‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 212 sur 235 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

LES TEMOIGNAGES . — L ŒUVHE LITTERAIRE. — L ŒUVRE CHARITABLE. — LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL.

Ozanam avait écrit dans son testament : « Ne vous laissez pas ralentir dans vos prières par ceux qui vous diront : il est au ciel. Priez toujours pour celui qui vous aime beaucoup, mais qui a beaucoup péché. Aidé de vos supplications, cliers bons amis, je quitterai la terre avec moins de crainte. J'espère fermement que nous ne nous séparerons point, et cjue je reste avec vous jusqu'à ce cjue vous veniez à moi. »

Quoi qu'ait dit le mourant, cette assurance de son salut est dans toutes les lettres de condoléance écrites au lendemain de sa mort, et c'est dans le ciel cjue ses amis et ses disciples le revoient à travers leurs larmes.

Dès le jour de ses obsèques, auprès de son cercueil déposé provisoirement dans une salle souterraine de Saint-Sulpice, M. le Doyen de la Faculté des lettres, pour peu croyant qu'il fût, crut devoir saluer en lui un immortel dans les cieux : « Notre consolation, dit-il, est de croire l'entendre nous dire, avec le poète italien : « Ne pleurez pas; la mort c'est l'immortalité

« qiiiconimence. Et, quandj'ai parufermer les yeux, « je les ouvrais à la lumière éternelle ^ » Nous pourrions dire aussi qu'il a été heureux dans cette vie passagère... mais ce n'est pas ici, c'est plus haut, que Frédéric Ozanam avait placé son espoir, et ([uil trouvera sa récompense. »

iM. de La Villemarqué a raconté sa consternation et celle de toute sa maison, quand l'annonce de cette mort vint le frapper au cœur. C'est deux heures après qu'il écrit : « Je n'ai pu que passer le journal à ma femme, en sanglotant; et nous avons pleuré ensemble, sans pouvoir articuler unseul mot.Xos petits-enfants, témoins de cette scène, nous regardaient en silence avec étonnemerit... Je l'aimais comme un frère, je l'admirais comme un maître, je le vénérais comme un saint !... Pour le rappeler si tôt à lui, pour résister aux prières des centaines de mille âmes de la Société charitable fondée par notre ami, il fallait bien que Dieu eût hàle de le faire jouir du bonheur du ciel! » (Kevansker, 16 septembre 1853.)

J'ai vinsrt lettres delà même date : celles de Lvon, celles de ses anciens maîtres du collège, M. Noirot, M. Legeay; celles des anciens camarades, le baron Chauraud, M. delà Perrière, Ern. Falconnet : toutes le portent au ciel : « Il a donné sa vie pour la vérité, pour la foi et pour la charité : Nous est-il permis de nous en plaindre ? Je n'ose l'affirmer. » — Et un autre : Ses années furent tellement remplies que l'on peut dire de lui qu'il a su vivre deux vies dans l'espace d'une seule. Sa couronne doit être belle !

M. Léonce Curnier : « Quant à moi, je ne pense jamais à Frédéric, sans que je me sente porté à l'invoquer. L'auréole de sainteté qui l'entourait à mes yeux quand il vivait, n'a rien perdu de son éclat. Je

crois le voir dans le ciel, enire saint Vincent de Paul et saint François de Sales, dont il fut le fidèle disciple. J'aime à me représenter l'autel où je m'agenouille paré de son image ; et cette dévotion que je lui porte, déjà éprouvée par les années, ne peut que se raviver jusqu'à mon dernier jour. »

Des prêtres éminents écrivent à M""' Ozanam : u Croyez bien, Madame, que, si cette mort est un mystère d'affreuse douleur, c'est aussi un mystère d'inefl'able amour : et si cet amour vous commande de vous séparer de lui, c'est pour que vous le donniez à Dieu, par l'offrande d'un saint qui fera l'ornement de son ciel. »

Montalembert regarde lui aussi vers le ciel, pour y chercher avec confiance l'âme de celui dont il écrit, de laRoche-en-Brény : <( A nous, comme à vous, Madame, il laisse la presque certitude de son bonheur éternel et immédiat. Ce n'est pas à moi, profane, qu'il appartient de parler de Dieu et du Ciel à une âme encore inondée de cette lumière qui se répand autour du lit de mort d'un chrétien tel que lui... Quand dans cette confiance vous prierez pour lui et avec lui, quand vous irez chercher son âme dans les régions sereines où elle attend la vôtre, daignez, une fois du moins. Madame, vous souvenir de moi, et oflrez-lui vous-même les pieux regrets d'un vieil ami, vieux confrère de Saint-Vincent de Paul, vieux soldat de la même cause, qui n'oubliera ni ses enseignements, ni son exemple ».

L'abbé Perreyve pousse sur cette tombe des cris de douleur qui sont aussi des cris d'enthousiasme et d'appel : « Dieu sait, Madame, que je lui ai demandé du fond de mon cœur d'accepter les jours inutiles de ma vie, en échange de quelques jours d'une vie*

si précieuse... Oui, je l'aimais beaucoup; mais la mort n'a rien fait à cet égard : elle n'a pu rompre les liens qui unissent une àinc immortelle aux âmes qu'elle aime inimortellement. Les élans de nos cœurs la suivront où elle vit immédiatement auprès de Dieu. C'est là que nous la consulterons encore; c'est là que nous apprendrons d'elle les seciets d'une charité puissante et modeste ; que nous irons lui demander les inspirations de celte science chrétienne qui cherche et qui aime Dieu jusqu'au martyre. Puisse ma prière être entendue ! Puissé-je, dans ma vie de prêtre, retrouver seulement quelques-unes des vertus de son apostolat i »

Bientôt après, l'abbé Perreyve, passant à Marseille, pour se rendre en Italie, se fit conduire à la chambre où Ozanam avait expiré. Il y pria à genoux. Il avait le culte de son saint maître.

Voici, de Rome, ces lignes d'un saint religieux, le Père Philippe de Villefort, de la Compagnie de Jésus : « Il fut un homme juste, dans le sens des saintes Écritures, de ceux qui ont passé en faisant le bien, lui qui en peu de temps a fourni une si longue et si sainte carrière. Sa vie tout entière, dont il a su nous dérober le secret mais (|ue l'œil seul du juste Juge a découverte7puis sa précieuse mort reçue dans l'exercice de la Foi, de l'Espérance et de la Charité : tout se réunit pour vous donner la seule consolation que vous puissiez goûter. Je continuerai à prier pour lui, quoique j aie la confimce qu'il est en possession de la gloire. »

A l'Assemblée de la Société de Saint-Vincent de Paul, le président général, M. Adolphe Baudon, s'interdit le panégyrique du premier fondateur. C'eût été contraire à la tradition comme à l'esprit de l'Asso-

ciation, « Cet esprit primitif, ciiers Confrères, dit-il, Ozanam n'est pins là pour nous le rappeler; il a abrégé sa courte vie pour le répandre tout autour de son lieu de souffrance. Que son souvenir et son exemple ne s'effacent plus de nos âmes : tel est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre; persuadés que, du haut du ciel, il attache plus de prix à cette fidélité qui est son mérite et fait sa félicité devant Dieu, qu'aux rares qualités du génie qui ont été sa gloire devant les hommes! »

Il n'y eut pas jusqu'à d'illustres dissidents, de communiondifférente, quine voulussentsaluer la couronne duprédestinésurcefrontvoilé maintenant des ombres de la mort. Dans une séance de l'Académie française, M. Guizot, oubliant qu'Ozanam l'avait plus d'une fois combattu, s'arrêta respectueux et ému devant celui qu'il qualifie : « le modèle de l'homme de lettres chrétien digne et humble, ardent ami de la science et ferme champion de la foi, goûtant avec tendresse les pures joies de la vie, et soumis avec douceur à la longue attente de la mort, enlevé aux plus saintes affections et aux plus nobles travaux, trop tôt selon le monde, mais déjà jni'ir pour le ciel et pour sa gloire ».

Quand, en 1866, les lettres dOzanam furent livrées au public, le même concert reprit sur un mode plus religieux encore : on venait d'entrer plus avant par là dans le sanctuaire de son âme! M^^ Plantier, évêque de Nimes, écrit : « Ozanam ne fut pas seulement un érudit prodigieux, un professeur émineni, un brillant écrivain : c'était l'athlète de la foi ; c'était l'ange de la charité; c'était un saint! » Le cardinal de Bordeaux, un lyonnais, « qui a vu l'astre d'Ozanam se lever sur l'horizon du siècle », admire dans quelle"

pure gloire de sainteté cet astre vient de s'éteindre à nos yeux mortels.

Mais, avant de faire entendre les princes de l'Église, j'aurais dû mincliner, et recueillir la parole de consolation et d'espérance que le Souverain Pontife Pie IX, au souvenir de son bien-aimé fils de 18i7, adressa à la jeune veuve, sa chère fille en Jésus- Christ, dans un Bref du 19 novembre 1853 : » Aussitôt que nous avons appris la mort prématurée de votre éminent époux, nous avons ressenti une profonde tristesse; et votre lettre que nous avons reçue le 20 octobre dernier est venue renouveler notre douleur. Mais tout ce que vous rappelez justement du zèle et du dévouement de votre cher défunt pour notre sainte religion nous donne la ferme espérance de son salut éternel. Nous ne laissons pas cependant de lui venir en aide de nos suffrages, auprès du Seigneur miséricordieux. »

Parfois, à Paris, on voit d'illustres étrangers, évéques, prélats, personnages ecclésiastiques ou laïques, solliciter la faveur de visiter la sépulture du fondateur de laSociété de Saint- Vincent de Paul. Ils viennent de l'Amérique, des États-Unis, du Canada, de Providence, de Newport, de l'État de Rhode-Island. Les uns déposent des couronnes au pied du modeste monument, les autres une offrande pour son entretien. Et ce que tous retiennent et remportent de leur pèlerinage, c'est cette parole qu'ils y ont lue sur le marbre, la parole des Anges aux saintes visiteuses du sépulcre du Christ : « Quid quœritis viventem inler morluos ? Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant.' »

Ozanam, en quittant ce monde, y laissait deux

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œuvres d'inégal avenir : son œuvre littéraire, son œuvre charitable. Que sont-elles devenues après lui? Nous devons quelques lignes à la première, quelques pages à la seconde.

Son œuvre littéraire, Thistoire de la civilisation par le christianisme si savamment élaborée dans ses leçons, inaugurée magnifiquement par la publication de sa Germanie, puis lorcément ajournée par la maladie, n'avait laissé d'elle, dans les notes et les sténographies du cours, que des ébauches : ébauches parfois brillantes, il est vrai, comme les savait tracer Ozanam, qui esquissait comme les plus habiles voudraient peindre. Ses amis, maîtres et disciples, firent leur aflaire, affaire de religion pour quelques-uns, affaire d'affection pour tous, de reconstituer du moins le portique du monument, dont quelques parties achevées avaient été données au Correspondant.

Ce fut une œuvre collective. M. Ampère en prit l'initiative, la direction et la plus grande part. M. l'abbé Noirot, M. l'abbé Maret, M. de Montalembert, M. Lenormant, M. Mignet, M. Egger, M. Henrich se joignirent à lui, chacun dans sa sphère de connaissances spéciale. Toutes ces recherches se firent avec la concours et sous les yeux de M""" Ozanam : aucun nom ne saurait mieux garantir au lecteur la religion avec laquelle tout ce travail fut conduit.

Le plus récent écrit d' Ozanam, Un pèlerinage au pays du Cid, parut un mois après sa mort, octobre 1853. Un délicat esprit, M. Hippolyte Rigault, en écrivit ainsi : « Ces pages érudites et pieuses rappellent fidèlement les deux grandes passions de l'âme de leur auteur. Dieu et la science. Vives et inspirées comme une improvisation, mélancoliques comme un dernier adieu, elles sont l'image de cette

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destinée littéraire comnencée avec tant d'éclat et si vite interrompue par la mort. Destinée touchante entre toutes! a dit avec délicatesse IVI. Ampère. En laissant après elle de belles œuvres inachevées, elle a la grâce d'une espérance et la tristesse d'un regret. »

La même plume annonçait la publication prochaine des Œuvres complètes, provoquée par la ville de Lyon, soutenue par une souscription publique, et entreprise par des sommités littéraires de l'Académie française. Elle parut en 1855. avec une préface d'Ampère. 11 y rétablissait dans l'ordre des volumes, la suite logique du sujet, conformément au plan tracé par Ozanam lui-même. — • D'abord, en tête, la Civilisation chrétienne au V siècle : l'époque de la décadence romaine, jusqu'aux premiers rayonnements du génie chrétien. Puis, suivant l'ordre des idées et celui des temps : les Gerinains avant le Christianisme, puis le Cliristianisme chez les Francs. Ici l'interruption, la maladie, la mort, laissant vide et inexploré le vaste espace de douze siècles, les siècles les plus orageux, mais les plus glorieux de notre histoire. L'historien l'eût comblé en y plaçant le travail ininterrompu du christianisme éclairant les ténèbres de la barbarie, transmettant aux barbares l'héritage de l'antiquité, créant, avec la vie chrétienne et la vie politique, l'art, la philosophie et la littérature du moyen âge ; vaste tableau de tout ce que le christianisme avait conservé ou produit, des vérités qu'il a propagées, des sentiments qu'il a inspirés, des lois qu'il a dictées, des œuvres de science et de poésie dont il a été la source. Enfin arrivé au xin^ siècle, il. y eût retrouvé saint François d'Assise avec ses

Poètes franciscains, puis son Dante, son poème et toute la philosophie qui en rayonne. C'eût été la plénitude et l'achèvement de Tœuvre d'Ozanam. Pour l'atteindre, il lui eût fallu dix années, avait-il dit : Dieu ne les lui avait pas données.

Le 28 août 1856, l'Académie française décerna à la Civilisation ch'étienne au F'^ siècle, ainsi reconstituée, le prix de 3.000 francs, récemment fondé par M. Bordin, dans le dessein formel de rémunérer une œuvre « de haute littérature ». C'était à ce titre que, au-dessus de tous les autres, <( la personne et l'ouvrage de M. Ozanam avaient fixé tous les suffrages ». Le secrétaire perpétuel, M. Villemain, le proclama en ces termes : « Formée de vingt leçons et de quelques notes, cette œuvre éminente de littérature et de goût est le fruit spontané d'une âme soulevée par les seules grandeurs qui soient ici-bas : la vertu, la liberté, la science; et transportée par les grandeurs d'En-Haut, celles que promet la foi et l'espérance chrétiennes. »

Mais l'auteur n'étant plus, ce fut une chose nouvelle et louchante que l'attribution qui fut faite de ce prix à son épouse et son enfant. « Il y eut équité, continue le rapport, à prolonger après lui la récompense dont il était digne, et à la reporter tout entière sur ce qu'il aimait plus que lui-même. La jeune femme et la jeune enfant de M. Ozanam recevront comme un dernier don de sa main, le prix dû à son rare talent, au monument inachevé de cette vocation ardente qui leur a coûté si cher. »

En 1862, les œuvres complètes s'enrichirent de la traduction du Purgatorio. Des sept années qu'Ozanam avait consacrées à l'étude et à l'interprétation de la Divine Comédie, quatre avaient été données à l'étude du Purgatoire. « Une sorte de prédilection

particulière attachait Ozanara à ces chants destinés à célébrer la réhabilitation de Thomme coupable et tout remplis de consolations et d'espérances célestes. » C'est en ces termes que M. Henrich présenta cette traduction au public, comme « un hommage rendu à une chère mémoire, et un témoignage de sa reconnaissance pour le maître qu'il avait aimé ».

J'avais comparé l'œuvre littéraire d'Ozanam à un édifice; je comparerai, on a comparé mille fois son œuvre charitable à un grand arbre. Le premier, ouvrage de l'homme, demeurera inachevé, quand l'homme disparaîtra; le second, l'arbre, la plante qui porte en elle-même le germe immanent de vie que Dieu y a déposé, ne cessera de croître, lorsque aura disparu celui qui la planté.

Les œuvres de la Société de Saint-Vincent de Paul sont innombrables. Je ne lai pas dit assez au cours de cet ouvrage. Il est bien temps de les nommer : rénumération en sera longue. Le R. P. Monsabré le rappelait ainsi un jour aux milliers de confrères solennellement rassemblés à Noire-Dame : « Au début de votre ministère de charité, Messieurs, vous ne vous étiez proposé que la visite des pauvres : et Dieu seul connaît tout ce qu'ils vous doivent en cela! Mais, dans son contact avec la misère, l'amour chrétien cède à des entraînements qui débordent ses premiers desseins. En parcourant vos annales de ce demi-siècle, que n'y vois-je pas? Fondations de crèches e d'asiles, patronages, adoption et formation des orphelins, protection des délaissés, instruction des Savoyards, des apprentis, des enfants des manufactures, des libérés ; établissements de vestiaires et de lingeries ; caisses d'épargne, caisses de loyers et

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de secours; fourneaux économiques, dispensaires; secours médicaux, secours judiciaires, cercles et réunions récréatives ; distributions et encouragements; bibliothèques, écoles, catéchismes et lectures. Enfin la famille, la maison, le travail, le mariage, les affaires, la maladie, la mort, les funérailles des pauvres : à quoi ne s'applique pas votre sollicitude? Chaque fois que les calamités publiques ont fait entendre leur grande voix, toute votre société s'est émue, et c'est par centaines de mille francs qu'elle a envoyé ses aumônes aux victimes des inondations du Rhône et de la Loire, de l'incendie de Limoges, des crises industrielles, des massacres de Syrie et des famines d'Alg-érie. »

Mais non, quoi qu'il ait fait, le prédicateur n'a pas tout dit. Il n'a pas nommé : l'œuvre des militaires, celle des prisonniers, celle des malades, celle des voyageurs et des réfugiés, celle du rapatriement, celle du compagnonnage chrétien; le secrétariat du peuple, les étrennes des pauvres, les pauvres honteux, les pénitenciers, les Saintes-Familles, etc. Puis tant d'autres œuvres religieuses, morales, sanitaires, civilisatrices, dont la Société s'est faite l'initiatrice, l'inspiratrice ou l'auxiliaire; telles que la presse catholique, les pèlerinages en Terre Sainte, les comités catholiques, les Cercles catholiques d'ouvriers. Puis la Ligue d'enseignement, le Denier de Saint-Pierre, les Ligues de prières et de défense religieuse, etc. Enfin pouvons-nous oublier ce que, dans l'année terrible, au siège de Paris ou sur les champs de bataille, elle apporta de secours et déploya d'héroïsme au service des pauvres blessés, affamés ou prisonniers? L'OEuvre de Saint-Vincent de Paul, telle qu'Ozanam l'avait conçue, telle qu'elle fonc-

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tioiina durant trois quarts de siècle, n'est pas une œuvre particulière, c'est l'œuvre générale de la charité ; et la Société de Saint-Vincent de Paul la mère inépuisablement féconde de toutes les œuvres.

Comme elle embrasse l'universalité des œuvres, elle s'étend à l'universalité des lieux. Ozanam l'avait prédit. Treize mois seulement après sa mort, décembre 1854, une délégation de quatre cents confrères s'étant rendue aux solennités de la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception de Marie, à Rome, le président général, dans un rapport présenté à l'audience de Pie IX, constata que, dans 1 espace de vingt-deux ans, la Société avait donné naissance à 1.532 conférences, toutes animées de l'esprit de leur glorieux patron, répandues dans 29 États différents. La France à elle seule avec ses colonies y figurait pour 889 conférences. Il y en avait 78 en Italie; 160 en Allemagne, dont 13'i. dans le royaume de Prusse; li8 en Belgique; 92 dans les Pays-Bas; 80 dans les Iles Britanniques. C'étaient, en outre, tous les États de l'Europe, sauf la Russie, le Danemark, la Suède et la Norvège. L'Orient commençait à se laisser gagner : Il y avait des conférences dans la Turquie et en Egypte. Dans le Nouveau Monde, la Nouvelle-Ecosse, les États-Unis, le Mexique, le Canada ouvraient leurs immenses espaces à cette charité. Elle s'implantait en Australie, importée par les confrères anglais. Elle ne comptait pas moins de 50.000 familles visitées et assistées ; et son budget qui, la première année, n'avait pas atteint 2.500 frances, dépassait aujourd'hui 2.500.000 francs par an.

L'admirable organisation et fonctionnement de la société, la multiplicité et variété de ses services, les

fruits de salut qu elle portait en elle et autour d'elle, l'esprit qui l'animait, les exercices spirituels qui en étaient le foyer, la transformation morale qui s'ensuivait en tout lieu, du haut en bas des classes sociales rapprochées et réconciliées : telle la Société apparut ce jour-là à Pie IX, couronnée de ses œuvres. Cette couronne, c'est au pied du trône pontifical qu'elle venait la déposer humblement et finalement. Pie IX, fort ému, se leva; c'était pour une allocution qui finalement conférait à ces nouveaux apôtres de la charité de Jésus-Christ la même mission qui fut donnée aux douze : celle d'opérer des miracles de conversion, guérissant les lépreux, ouvrant les yeux aux aveugles, faisant entendre les sourds, et ressuscitant les morts. Ce que, rappelant plus tard, l'abbé Mermillod, présent à cette audience, traduisait ainsi, à sa vive manière : «. Vous souvenez-vous, Messieurs, de celte assemblée générale, au Vatican, le 5 janvier 1855, où Pie IX se leva et dit : *< Mes fils, mes fils, je vous sacre chevaliers de Jésus-Christ. Le monde ne croit pas à la prédication, au sacerdoce : mais il croit encore à la charité. Marchez à la conquête du monde par l'amour du pauvre ^ ! »

Vingt-huit années après, mai 1883, la société célébrait le cinquantenaire de sa fondation. Frappée et disloquée en 1861, par le gouvernement impérial.

1. C'est la statistique du rapport telle quelle est donnée dans la Vie de M. Ad. Beaudon, par M. l'abbé Schall, cb. xvii, p. 205, d'après le compte rendu de l'Assemblée du Vatican, dans le Bulletin de la Soc. de S.-V. de P., t. VU, p. 57 et suiv.

D'autre part, c'est un chifTre bien autrement considérable, 2.814 conférences dont M. l'abbé Ozanam donne le tableau détaillé pour presque la même époque (15 avril 1855. Vie de Frédéric Ozanam, ch. v, p. 172. D'où provient cet écart invraisemblable?

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elle s'était relevée peu à peu. Je ne reprcMidrai pas la statistique des conférences, en 1883. Ucux faits signalés par le rapport de M. Paul Decaux y suppléeront : « Notre Bulletin, comme la charité, y est-il dit. n'a pas de frontières. Il est publié en sept langues : en français, à Paris; en anglais, à Dublin; en allemand, à Cologne; en italien, à Gènes; en hollandais, à La Haye; en flamand, àGand; en espagnol, à Madrid et à Mexico. » Le second fait se traduit par la comparaison des chiffres que voici : « Le 1" janvier 1855, le nombre des conférences avait été de 1.537 et le budget de la charité s'était élevé à 2.500.000 francs. Au 1" janvier 1883, le rapport général de l'année précédente accusait une recette de près de 9 millions, n L'action de la charité avait envahi le monde. Cette réunion jubilaire de 1883 qui avait amené à Paris, des deux hémisphères, la représentation la plus considérable qu'on ait encore vue de la société, dut faire tressaillir Ozanam, comme le P. Monsabré le disait à Notre-Dame, 5 mai : " Jubileinus D-eo, chantons à Dieu notre joie. Tel est le cri de notre cœur. Messieurs, après cette cinquantaine de généreux efforts et de grâces divines. Ce cri fait tressaillir dans la tombe où ils dorment, ou plutôt dans les cieux où ils vous ont précédés, les milliers de justes qui ont appartenu à votre Société. Nous avons assurément une conférence en Paradis, écrivait Frédéric Ozanam, car plus de mille des nôtres, depuis que nous existons, ont pris le chemin d'une vie meilleure. Et combien depuis cinquante ans! Le ciel est donc en fête ! » Ozanam n'était pas autrement présent à cette assemblée; mais Lallier et Le Taillandier y étaient pour le représenter. Des confrères italiens venaient leur baiser les mains!

A la clôture de ce congrès iiénéral des Conférences, fut apporté par le cardinal Guibert le décret par lequel Léon XIII, à la requête de FÉpiscopat français, instituait saint Vincent de Paul patron de toutes les œuvres et associations charitables de la France. Léon XIII écrivit ensuite : de l'Église universelle.

L'année suivante, un plus grand acte encore, prononcé ex cathedra, vint témoigner urhi et orhi de la confiance particulière que l'Église et son chef avaient dans la vaste société de charité dont le Saint- Père opposait Faction salutaire à celle néfaste et impie de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes. L'Encyclique pontificale Rumanum genus s'exprime en ces termes : « Nous ne saurions, nos vénérables Frères, passer ici sous silence une Société qui a donné tant d'exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires : Nous voulons parler de celle qui a pris le nom de son père, Saint-Vincent de Paul. On connaît assez les œuvres accomplies par cette société et le but qu'elle se propose. Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter par une charitable initiative au secours des pauvres et des malheureux, ce qu'ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. Mais, plus cette Société cache le bien qu'elle opère, plus elle est apte à pratiquer la charité chrétienne et à soulager les misères des hommes. »

C'est une grande grâce que Notre-Seigneur a faite à la société fondée par Ozanam sur la pierre de l'orthodoxie, que de la garder dans la foi à la vérité intégrale, à travers toutes les voies tortueuses où tant d'esprits se sont fourvoyés et perdus. A chaque fois que Rome a parlé aux nations dans la fin dé

ce dernier siècle, elle a répondu en s inclinant avec empressement, comme faisait en son temps Vincent de Paul lui-même. La veille de la définition de Tinfaillibilité doctrinale du Pape, le président général fut le premier à engager sa foi : « Je soupire ardemment après la décision du Concile, écrit M. Baudon. Convaincu à l'avance qu'elle ne peut être que la vraie, j'y souscris les yeux fermés. Je désire seulement qu'elle soit non seulement la vérité, mais toute la vérité. Quant à m'y soumettre, je n'admets point qu'on ne le fasse pas. Si quelques âmes ou quelques pays ne le font point, c'est qu'ils ne sont pas catholiques. » Il avait écrit de même, au lendemain des condamnations de l'Encyclique Quanta curd et du Syllabus, à Tencoutre des tendances auxquelles inclinait la jeunesse : « 11 est nécessaire qu'elle y renonce. Lorsque le Pape prend la peine de nous avertir solennellement d'éviter les doctrines condamnées par ce grand acte, il est de notre devoir de nous soumettre, non seulement de cœur, mais aussi de fait, dans la pratique de notre We de tous les jours. Je l'ai fait, et je crois que Dieu a béni ma soumission, car il m'a fait voir des vérités de premier ordre que je n'avais pas encore comprises'. »

1. Vie de Adolphe Baudon. par M. l'abbé Schall, i». 389. — Ozaiiain, si fidèlement et généreusement altaclié à l'orlhoioxie, dut applaudir là-haut son ami LaUier, lorsque, à la suite de l'altitude très ferme de M=' Jolly, archevêque de Sens, qui, le 22 février 1865, avait Toulu lui-même, malgré les prohibitions ministérielles, promulguer l'Encyclique dans la chaire de sa cathédrale, Lallier. président du tribunal, prit l'initiative d'une souscription générale, à l'eflFet d'offrir au courageux pasteur un buste de Pie IX en marbre de Carrare. Luimême vint le lui présenter, à la tête des catholiques de Sens, au milieu de son clergé réuni au grand séminaire, en l'accompagnant d'une harangue qui est à la fois une déclaration de principes, une protestation juridique et une profession de foi catholique la plus explicite et éner-

L'Eglise sait donc qu'elle peut compter sur de tels hommes, conduits par de tels chefs. Et je ne métonne pas qu'après Léon XIII, dans ces derniers temps, Pie X ait déclaré aux évêques du Nouveau Monde comme à ceux de l'Ancien qu'il n'avait pas de plus grand désir que de voir s'étendre par tout le monde les sociétés des Frères d'Ozanam et des Fils de Saint-Vincent de Paul!

En fait, jamais cette société n'apparut plus nécessaire que dans le malheur et le désastre de l'heure présente, car nulle ne répond mieux à l'appel de nos besoins et à celui de nos maux sans nombre. C'est l'heure de la lutte des classes, celle entre le riche et le pauvre : elle les réconcilie dans la justice et dans la charité. C'est l'heure de la division, elle crée l'union; l'heure de la haine, elle est l'amour. C'est l'heure de la démocratie triomphante, dites-vous : or, elle fait pour le peuple plus que vous, elle le connaît et le comprend .mieux que vous, l'aime mieux que vous, l'honore plus que vous, le touche de plus près que vous. C'est le règne de la liberté, dites-vous, et cette œuvre vous la voulez laïque : elle l'est. C'est le règne de l'égalité : vous dites le mot, elle fait la chose, s'abaissant devant le pauvre par l'humilité, pour l'élever jusqu'à Dieu par la charité. C'est le règne de la fraternité; elle est une famille, entre eux ses membres s'appellent confrères, et leurs assistés sont des frères. Ne voyez-vous pas que par tout cela cette société sympathise à toutes les idées généreuses, comme elle répond à toutes les nécessités de l'heure présente?

Nécessité matérielle, nécessité morale, nécessité

gique. 11 la fit imprimer et répandre. Sens, impr. Duchemin, gr. in-8;, 22 p., 1865.

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sociale, mais, par-dessus tout, urgente nécessité religieuse, elle commande les autres. « La religion pure et immaculée devant Dieu, dit saint Jacques, est celle-ci : Visiter les pauvres, les orphelins, les veuves dans leur tribulation, et se garder de la souillure du siècle. — « Aimer Dieu de toute son àme, tel est le premier commandement, ditle Seigneur; aimer le prochain comme soi-même, tel est le second qui lui est semblable. Voilà la loi et les prophètes ». Or n'est-ce point là la loi, Tobjet, l'œuvre et la fin de la Société de Saint- Vincent de Paul?

Enfin, elle fait mieux encore que d'unir les hommes entre eux, elle les unit à Dieu. Elle est en môme temps qu'une société de charité, une société de foi et de piété, comme une école de vérité. On y croit, on y prie, on y donne de ces grandes choses, tout ensemble et tour à tour. Foyer, sanctuaire, école : je la salue de ces (rois noms.

Mais elle est vieille, dites-vous. — Non, elle n'est pas vieille, si ce mot veut dire surannée, usée; mais elle est ancienne, ce qui veut dire éprouvée, puissante; ancienne et toujours nouvelle; comme il en est de toutes les choses immortelles, divines. Elle n'est pas inoderne, j'en conviens, au sens de chose à la mode d'un jour ou d'un pays. Mais elle est et reste jeune de la jeunesse éternelle, de la charité qui n'a pas de déclin : Caritas non excidit. Elle date, par son côté divin, du sermon sur la montagne : Bienheureux les pauvres! Elle date, par son côté humain, de la montag-ne Sainte-Geneviève, où, il y a quatrevingts ans, quelques jeunes hommes de vingt ans se dirent entre eux : « Faisons comme Jésus-Christ : Allons aux pauvres! »

0 vous donc qui rêvez à' Œuvres de jeunesse, que ne

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