‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 185 sur 235 · BIARRITZ · texte numérisé non relu

BIARRITZ

chant à sa clientèle pourtrois semaines, était venu le soigner et ranimer : « Il m'est arrivé comme un arcen-ciel, un jour qu'il pleuvait à verse, sjmbole de r espérance qu'il me rapportait. » Il disait aussi l'extrême douceur qu'il goûtait à voir sa femme et son enfant pleines de santé, de pouvoir jouir d'elles, et « donner à l'éducation de sa petite Marie un temps qu'autrefois il n'avait pas ». Mais que deviendront-elles? Et il en revient alors « à la douloureuse pensée de sa carrière perdue, et de cette famille abandonnée à tous les hasards du plus sombre avenir. Là-dessus mon imagination broie du noir tout à son aise. Je me sens bien triste, et plus que jamais j'ai besoin de vos bonnes prières. Les pensées de la foi n'ont pas assez d'empire pour m'arracher à ces prévisions. Non point certes que la religion soit impuissante sur mon misérable cœur : elle me préserve du désespoir. Mais je ne réussis pas à me contenir tout à fait; je ne suis pas assez chrétien. .le ne crois pas toutefois offenser Dieu en me laissant aller à cet épanchement auprès d'un ami, qui est plus ferme que moi et qui peut me tendre une main secourable ».

C'est à Lallier qu'il écritainsi, et il ajoute: « Dans ce lieu charmant j'ai repris des forces au bord de la mer. Toutefois, il s'en faut encore de beaucoup que je sois guéri. L'hiver approche et je crains bien que mon rétablissement ne soit ajourné à l'été prochain, si même Dieu veut que je me rétablisse jamais. Cette séparation me désole. Je ne puis m 'accoutumer à la pensée de rester encore cinq mois sans voir ni vous, ni Cornudet, ni cet excellent Pessonneaux, ni aucun de ceux que Dieu m'a donnés pour compagnons de route sur la terre. »

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Ozanam trouvait à Bayonne une conférence très florissante, bien pénétrée du premier esprit de la Société, infatigable aux bonnes œuvres. Le président en était le D' Franchisteguy qui devint pour Ozanam un ami des derniers jours, celui auquel on l'entendra dire alors : « Quand je pense qu'il y a sept mois vous ne me connaissiez point, et que vous prodiguez ainsi à un nouveau venu le meilleur de votre cœur, je ne vois que la charité chrétienne capable de faire ces merveilles. »

Ailleurs Ozanam se félicite de vivre au milieu de populations chrétiennes qui lui donnent la joie de voir que la foi n'est pas éteinte en France. Une de ces visions d'édification fut la visite qu'il fit de la communauté des Pénitentes Bernardines, « établie depuis peu dans les Landes, au bord de l'Océan , à deux lieues environ de Bayonne , au sein d'un immense désert de .sables où les dunes se succèdent comme les vagues, mobiles comme elles. Or, au milieu de ce désert, surgit tout à coup l'apparition d'une oasis, telle que celle de la Thébaïde dans laHaute-Égypte, deux rangées de cabanes de paille et de roseaux, au centre une chapelle de chaume; et, tout autour, des cultures diverses : maïs, pommes de terre, garance, ricin, etc., qu'un rideau de peupliers garantit contre le vent de mer et l'envahissement des sables. C'est tout à la fois l'ouvrage et l'habitation des héroïques repenties ^ ». L'histoire de leur récente communauté en est encore plus surna-

1. D' Ozanam. Le pays des Landes, une Thébaïde en France, br. iii-8°, 1857. — Voir aussi la Vie de l'abbé Cestac, le fondateur, par W PuYOL. — J'eus le bonheur d'entendre le très émouvant et édifiant récit de ces origines, et de ces vies pénitentes de la bouche du saint abbé Cestac, que je rencontrai à Buglosse, en 1862.

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turelleiiicnt merveilleuse que le spectacle. Le jeune D' Ozanaiu en lit le récit et le tableau. « Quant à Frédéric, est-il écrit, « sa piété, son cœur si sensible à toiiteslesimpressionsmorales,enreçurentde si douces émotions, que sa santé elle-même en ressentit un sensible bienfait ».

Être si près de l'Espagne et n'y pas mettre le pied lui était un supplice, et une tentation. Vn jour qu'il était mieux, emmenant avec lui sa femme et son frère, il s 'échappa jusqu'à Fontarabie, Irun, Saint-Sébastien pour rentrer aussitôt, avec la gloire d'avoir passé vingt-huit heures sur le territoire espagnol. C'était le 22 octobre, mais sous une chaleur de juillet, M. Eugène Rendu en reçut le récit. Ony remarque la mention qu'il fait de la piété des g-ens. « Le bon peuple espagnol prie très pieusement. Je ne lui trouve rien de froid ni de fantastique; et, dimanche, à la messe, nous avons vu communier beaucoup de personnes, des jeunes gens surtout à la mine virile, à la belle ceinture rouge, avec tout le recueillement que vous trouveriez à Notre-Dame et à Saint-Sulpice. » Et Ozanam en tire la raison d'espérer dans l'assistance « du Dieu des ruines et des résurrections ».

Cette échappée en Espagne le fatiguabeaucoup, mais sansle guérir de la tentation d'un grand et vrai voyage dans l'Espagne des grands souvenirs. iVprès quelques semaines d'un repos forcé, il se reprit donc au beau rêve qui avait été autrefois celui de nos pères : le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. « Que de fois, écrivait-il à M. Eugène Rendu, que de fois, au coin du feu, avec iM™'' Ozanam, tout en retournant un tison à demi brûlé, je m'embarquai pour la Terre Sainte ! Mes vœux atteignaient d'une part les colonnes d'Hercule, et d'un autre côté les plages de la Palestine.

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Et voici qu'arrivé à Bayonne, dans une ville à demi espagnole, où la moitié des enseignes de boutiques parlent le castillan le plus pur, j'hésite à pousser jusqu'à Séville! »

L'autorisation lui fut donnée j)ai' son médecin de faire du moins un essai, jusqu'à Burgos. Il partit le 10 novembre, avec sa femme et son enfant, àl'entrée de cette saison dont le proverbe espagnol dit ; « six mois d'hyver, six mois d'enfer ». La pluie les accompagna dans toute l'ascension de trente-trois heures qui escalade le haut plateau où est assise la Madré de Reys, à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L'intempérie de la saison , la mélancolie de la route se consolaient pour Oza nam dans les pensées suivantes : « Que de pauvres pèlerins de France et d'Ilalie, écrit-il, y cheminèrent dans les larmes, allant chercher à Saint-Jacques la rémission de leurs péchés, la guérison d'un malade, la délivrance d'un captif! Et à travers quels périls, quand les bandes sarrasines battaient le pays, quand les eaux débordées emportaient les chaussées et les ponts ! »

Le 18 novembre, vers trois heures, les tours de Notre-Dame de Burgos apparurent à ses yeux. Une heure après, il s'agenouillait pour rendre grâces, dans la merveilleuse cathédrale déjà pleine d'ombre. Le lendemain ce furent presque toutes les heures qu'il y passa, au cœurlnéme du moyen âge espagnol tout entier, tour à tour se souvenant, admirant, et priant la Reine de ce lieu, en ces termes ardents qu'il rapporte à son frère : <c Ah! sainte Vierge, ma mère, que vous êtes une puissante Dame! Et, en retour de votre pauvre maisonnette de Nazareth, que votre divin Fils vous a fait bâtir d'admirables maisons ! Je vous

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en connaissais de bien belles, depuis Notre-Dame de Cologne jusqu'à Sainte-Marie-Majeure; et de Sainte- Marie de Florence jusqu'à Notre-Dame de Chartres. .. Et voici que les Castillans, déposant leur fière épée pour la truelle et le ciseau, se sont relayés ici pendant trois cents ans à votre service, afin que vous ayez aussi une belle demeure parmi eux. Bonne Vierge, qui avez obtenu ces miracles, obtenez-nous aussi quelque chose pour nous et pour les nôtres. Kaffermissez cette maison fragile et délabrée de nos corps. Faites monter jusqu'au ciel l'édifice spirituel de nos âmes.»

Nous ne dirons rien de plus, car tout a été raconte con amore par Ozanam lui-même, puis publié après sa mort, dans le chef-d'œuvre qu'il intitula : Un Pèlerinage au pai/^ du Ciel, constante occupation et douce consolation des derniersjoursde sa vie. Il avait semblérevivreà Burgos:« Malgré un temps pluvieux, annonce-t-il à ses amis, je ne me sais jamais mieux porté, et les trois jours de Burgos n'eurent que le tort d'être trop courts : trois jours passés avec le Campeador, avec Fernan Gonzalez le grand comte de Castille, avec la grande Isabelle! J'avais là, à Burgos, tout le poème de l'Espagne héroïque et sacrée. En trois jours de séjour, j'ai vu trois cents ans d'histoire. Enfin je remporte de là de nobles pensées, de belles pages en germe, des poésies et des notices sur les monuments, des ballades et des légendes. Amélie a trouvé de vieilles romances à chanter, elle a acheté des mantilles, elle a obtenu pour elle et pour moi des grâces du ciel. C 'est assez dire que je n'ai qu'à remercier Dieu qui m'a donné la force de faire ce voyage agréable et utile ; et aussi ma chère femme qui en a eu toute la sollicitude. »

Pour rapide qu'eût été ce séjour à Burgos, Ozanam

n'y oublia pas la conférence de Saint-Vincent de Paul. La catholique et fière Espagne, riche en œuvres anciennes de charité et d'évangélisation, avait mis de la lenteur à accueillir celle-ci, récente et étrangère. Jusque-là, Saint-Joseph de Madrid et Burgos étaient encore les seules, croyons-nous, qui fussent agrégées à la Société. Mais la fin de cette année-là même, 1852, vit s'opérer l'affiliation de nombreuses autres, Calella, Santa-Crux de Madri'd, Santander, Huesca,etc.Dix ans après, sur 2. 000 conférences étrangères à la France, l'Espagne en comptait cinq cents.

Le 24 novembre Ozanam était de retour àBayonne. Un moment, il avait pensé retourner d'abord à Paris durant ce mois, afin d'y soutenir sa candidature à l'Académie des Inscriptions. « Mais à quoi bon? Cette Académie saura bien se passer quelque temps encore de mes lumières. Je m'en consolerais facilement, si je ne craignais que ces lumières ne vinssent bientôt à s'éteindre. » Et quelques lignes après : « Je connais tels candidats qui ne sont guère entrés à l'Académie que pour ce qu'on espérait d'eux. Et ne peut-on pas espérer de moi tout autant? Et, de plus, que je laisserai bientôt ma place vacante? »

L'hiver approchait : où allait-il le passer? La question se posa entre Bayonne, l'Espagne et l'Italie. L'Italie l'emporta : « Notre belle Italie ! » Hippolyte Fortoul, son ancien camarade du collège de Lyon, devenu ministre de l'Instruction publique sous .le second Empire, mais resté fidèle à son amitié, chercha à lui adoucir un peu les ennuis du repos, en le chargeant d'un petit travail à faire à Pise sur les Origines des Républiques italiennes, moyennant une légère indemnité de voyage.

Ozanam ne voulut pas quitter Bayonne et les Py-

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rénées, sans faire une visite de voisinage au village natal de saint Vincent de Paul : ^< Je la devais bien au bien-aimé patron qui a préservé ma jeunesse de tant de dangers, et qui a répandu des bénédictions si imprévues sur nos humbles conférences. C'est à sept ou huit lieues de Bayonne, l'affaire d'une petite journée. Nous sommes arrivés d'abord au village de Pouy, qu'on appelle maintenant Saint-Vincent-de- Paul, du nom de son glorieux fils. Nous y avons vu le vieux chêne sous lequel saint Vincent, petit berger, s'abritait en gardant ses brebis. Ce bel arbre ne tient plus au sol que par l'écorce d'un tronc dévoré par les ans. Mais ses branches sont magnifiques, et, dans cette saison avancée, elles ont encore un vert feuillage. J'y voyais bien l'image des fondations de saint Vincent de Paul, qnine semblent tenir à la terre par rien d'humain, et qui cependant triomphent des siècles et grandissent dans les révolutions. »

Une autre lettre dit : < M. le curé de Saint- Vincentde-Paul a fait couper sous nos yeux une branche du chêne vénéré, que je vais envoyer au conseil général. En même temps, Amélie s'est approvisionnée de feuilles, de rameaux et de glands dont elle compte vous faire part, tandis que petite Marie était toute joyeuse de voir sur la lande des moutons qui devaient être les arrière-petits-enfants de ceux que gardnit le saint. »

« De Pouy, nous reprimes notre route pour Notre- Dame de Buglosse, à trois quarts de lieue plus loin, par un pays affreux, coupé de marais, sans culture. Le vieux sanctuaire est vénérable par une image de Marie qui y attire un grand concours de pèlerins. C'est là que, samedi matin, nous avons accompli notre pèlerinage, et que nous avons eu la consola-

tion de communier, en demandant à Dieu la guérison qui nous intéresse tous trois. Il y avait longtemps que je ne m'étais senti si touché ! »

Ce qui le toucha plus que le reste, fut une particularité qu'il racontait ainsi dans une lettre postérieure, à Lallier : « A cette époque, je me croyais guéri, et c'était moins en supplication qu'en action de grâces que j'étais allé à ce pèlerinage. Cependant, sans vouloir rien mêler de surnaturel à ce qui me touche, j'avoue qu'une circonstance m'avait beaucoup frappé. Je m'étais confessé à un saint prêtre qui dessert la chapelle de Notre-Dame, et dont la simplicité, l'extrême charité, me rappelaient tout à fait notre Vincent de Paul, Or cet homme de Dieu, dans l'exhortation qu'il me fit, ne me parla que de souffrances à recevoir patiemment, de résignation, de soumission à la volonté de Dieu, quelque sévère qu'elle fût!... Un. tel langage m'étonnait un peu, quand je me sentais mieux portant. » C'était dans le confessionnal de la petite église : et le prêtre ne savait rien de la personne de son pénitent qu'il n'avait jamais vu K «Toutefois, au retour même de Buglosse, j'éprouvai déjà quelque indisposition, qu'aggravèrent encore les visites d'adieux que je dus faire à Bayonne. Je retombai dans mes faiblesses. » Il était temps de partir.

Dans les premiers de décembre, Ozanam se mit en route, par le courrier qui le conduisit rapidement à Toulouse, où saint Thomas d'Aquin et les conférences l'arrêtèrent deux jours : « Notre bonne petite

1. Je suh bien incliné à penser que ce saint prêlre n'était autre que l'abbé Ci'stac, qui alors y entreprenait la construction du nouveau sanctuaire dont parie Ozanam ; que j'y retrouvai après son aciiàvement, en 1862, avec qui je passai là une demi-journée de grande édification, et à qui on attribuait des lumières surnaturelles pour la conduite des âmes.

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Société de Saint-Viiiceot de Paul ne chùine nulle pirt », écrit-il. lien fut de même à Montpellier : " Ainsi va se faisant l'œuvre de Dieu, au milieu des vicissitudes humaines. » A Marseille les attendait M"" Soulacroix qui se joignit à eux pour le reste du voyage, au terme duquel elle devait se rendre à Home où se trouvait son fils : <■< Ainsi, je mets fin à lisolement de ma femme, et je rapproche des cœurs qui saignaient de se sentir séparés ! »

Mais à Maiseille, du monde à voir, de longues courses à faire: puis à Toulon, des visites sur terre, des visites sur mer. l'éprouvèrent gravement. L'enflure des pieds, des spasmes fréquents, le forcèrent à un arrêt. On atteignit Cannes le l' janvier 18.53, grand jour que consola l'hospitalité d'un vieillard aveugle, M. Coste, cousin germain de sa helle-mère. La célèbre traversée de la Corniche, à mi-côte des Alpes-Maritimes, offrait à Ozanam des spectacles embellis encore par le souvenir de son père qui y avait fait campagne en 1796. A Nice, à Gênes surtout les conférences de Saint-Vincent de Paul furent, comme il s'exprime, les meilleures consolations de son voyage. De Gènes à Livourne, la traversée sur la Marie-Antoinett'i fut horrible. Le débarquement sous une pluie battante acheva de tremper les passagers jusqu'aux os. Le 10 janvier, Ozanam arrivait enfin àPise, enrhumé, fatigué, mais valide encore, saluant l'Italie, et monté à l'espérance, quand même. Il avait écrit de Nice, le 2 janvier, à son frère : « J'espère que celte nouvelle épreuve de ma santé ne se prolongera pas, et que le bon Dieu me l'aura envoyée pour étrennes, à ce renouvellement de l'année, pour me faire dire : Volo quomodo vis. vola quandiu vis.,.! '>) C'était devenu sa devise.

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