FAMILLE. — HELIGION. — CHARITÉ. — AMITIÉ
De Sceaux, 2-2 octobre 1851, Ozanam décrivait ainsi à Ampère son bonheur, domestique, assombri, il est vrai, par un nuage qui monte, mais derrière lequel il voit et bénit le soleil de la volonté de Dieu : " Je suis dans un état de fatigue qui m'interdit bien des devoirs et bien des plaisirs; mais j'admire Tordre de la Providence qui ne veut pas nous permettre de nous acclimater sur la terre. J'avais tout fait pour me bien établir dans la vie; et vous y aviez beaucoup aidé. Vous savez si j'ai bien réussi à mettre le bonheur à mon foyer! Dieu n'a pas soulTert que je prisse racine dans une existence si commode. Il ma laissé les joies du cœur et m'envoie les peiues de santé : je le bénis de ce partage. Cependant je le prie d'abréger l'épreuve, et je me soigne de mon mieux, ou plutôt je me laisse soigner par quelques personnes qui me veulent du bien... »
Quelques mois après, IG février, dans une lettre à M. Dufieux. la plainte douloureuse est édulcorée par le sentiment sénéral du bonheur des siens. Il vou-
drait que son ami pût en être témoin : « Outre la place que vous avez dans mes prières de chaque jour, je voudrais vous en voir prendre une au coin de la cheminée, comme vous m'en aviez donné l'espoir. Vous auriez trouvé mon intérieur plus heureux que jamais, parce que la santé y est revenue. Je suis le plus malade de la maison, bien que je puisse, non sans fatigue, faire à peu près mon cours. Il faut remercier Dieu de tant de biens, et se résigner aux peines qu'il y mêle. L'une des plus grandes est d'avoir beaucoup étudié, de se persuader qu'on a des idées et de ne pouvoir les produire... Mon ami, que la divine Providence vous conserve ce bonheur domestique qui console de tous les maux. Donnez-moi la main, afin que je vous la serre avec la chaleur d'un vieil ami. » Et le vieil ami montrait « sa petite Marie qui jouait au jardin et dont la voix joyeuse arrivait à lui, tandis qu'Amélie, assise à côté, le réjouissait par son bon visage ». Déjà Ozanam se préoccupait de former l'intelligence et le cœur de cette enfant. Ce fut dans cette vue qu'il fit traduire de l'anglais et publier les Lettres de mistress Chapone pour servir à l'éducation d'une jeune fille, avec une préface de lui, pleine de judicieuses observations. Il y rappelle les lettres de saint Jérôme àLaeta et à Gaudentius sur l'éducation de leurs filles : « Le vieux solitaire de Bethléem veut que nulle amertume ne se mêle à l'habitude du travail. Il permet que les fleurs et les jouets récompensent un psaume fidèlement récité, un fuseau rempli jusqu'au bout. Il aime que la joyeuse enfant interrompe la tâche pour se suspendre au cou de sa mère, pour se jeter dans les bras du vieil aïeul, aimable et souriante pour tous les siens, et que la famille entière se réjouisse de la jeune rose qui fleurit sur sa tige. »
LA FAMILLE. LËNFANT. 497
Ozauam s'appuie sur le livre de VEducation des filles par Fénelon, écrit pour iM™* la duchesse de Beauvilliers et ses enfants, et quia fixé pour toujours enFrance la tradition do l'éducation chrétienne. « Mistress Chapone, dit-il, «'inspirant des mêmes principes, fait sortir des vérités de la loi évangélique, ces habitudes sérieuses, ces règles de sévérité pour soi, de charité pour autrui, ces grandes pensées dans Taccomplissement des petits devoirs qui ennoblissent la vie et qui la charment. C'est un de ces chefs-d'œuvre qui se font sans qu'on y songe, et quand on ne croyait que remplir un devoir. »
Le père entourait l'enfant des attentions les plus charmantes, n'oubliant rien de ce qui pouvait la divertir, et déjà faisant descendre sur elle ce qu'il avait de poésie dans l'esprit, comme de tendresse dansle cœur. C'est ainsi qu'un jour de juillet, la petite Marie s'étant trouvée indisposée par la chaleur du grand soleil, il lui apporta un petit éventail sur lequel il avait écrit :
Prends le pour remplacer les deux ailes légères Que portent dans le ciel les chérubins tes frères Et qui te défendraient des ardeurs du soleil, Ou te rafraîchiraient d'un mouvement pareil. Mais, lorsque Dieu te fit, petit ange sur terre. Pour essuyer les pleurs dans les yeux de ta mère, Je demandai pour toi tous les dons précieux Dont l'Esprit- Saint revêt les anges dans les cieux : Pour toi je demandai leurs grâces imraorlelles. Leur foi, leur pureté, tout — excepté leurs ailes — De peur qu'il ne te vint quelque jour le désir De retourner là-haut sans nous, et de t'enfuir.
Nous entendrons bientôt, en l'honneur de la mère, une poésie d'un sentiment plus élevé et d'un charme plus céleste encore.
De ce foyer la religion faisait un sanctuaire. Ozanam
était un hoiinne de prière : toutes ses lettres respirent cet encens. Ses rendez-vous avec ses amis étaient dans la prière, celle qu'il leur demandait, celle qu il leur promettait. La communion, devenue de plus en plus fréquente, était de tous les dimanches et fêtes. Il avait l'habitude de donner chaque matin, dès son réveil, une demi-heure à la lecture d'un chapitre des Livres saints, marquant ensuite les passages qui l'avaient frappé davantage, afin de pouvoir y revenir et reposer sa pensée dans la journée. Il appelait cela son « pain quotidien ». C'était le plus ordinairement l'Évangile qui le lui fournissait. Il le lisait dans le texte grec, se remplissant des paroles et des vertus de Jésus-Christ. Sa journée devait en être la traduction en actes. Il n'entendait pas la piété autrement que par l'imitation amoureuse de Notre- Seigneur et l'accomplissement fidèle de sa Loi.
Sa vie était éclairée par des vues surnaturelles très hautes. On lit dans ses lettres : « C'est un regard tourné vers le ciel qui nous fera trouver la lumière et la fermeté qu'il nous faut pour les devoirs et pour les besoins de la terre. Le meilleur moyen de bien juger les affaires de la vie, et d'y porter le calme et le désintéressement, est de les considérer de haut et comme des intérêts étrangers. C'est là-haut qu'est la réalité de la vie. Ici qu'aurions-nous sans les œuvres qui nous suivent, et Dieu qui nous visite? »
Cette visite de Dieu dans la communion le jetait dans des transports de foi qui lui faisaient écrire : « Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur de la communion, et dans les larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait embrasser la croix et défier ^ l'incrédulité de toute la terre. »
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Ses rapports avec Jésus-Christ étaient ceux de l'abandon le plus absolu, de la confiance la plus vive, de la plus filiale tendresse. Il lui avait livré sa vie, se reprochant autrefois ses inquiétudes sur son avenir, se reprochant aujourd'hui ses inquiétudes sur sa santé, et lui sacrifiant avec sa vie, tout ce qui seul mérite qu'on vive : le bonheur, l'amour, la gloire; nous ne tarderons pas à le voir.
Dans chacun de ses devoirs, devoirs d'état, devoir de chrétien, devoir de citoyen, il voyait l'accomplissement de la volonté de Dieu; mais il le voulait très haut et très pur d'intention, disant : »< Le Seigneur nous fait demander dans notre prière qu'elle s'accomplisse sur la terre comme au ciel. Donc, non point comme en enfer où elle s'accomplit par nécessité, non comme parmi les hommes où elle est souvent subie avec murmure, mais comme au ciel, avec l'amour et l'allégresse des anges. »
Ozanam était un juge sévère pour lui-même : le monde le jugegrand, il se juge petit ; le monde le juge bon, il se trouve mauvais. Il croit devoir tout ce qui est à son travail et a la grâce de Dieu; mais il ne croit pas à son génie. Il n'est pas fort, il n'est que faiblesse. « Sa conscience ne l'épargne pas. » Il se dit irrésolu, indécis, agité, ballotté au souffle de vaines impressions et inquiétudes qui assombrissent tous ses bonheurs. Il ne s'en croit pas digne. « Un jour, écrit son frère, le voyant triste et abattu, je lui représentai toutes les raisons qu'il avait de se trouver heureux : C'est vrai, me répondit-il ; c'est précisément parce que je suis trop heureux que je crains que quelque malheur ne vienne à fondre sur moil » Dans ses perplexités, c'était toujours contre lui-même qu'il prenait parti, celui qui lui coûtait le plus; parce que
c'était le plus sûr, croyait-il, — ce qui n'est pas toujours vrai; — parce que c'était celui du plus grand sacrifice, et que ce sacrifice était un acte d'amour. Ce cœur déjuge pour lui-même était un cœur de frère pour le prochain. Outre l'immense famille de Saint- Vincent de Paul qu'il embrassait dans sa charité, Ozanam avait ses pauvres à lui, les pauvres de sa conférence, desquels la visite et le service étaient pour lui un exercice religieux. Il ôtait invariablement son chapeau eu entrant dans leurs misérables demeures : « Je suis votre serviteur! » Jamais il ne leur faisait de sermon. Après avoir donné ce dont il pouvait disposer, il s'asseyait et se mettait à causer de quelque sujet qui pût les distraire et les intéresser. Cette visite lui était à lui-même instructive et bienfaisante. Il rapporte qu'un jour qu'il était de mauvaise humeur, une inspiration intérieure le poussa à aller voir ses pauvres; et, quand il descendit de chez eux, il se sentit tout autre : quelles étaient ses misères d'imagination devant l'effroyable réalité de tels maux! Quelle leçon il venait de recevoir! Il dira un jour à Florence : « Que de fois, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal affermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins; et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par l'aspect de ses propres soufiFrances! Et comment dès lors ne l'aurais-je pas plus aimé? »
Quand les pauvres se présentaient chez lui, il ne les faisait pas attendre, mais il les introduisait sur-le-^ champ dans son cabinet, où il leur donnait un siège