LA SINCÉRITÉ
mords, et le soir du même jour, lundi, 29 septembre 1851, il lui fit ses excuses avec sa réparation dans cette lettre : « Mon Révérend Père, vous m'avez fait ce matin une question d'ami, et j'y ai répondu comme un étranger, comme un homme à qui vous ne donneriez pas raUcctucuse liberté de tout dire. J'en ai du remords; et vraiment je suis trop tendrement attaché à votre personne, je suis un admirateur trop passionné de votre prédication pour ne pas répéter les observations que j'entends faire, puisque vous me les demandez et qu'elles peuvent servir au bien des âmes. »
Il les lui répète donc : « Le néologisme, la hardiesse de certains rapprochements, le retour trop fréquent des allusions profanes dans un sujet sacré, un dernier reste de la vieille poussière romantique, quelque négligence dans le texte imprimé de ces conférences destinées à l'immortalité... Car, mon Révérend Père, ce grand auditoire de Notre-Dame est encore bien petit, en comparaison des absents et des générations futures que vous forcerez de vous entendre. » Ozanam fut remercié.
Il faudrait pouvoir citer aussi quelque chose de la correspondance d'Ozanam avec le vico mte de La Villemarqué, avec M. Eugène Rendu, etc. Ce serait ajouter à la variété des nuances que prenait le sentiment de l'amitié chrétienne sous celte plume si fine et si riche de tons et de couleurs. Mais j'ai hâte d'en arriver à celui qui fut, par excellence, l'ami familier, particulièrement dans ces dernières années, M. Jean-Jacques Ampère, alin d'y voir éclater cette flamme de zèle chrétien qui est le rayonnement supérieur de Taniour.
C'était à l'époque où, de Londres, M. Ampère s'en allait prendre la mer pour le Canada et les États-Unis.
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Ozanam avait montré son inquiétude de ce départ. Elle avait une source profonde. Très liomme du monde, et en perpétuel mouvement, très séductible au scepticisme des Écoles allemandes dont plusieurs des maîtres étaient ses amis, Jean-Jacques, nous l'avons dit, n'avait pas recueilli tout entier l'héritage relig"ieux de son illustre père. Son âme droite et sincère en ressentait cependant le vide; et, malgré l'activité dévorante de sa vie et la fantaisie de son imagination, malgré les empressements du monde et les curiosités toujours nouvelles de sa vaste intelligence, la foi qu'il ne possédait pas manquait à son esprit, et ne laissait pas de repos à un cœur qui se sentait fait pour elle. Il l'admirait dans Ozanam, dont l'exemple lui était un muet Évangile. Celui-ci s'était tu. Mais le pouvait-il encore aujourd'hui que son ami allait mettre l'océan et de longs jours entre eux deux, sans que danscetéloignement les deux hommes fussent assurés de se revoir jamais ! Là était la source profonde de la tristesse qu' Ozanam s'était efforcé de cacher. Il ne pouvait plus le faire. Avant qu'Ampère quittât Londres pour New- York, Ozanam, Dieu consulté, lui en écrivit, de Dieppe, 21 août, une lettre admirable. Il faut la citer presque entière.
Rappelant d'abord les longues et insignes bontés de son ami, il lui demandait la permission de s'en autoriser pour lui parler d'une chose grave, avec l'abandon d'un frère, en même temps qu'avec le respect et la déférence dus à un frère aîné.
« Mon cher ami, vous étonnerez- vous maintenant do la tristesse que je fis paraître, en vous voyant partir? Je ne pouvais vous dire de vive voix ce qui en faisait le fond, parce que je ne voulais pas que
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VOUS fussiez ainsi obligé de me répondre. Si je vous l'écris maintenant, c'est que, si mon épanchement est indiscret, les vagues qui vous poussent en Amérique en emporteront la mémoire. Et, quand nous nous reverrons dans six mois, ma lettre sera oubliée, et rien de ce qui vous y aura déplu ne pourra refroidir la joie du retour.
« Cher ami, vous vous engagez dans de longues fatigues qui ne sont pas sans péril pour votre santé : soutirez donc mes inquiétudes. Vous cherchez, me disiez-vous, de nouveaux intérêts qui puissent attacher votre esprit ; et vous faites pour cela la moitié du tour du monde! Cependant il existe un intérêt souverain, un Bien capable d'attacher et de remplir votre grand cœur; et je crains, cher ami, je crains peutêtre à tort, que vous n'y songiez pas assez? Vous êtes chrétien par les entrailles, par le sang de votre incomparable père; vous remplissez tous les devoirs du christianisme envers les hommes, mais ne faut-il pas les remplir envers Dieu? Ne faut-il pas le servir; vivre dans un continuel commerce avec lui? Ne trouveriezvous pas dans ce service des consolations infinies? N'y trouveriez-vous pas la sécurité de l'éterniié? »
Le sujet était abordé, la conscience éveillée. La lettre continue : « Vous m'avez plus d'une fois laissé pressentir que ces pensées n'étaient pas éloignées de votrecœur. L'étude vousa fait connaître tant de grands chrétiens; vous avez vu autour de vous tant d'hommes éminents finir chrétiennement leur vie! Ces exemples vous sollicitent, mais les difficultés de la foi vous arrêtent. Cependant, cher et excellent ami, je n'ai jamais causé de ces difficultés avec vous, parce que vous avez infiniment plus de savoir et d'esprit que moi.
« Mais laissez-moi vous le dire ; il n'y a que deux écoles : la philosophie et la religion! La philosophie a des clartés. Elle a connu Dieu, mais elle ne l'aime pas ; mais elle n'a jamais fait couler une de ces larmes d'amour qu'un catholique trouve dans la communion, et dont l'incomparahle douceur vaudrait à elle seule le sacrifice de toute la vie. Si moi, faible et mauvais, je connais cette douceur, que sera-ce de vous dont le caractère est si élevé et le cœur si bon! Vous trouveriez là l'évidence intérieure devant laquelle s'évanouissent tous les doutes. La foi est un acte de vertu, par conséquent un acte de volonlé. Il faut vouloir un jour, il faut donner son âme, et alors Dieu donne la plénitude de la lumière. »
Puis finalement cette simple phrase, ce cri d'elïroi qui laisse redouter plus de choses qu'il n'en ose exprimer : « Ah! mon ami, si quelque jour, dans une ville d'Amérique, vous étiez malade, sans un ami à votre chevet, souvenez-vous qu'aujourd'hui il n'est plus aux États-Unis un lieu de quelque importance où l'amour de Jésus-Christ n'ait conduit un prêtre, pour y consoler le voyageur catholique... >>
La réponse ne se fit pas attendre; le surlendemain, Ozanam recevait d'Angleterre la lettre suivante : « Cher et excellent ami. Je ne veux pas perdre une minute pour vous remercier de votre lettre. Vous, m'offenser? Eh, mon Dieu, vous ne seriez pas mon ami si vous n'aviez pas tout cela dans le cœur. Je le savaisbien, quand vous ne me l'auriez pas dit. Permettez-moi de ne pas vous répondre, et croyez que le spectacle de l'orthodoxie catholique dans une intelligence comme la vôtre, est pour moi une prédication plus éloquente que toutes les paroles... »
Puis en post-scriplum : « J'ai trouvé hier dans la