‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 23 sur 235 · LA PREMIÈRE LUTTE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE LUTTE

site pittoresque, devant un paysage aux horizons lointains, devant une rivière aux gracieux contours. Les prés et les bois, la verdure et les fleurs lui faisaient éprouver des jouissances ineffables qui se tournaient en actions de grâces et en hommages au Créateur. l*lus d'une fois, dans nos excursions aux alentours de Lyon, j'entendis ces invocations s'échapper du cœur si profondément religieux de mon ami. Et, à chaque fois, comme suspendu à ses lèvres, je me sentais remué par des accents si beaux ; et, emporté avec lui dans cet élan mystique, je m'efforçais de le suivre. »

Le même ami continue : « Nous avions l'un et l'autre une prédilection marquée pour l'ile Barbe, cette ravissante oasis de verdure si chère aux Lyonnais. Ozanam m'y montrait avec respect les restes d'une antique abbaye du vu' siècle, ou il me faisait grimper avec lui sur les rochers abrupts du haut desquels, dit-on, Charlemagne avait vu défiler son armée, à cet âge d'héroïsme et de foi que mon jeune compagnon faisait revivre par ses récits.

« Notre-Dame de Fourvière avait sur son cœur un attrait autre que celui du splendide panorama qui se déploie sur sa montagne. C'était pour lui un grand lieu de prière. 11 avait une vive dévotion à la Mère de Dieu, dont le modeste sanctuaire portait sur ses murs le témoignage des miracles obtenus par sa puissante intercession. Ozanam, qui connaissait à fond l'histoire de ce lieu béni, y faisait apparaître à mes yeux ses grands visiteurs d'autrefois : Thomas Becket, Innocent IV, Louis XI, Anne d'Autriche, Louis XIII, et de nos jours Pie Vil, lors de son retour du sacre de Napoléon. »

« L'âme tout entière, esprit et cmur, se trouvait

bien de tels entretiens, continue l'ami nimois pour terminer. Quand Dieu, dans sa bonté, me donna Ozanam pour ami, j'étais bien jeune, livré à moi-même, loin du toit paternel, dans une grande ville où mille dangers m'environnaient. Au soulfle du scepticisme général de cette époque, je sentais vaciller la foi que je tenais de ma mère, et faiblir la seule force que je pusse opposera l'entraînement des passions. Ozanam se rencontra sur mes pas pour me retenir au bord du précipice. Je me remis à marcher ferme dans la voie qu'il me traçait par son exemple... Il était dans la destinée de Frédéric Ozanam de préserver ou de retirer ainsi du mal et de l'incrédulité bien des jeunes gens de son siècle. J'ai été peut-être le premier qu'il ait sauvé du naufrage'. »

Ses études professionnelles terminées, M. Léonce Curnier rentra à Nîmes, sa ville natale, dont il devint un des premiers notables. 11 vécut toute sa vie sous le charme de ces souvenirs et du branle de ces exenqdes, comme nous le verrons par leur correspondance ultérieure.

Nous avons déjà entendu les confidences de Frédéric à un autre de ses camarades, M. Materne, plus tard professeur dans l'Université, connu par ses savants travaux de littérature grecque. Maintenant, juin 1830, c'est de son admiration pour sarelig-ion reconquise et de son bonheur de croire qu'il entretient cet ami. Mais ici le jeune et ferme chrétien s'en veut à lui-même de ne pas l'être autant; qu'il devrait et qu'il voudrait l'être. « J'apporte dans la pratique plus de conviction que de ferveur. J'en souffre beaucoup.

1. LiioNCE Clrnikb, membre de l'Académie de Nîmes et de Montpellier, La Jeunesse d'Ozanam, ouvrage, couronné par l'Académie française, grand in-8", p. 22 et suiv. Paris, Librairie Hcnnuyer, 189Ô.

RliVOLUTION DE JUILLET. 25

Je voudrais être en tout un digne enfant de FÉg-lise. J'apporte sans doute une exactitude invariable âmes habitudes religieuses, mais je vous avoue que la confession me coûte. La cause en est dans mon orgueil, dans la confusion que j"y ressens, et surtout dans le manque d'énergie qui m'empêche de me corriger. »

C'était le 8 juin 1830 qu'il écrivait ainsi. Quelques jours après éclatait la Révolution. La correspondance reprend sur ce nouveau sujet. Ozanam s'indigne des impiétés commises dans ces jours de violences : « débordement de la presse, brisement de croix, représailles gouvernementales qui creusent plus profond le fossé entre le nouveau régime et l'Église catholique ». Etpourtantc'estdecette Église seule qu'il attend le retour d'une paix durable dans la société ! Quant à la politique, il ne se prononce pas, jusqu'à ce que l'arbre de la liberté se soit fait connaître à ses fruits. Et ce tout jeune homme saura attendre : « Tandis que les jeunes acclament la glorieuse Révolution, je tâche, quant à moi. de me faire vieux; je regarde, j'attends, j'observe, et dans dix ans d'ici je me prononcerai. En attendant, mon ami, unissons-nous l'un à l'autre pour être bons chrétiens. Je me réjouis de penser que, dans cette traversée de la tempête, nous nous servirons d'appui l'un à l'autre, sans défaillance ni chute. Une telle amitié ne peut qu'être bénie de Dieu. Et un jour viendra où, parvenus presque au bout de la carrière, nous nous féliciterons d'y être entrés en nous donnant la main. »

On parlait beaucoup de guerre, dans ces jours d'ébranlement général européen : « Qui me dit, écrit Ozanam, iï août, qu'un de ces quatre matins, je ne me verrai pas, comme mon père, à quelque pont

d'Arcole, ou à Lodi, ou sur la route de Vienne, même celle de Londres, le sac au dos et le sabre à la main? Eh bien, soit! Advienne que pourra. Mais je n'en poursuis pas moins le cours de mes études. N'est-il pas bon qu'un soldat sache parler allemand et italien? Surtout un militaire ne doit-il pas être armé d'une foi plus solide, conséquemment d'une forte instruction religieuse? »

Ozanam eût pu citer l'exemple d'un militaire duquel il écrivait, cinq mois avant de mourir : « En quittant les hussards, mon père avait lu d'un bout à l'autre la volumineuse Bible de Dom Calmet, et il savait le latin comme nous autres professeurs nous ne le savons plus. >>

Tout en étudiant beaucoup, Frédéric s'apprenait à écrire pour le public. MM. Noirot et Legeay, ses maîtres, avaient fondé à Lyon une petite revue, VAbeille^ ouverte aux travaux de leurs anciens élèves. Ozanam y apportait un fréquent et brillant concours. Outre des sujets d'actualité et des amusements littéraires en prose ou en vers, auxquels s'exerçait sa plume, c'étaient beaucoup la philosophie et l'histoire qu'il y faisait parler. Il s'en partageait le domaine avec un autre jeune élève de la même école, Ilippolyte Fortoul, de Digne, futur professeur de la faculté de Toulouse, futur ministre de l'instruction publique et des cultes aux débuts du second Empire.

Sur ces entrefaites le Saint-Simonisme venait de faire invasion à Lyon. Florissante à Paris, accréditée par le talent de quelques-uns de ses maîtres et de ses adeptes, soutenue par le grand journal universitaire Le Globe, popularisé à. Lyon par le Précurseur

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