‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 178 sur 235 · LE CONSOLATEUR · texte numérisé non relu

LE CONSOLATEUR

juillet 1851. une grande douleur fondit sur Ernest qui perdit dans son père <^ l'homme dont l'exemple avait été la lumière et l'honneur de sa vie ». Une lettre de Frédéric accourut alors à lui, chargée de souvenirs deufance, d'amitié et d'espérance chrétienne. (( Cher ami, renouons la chaîne, entre nous et avec ceux que nous avons perdus... Je ne connais qu'une consolation digne de ces grandes douleurs : c'est que Dieu nous a repris ce qu'il nous avait dpnné. Mais en les rappelant ainsi l'un après l'autre, ilJious force bien de prendre avec eux le chemin du'Ciel. Bénies soient nos saintes mères qui les premières nous eu ont enseigné le chemin! Quand, tout petits, elles nous apprenaient à croire, à espérer el à aimer, elles posaient, sans y penser, les degrés par où nous remontons jusqu'à elles maintenant que nous les avons perdues. Heureux ceux qui savent vivre avec les morts! C'est souvent le meilleur moyen de remplir ses devoirs envers les vivants. »

C'est parce (|u'il n'y a pas d'autre consolation que celle-là que nous la retrouvons encore dans les condoléances d'Ozanam à un de ses disciples d'autrefois, M.FélixNourisson,le philosophe chrétien qui, professeur à Stanislas, occupera plus tard une chaire au Collège de France. Il vient de perdre son père, et Ozanam lui écrit, 2 avril 1851 : « Mon ami, considérez que celui qui vous frappe est aussi un père !... » Et, en finissant : « Que Notre-Seigneur crucifié vous assiste ! Lui aussi, sur la croix, a voulu paraître séparé de son Père, quand il lui cria : Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné? Il comprend aussi le cri de votre affliction ; il vous bénit parce que vous êtes bon et malheureux. A ces deux titres vous êtes puissant auprès de lui : priez pour moi ! »

5t0 L'INTIMITÉ.

M. Dufieux est un de ces chers Lyonnais, desquels Ozanam écrit : « Ne croyez pas que je m'accoutume à me passer des amis de Lyon, des vieux amis, des vrais amis. Rien ne les remplace, pas même les bonnes et affectueuses liaisons que j'ai pu former à Paris. » Et il fait mémoire des jours où Dufieux l'introduisait auprès de Lamartine, à Saint-Point : « N'est-ce pas la première date de notre amitié? -) Aujourd'hui il le presse de venir le voir à Paris : « Venez; rien ne vaut pour moi une heure passée avec vous sous ces belles allées du Luxembourg-, qui sont à ma porte. Là nous pourrons parler de vous d'abord, de vos enfants, de vos santés, de vos peines, de vos espérances. » Il lui parlera aussi de ses chagrins, car Dufieux a passé par le creuset de la souffrance. Ozanam l'admire d'en être sorti plus fort, et surtout meilleur, faisant déborder au dehors ce flot d'afflictions en un fleuve d'intarissables bonnes œuvres. « Partagez avec moi cette richesse de charité, en offrant pour moi au Seigneur une partie des saintes choses que vous faites. Je sais que de vos souffrances aucune n'est perdue, puisque vous savez en faire la couronne de l'autre vie. Voici en quoi je devrais vous imiter, car je ne sais pas encore souffrir : priez pour moi. »

Il faut que ses amis évitent de lui donner des louanges qui blessent la vérité. C'est de l'aveuglement: « Sansdoute, écrit Ozanam, je le savais, l'amitié a la moitié du bandeau de l'amour; mais vous y voyez encore trop, et vous avez trop d'esprit pour ne pas apercevoir tout ce qui me manque. » Bien plutôt les amis se doivent-ils une courageuse franchise: « Sans franchise, point d'amitié. Soyez donc persuadé que vous me rendrez toujours service en vous déchargeant; le cœur avec moi. Car de deux choses l'une : ou vos

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craintes sur mon compte sei-ont mal fondées, et vous m'aurez obligé en me donnant l'occasion de dissiper vos ombrages ; ou vous aurez raison, ce qui arrivera le plus souvent, et vos avertissements pourront m'éviter bien des fautes. J'ai toujours été frappé de cette parole du psalmiste qui demande à Dieu de « le corriger par la voix d'un ami ».

Au conseil général de Saint- Vincent de Paul la plus cordiale intimité unissait les deux vice-présidents, Hzanam et Cornudet. Si dans M. Cornudet, Ozanam admirait « la loyauté du caractère, le grand sens des affaires, et cette compétence des choses de l'Étal, qui faisaient de lui un homme de gouvernement supérieur et nécessaire », il estimait encore plus ses rares vertus chrétiennes, la sagesse de ses conseils, et sa bonté capable de tous les dévouements : « Cornudet est un de ces hommes auprès de qui il fait clair et il fait chaud », disait-il.

Il était rapporteur au Conseil d'État dans la périlleuse affaire de la confiscation des biens de la famille d'Orléans. Cornudet conclut courageusement contre la spoliation : il fut brutalement destitué. Cette iniquité prévue fut subie avec une sereine fermeté : « Que dites-vous du coup qui a fra[)pé Cornudet? écrit Ozanam à Lallier. Il a été admirable dans une épreuve si terrible. La lettre qu'il m'a écrite était merveilleusement simple, calme, charitable et digne en tout d'un grand chrétien. Heureusement, il reste encore de ces beaux exemples pour honorer notre siècle. » Deux ans après, de Pise, et du bord de sa tombe, Ozanam lui en écrivait encore son attendrissement : « Combien ardemment ici, dans cette admirable cathédrale, toute rayonnante de foi, de beauté et d'amour, j'ai demandé justice

à Dieu pour celui qui a éprouvé Tinjustice des hommes. »

La rédaction du Correspondant formait pour Ozanam un autie cercle d'amitié. Ses lettres ne font guère que mentionner Edmond Wilson , de Carné, Edmond de Cazalès, le D' Gouraud, Charles Lenormant, Frantz de Champagny, Melchior du Lac. Au-dessus d'eux tous émerge la personnalité de Théopliile Foisset. Ozanam se souvient qu'à Bligny, ils ont prié ensemble au même autel. « Ah ! qu'il serait difficile, n'est-ce pas, que des chrétiens en vinssent à s'oublier, quand ils ont partagé de ces moments-là dans leur vie ! » C'est à lui qu'il écrit : « Laissez-moi vous dire encore une fois toute ma reconnaissance pour l'affectueux abandon avec lequel vous me permettez de pénétrer dans votre cœur. Je n'y trouve rien qui ne m'émeuve, qui ne m'attache, qui ne m'éditie. Continuez-moi un attachement si cher, » C'est sur son jugemen t qu'il a mesuré et modéré le sien , touchant les événements de 1848 : « Je ne puis supporter, dit-il, la pensée d'un dissentiment considérable avec un esprit et un cœur que j'aime comme vous savez. » Que n'a-t-il un tel ami auprès de lui, à Paris ! « Nous associerions nos pensées et nos sollicitudes, nous dirions peu de mal du prochain, mais beaucoup de bien de la divine Providence que je remercie de bien des choses, mais que je ne remercierai jamais assez de m'avoir donné un ami tel que vous!... »

Un jour, l'humble et grand moine qu'était Lacordaire fit à Ozanam la prière embarrassante de lui faire connaître sincèrement ce que l'on reprochait à sa prédication. Ozanam confus commença par s^e récuser. Mais c'était un déni de justice, lien eut un re-

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