LA MALADIE. — LES PYRENEES. — L ESPAGNE. PÈLERINAGES
LE DERNIER COURS. — LES PYRENEES. — ESPAGNE. — NOTRE-DAME DE BURGOS. — « LE PAYS DU CID ». — POU Y ET BUGLOSSE.
Le séjour de Sceaux et surtout Tair de la mer à Dieppe avaient remis un peu la santé d'Ozanam, du moins pour un peu de temps. Après une prolongation forcée de ses vacances, vers la lin de décembre, il se sentit pressé de reprendre le cours de ses leçons à la Sorbonne. Son frère l'abbé avait essayé de l'en dissuader : « Non, répondit-il à ses instances; j'ai un devoir à remplir. Que dirais-tu d'un soldat qui refuserait de montera la brèche, par peur de la mort? Je dois rester à monposte. J'y mourrai, s'il faut mourir. » Aux médecins, il assurait que l'inaction lui serait un pire mal que sa maladie même : « Je suis un ouvrier : je dois faire ma journée! «Mais sa journée était achevée et l'heure était proche d'en recevoir le salaire.
Il remonta donc dans sa chaire, averti mais non guéri. Seulement, s'il faut en croire une de ses ré-
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ponses à Ampère, il y apporta quelques ménagements. « Je me fatigae moins à parler. Je ne cherche plus à m'émouvoir quand je ne suis pas ému. Je ne me tiens pas sur le trépied, et l'auditoire ne m'en sait pas mauvais gré. De temps à autre, on cherche bien quelque prétexte à applaudir pour m'exciter : cependant la jeunesse des écoles est généralement calme et laborieuse. »
Ainsi en fut-il du court semestre d'hiver de 1852. Emporté, illusionné, par son ardeur de travail, il écrivait le 12 février au même : « Bien que mes forces ne reviennent que lentement, je vais beaucoup mieux. » Il essaya d'en profiter pour reprendre la rédaction de son Cinquième siècle : « Mais depuis que Ton m'oblige à travailler peu, ma stérilité devient désespérante. Je ne sais quand j'aurai fini, si je ne retrouve un peu de santé et de vie... Mais Dieu qui m'a envoyé les peines de santé, m'a laissé les joies du cœur, je le bénis de ce partage. » La plume s'échappe de ses doigts, et il écrit en core : « Une des plus grandes souffrances que je connaisse est d'avoir beaucoup étudié, de se persuader qu'on a des idées et de ne pouvoir les produire. » C'est dans cette cruelle angoisse que va se débattre la fin de cette noble existence.
Les vacances de Pâques devaient être l'heure du repos. C'est auprès de Lallier, à Sens, qu'il se rejouit d'aller, lui, sa femme et son enfant, passer la semaine d'après Pâques. Le jour même de la fête, il écrit : c Cher ami, la communion que nous avons eue tout à l'heure à Notre-Dame a été magnifique. Nous étions près de deux mille priant et louant Dieu, et participant aux saints Mystères. Il est bien vrai que la vertu de ce sacrifice ne s'épuise jamais,
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et que le Sauveur est aussi présent à son Église que dans la ferveur des premiers siècles. Cher ami, je ne vous ai pas oublié ; et je me suis tenu certain que vous me rendiez la pareille. »
Il ne fut pas à Sens. Presque au lendemain des solennités pascales, la fièvre le prit, au sein de souffrances qui, cette fois, eurent raison de ce mâle courage. Il dut se mettre au lit, et c'est de là, qu'à la dernière heure, il pria le doyen de faire afficher que la reprise de son cours était ajournée. M. de La Villemarqué, qui était venu le voir, raconte ainsi la scène pathétique qui s'ensuivit chez le malade et à la Sorbonne.
Lorsque, le jour de la rentrée, les étudiants lurent au tableau qu'il leur fallait renoncer momentanément à entendre Ozanam, ce fut d'abord un désappointement qui se tourna bientôt en mécontentement. « En vérité iMM. les Professeurs en prennent à leur aise, se dispensant de faire leur cours comme s'ils n'étaient pas payés pour cela! » Ils ignoraient la maladie du maître .
Ozanam le sut et s'en montra fort ému. Sa leçon était préparée. Il n'y tint plus : « Je la ferai, dit-il ; il faut honorer notre profession ! » Et l'heure venue, sortant de son lit, malgré les prières de ses amis présents, les larmes de sa femme et la défense du médecin, il se fait conduire à la Sorbonne, où il descend appuyé sur un bras ami, et se montre inopinément dans la salle du cours, puis dans sa chaire, exténué et pâle comme un spectre.
Saisis de pitié et de remords, les étudiants, à lunanimité, le saluent de leurs acclamations. Il demanda le silence, et dune voix profonde mais claire : « Messieurs, dit-il, on accuse notre siècle
d'être un siècle d'égoïsme ; et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant c'est ici que nous altérons nos santés; c'est ici que nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas : notre vie vous appartient ; nous vous la devons jusqu'au dernier souffle, et vous l'aurez. Quant à moi, si je meurs, ce sera à votre service. »
Il lit sa leçon avec une éloquence et une puissance telles qu'on ne lui en avait jamais vu de pareille. L'enthousiasme et l'émotion de l'auditoire ne sauraient se décrire. On eût dit le pressentiment qu'on l'entendait pour la dernière fois. Comme il descendait de chaire et quittait la salle au milieu des effusions de ses amis, l'un d'eux lui dit, en serrant sa main hrùlante : « Vous avez été merveilleux! » — « Oui, répondit Ozanam avec un sourire. Maintenant, il s'agit de dormir cette nuit. »
Il ne dormit pas. Il s'olifa aussitôt, pris de malaises extraordinaires du caractère le plus alarmant. C'étaient bien des adieux qu'il venait de faire à cet auditoire qui l'avait aimé et applaudi pendant douze ans !
Lacordaire apprit ces choses et s'en effraya. Il était alors dans son couvent de Flavigny, où il s'était retiré, après avoir été amené à abandonner la chaire de Notre-Dame et le séjour de Paris. Il écrivit à Ozanam « pour le gronder de ses imprudences et lui prescrire de se borner, pendant quelques années, à ne faire que juste son cours, en employant le reste du temps cà voyager et se distraire ». N'était-ce pas encore trop? Il insistait : u Songez, mon cher ami, que vous êtes du petit nombre des écrivains catholiques c[ui ont honoré l'Église dans notre pays par leur talent et leur caractère; que vous êtes resté ' pur des emportements et des variations qui nous
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affligent en tant d'autres. Restez avec nous longtemps. Hélas! Nous ne nous en irons que trop vite; et, si la vie est peu de chose pour soi, il faut s'y attacher pour les autres. »
La maladie s'aggrava. « J'ai été au plus mal, écrivait-il ensuite. La pleurésie m'emmenait à grand train, et elle devait m'emporter, si l'habileté et la tendresse de mon frère, les soins de toute ma famille, les prières de mes amis et la miséricorde de Dieu, n'avaient arrêté les progrès du mal. » A la suite de la crise ses forces l'abandonnèrent totalement, mais non sa charité et son zèle d'apôtre, comme en témoigne une lettre qui en est le monument. Elle est du 16 juin 1852.
Pendant ses jours de souGFrances, Ozanam avait reçu la visite d'un de ses anciens camarades d'études, pour affaire de charité. Celui-ci, lui en écrivant ensuite, lui rappelait leurs entretiens d'autrefois, « alors, disait-il, que jeunes et amoureux de la vérité seule, nous conversions ensemble et avec Lallier, des choses éternelles! » Mais l'ami confessait que ses doutes d'alors le tourmentaient encore, et il confiait sa souffrance au cher camarade plus éclairé et plus heureux.
Bien que ne quittant guère encore sa chambre, et peu son lit, Ozanam oublia tout, brava tout pour le salut de cette àme. Sa réponse n'est rien moins que la démonstration catholique dans ses principales lig-nes. Elle commence par faire la part nécessaire du mystère, dans l'insondable domaine de l'infini. Elle répond à l'objection de cruauté élevée contre le dogme de l'éternité des peines : « Ceux qui traitent ce dogme d'inhumain parlent-ils ainsiparce que l'humanité leur estchère?Non, c'estparcequ'ilsontunsentiment moins vif de l'horreur du péché et de la justice de Dieu. »
Ozanam insiste davantage sur la preuve expérimentale du christianisme : (( celle d'où lui est venue toute la foi de son enfance, toute la lumière et toute la force de son Age mûr, toute la sanctification de ses joies domestiques, toute la consolation de ses peines ». C'est là que se place cette déclaration déjà citée : « Quand même toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion et dans les larmes quelle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. »
Indépendamment de cette évidence interne, Ozanam étudie, depuis dix ans, l'histoire du christianime ; et chaque pas qu'il a fait dans cette étude a affermi ses convictions... Preuve historique donc. Preuve sociale aussi : « Je me suis démontré à moi-même que c'est à l'Évangile que nous devons la liberté, l'égalité, la fraternité. Que c'est à lui que sont attachés la grandeur et le bonheur de toutes les sociétés, comme ceux des individus. Vous ne savez peut-être pas assez, mon cher ami, combien cette foi dans le Christ qu'on représente comme éteinte, agit encore fortement dans l'humanité ; combien le Sauveur du monde est encore aimé ! Combien il suscite de vertus et de dévouements tels qu'ils égalent les premiers âges de l'Église! »
Enfin cette supplication personnelle, ardente : « Ah! mon ami, mon ami, ne nous perdons point dans des discussions infinies! Nous n'avons pas deux vies, l'une pour chercher la vérité, et l'autre pour la pratiquer. C'est pourquoi le Christ ne se fait pas chercher; il se montre tout vivant dans cette société chrétienne qui nous environne ; il est devant vous-, il vous presse. Vous devez avoir bientôt quarante
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ans, il est temps devons décider. Rendez vous à ce Sauveur qui vous sollicite. Livrez-vous à sa loi comme s'y sont livrés nos amis ; vous y trouverez la paix. Vos doutes se dissiperont, comme se sont dissipés les miens. Il vous manque si peu pour être un excellent chrétien ; il vous manque seulement un acte de volonté : croire, c'est vouloir. Veuillez un jour; veuillez aux pieds du prêtre qui fera descendre la sanction du ciel sur votre volonté chancelante. Ayez ce courage, cher ami! Ayez cette foi. Veuillez votre salut, soyez chrétien, soyez heureux : c'est le vœu de votre ami! »
Ce vœu fut exaucé, m'assure-t-on. Comment résister à la prière pressante d'un cœur près de se briser, tel que celui qui. ici même, vient de faire entendre cet adieu : « Je suis si peu rétabli qu'on va me faire partir pour les eaux des Pyrénées. Ensuite je passerai l'automne au bord de la mer, puis peut-être l'hiver dans le Midi... »
Trois semaines après cette lettre, IG juillet, dès que son état le permit, Ozanam quitta Paris, non certes sans regret : « C'est un grand malheur pour moi, témoigne-t-il, de voir ainsi mes travaux suspendus, ma carrière interrompue, au moment où j'avais à poursuivre une candidature académique. Mais il faut savoir faire ces sacrifices quand la Providence les exige, et lui demander d'accomplir sa volonté comme elle est accomplie dans le ciel. »
Le voyage de Paris aux Eaux-Bonnes se fit à petites journées, en dix jours. Ozanam s'arrêta avec un religieux intérêt à Orléans, Tours, Poitiers. Il vit ensuite le Midi, de Bordeaux à Pau. et dans chaque ville, il ne manqua pas de visiter les Conférences de Saint-Vincent de Paul.