j'admirais trop l'Angleterre, que j'oubliais trop les Irlandais.
A LONDRES : LA CONFERENCE. Wi
Lui, meilleur que moi, me laissait retourner seul au Palais de Cristal, pour avoir le temps de visiter les caves habitées par les pauvres catholiques d'Irlande. 11 en est revenu tout ému ; et, je crois, un peu plus pauvre qu'en y descendant. »
Il faudrait pouvoir reproduire ici les deux ou trois lettres d'Ozanam écrites au retour de ce voyage, pour comprendre comment, pour lui. homme de foi, homme de charité, deux choses avaient gâté cette rapide vision de la grande Angleterre, « deux choses, dit-il, qu'elle se garde d'exposer, et que ses visiteurs d'un jour n'ont pas vues, quand ils vont publiant que le peuple anglais est le premier peuple du monde. Ces deux choses sont : la misère des pauvres, le paupérisme, et la violence des passions antipapistes, l'anglicanisme »..
C'est avec un memlire anglais de la Société de Saint- Vincent de Paul qu'Ozanam a visité les réduits où s'entassent les ouvriers irlandais. i< Voilà donc, écritil, voilà que la charité catholique apporte aujourd'hui l'aumône avec la bonne parole à ces tristes refuges d'une indescriptible pauvreté ! Quel courage n'a-t-il pas fallu à nos confrères anglais pour se résoudre à presser la main de ces mendiants, dans ce pays aristocratique où le contact de l'indigent souille et compromet! Nos nobles confrères de là, bravant et surmontant le double préjugé de la nation et de la naissance, y font aujourd'hui beaucoup de bien. J'ai passé une bien heureuse soirée au milieu d'eux. »
« La seconde douleur de celui qui visite Londres, avec quelque souci des intérêts de Dieu, comme de l'humanité, continue Ozanara, c'est la haine que l'Eglise établie a vouée au catholicisme. .. Ah ! écrit-il, ne
492 A LONDRES. LANGLETEURE.
louez plus cette nation de son respect pour le passé : aucune n'a poussé plus loin la haine du passé catholique. Nous avions cru, pendant vingt ans, à leur tolérance; mais le vieux préjugé protestant n'était que muselé ; les hommes d'État se réservaient de le lâcher, quand il en serait temps : et vous voyez ces fureurs ! » C'était l'époque des émeutes suscitées, à l'occasion du rétablissement des titres ecclésiastiques, contre le grand homme que les journaux anglicans croyaient flétrir en l'appelant r£'z;i?ç'?<e des 7nendiants !
« Mais le catholicisme prenait une belle revanche avec le cardinal Wiseman, et avec ces deux grandes âmes, Newman et Manning, dont l'exemple multipliait les conversions au sein du clergé anglican! » Telles sont les pensées quOzanam rapporta de sa visite à l'Université d'Oxford, berceau de cet esprit nouveau. A l'abbaye de Westminster il ne manqua pas d'aller prier devant la châsse de saint Edouard, mutilée par les iconoclastes du protestantisme. On rapporte qu'à cette vue, saisi de douleur, le pieux visiteur tomba à genoux, priant là, au mépris de cette foule d'étrangers et d'inconnus qui le prirent sans doute pour un insensé, et en expiation pour tout ce peuple ingrat qui méconnaît ses saints!
Ce qu'en définitive Ozanam déclare admirer sincèrement dans l'Angleterre et chez le peuple anglais, c'est son respect de la loi, son amour de son pays, la puissance colossale de son travail industriel, son fond religieux attesté par sa fidélité au repos dominical, d'un bout à l'autre du pays le plus laborieux du monde. Quant à VExhihition du Cristal Palace, ce n'est pas dans cet édifice fragile et éphémère, une tente, qu'il ira chercher le secret de la grandeur bri- , tannique. Là, trop d'objets de luxe pour les riches.