LE SAINT-SIMONISME
eiVOrganisateiu', présentée aux foules comme étant la sublime révélation de la religion de l'avenir, la doctrine Saint-Sinionienne attendait son avènement souverain et définitif de la Uévolution de Juillet. A Lyon, sans doute, la personne et la prédication des émissaires parisiens, l'étrangcté de leur costume carnavales({ue, l'extravagance de leurs prétentions réformistes, avaient attiré autour d'eux, de la part du peuple, plus de curiosité que de sympathie. Mais, d'autre part, le prestige de leurs idées libérales etégalitaires, l'appât que leurs promesses d'émancipation morale présentait aux passions, les perspectives d'un âge d'or qui serait le retour à la loi primordiale de l'humanité, n'étaient pas sans exercer une vive séduction, particulièrement sur l'esprit de la jeunesse cultivée. Enfin, chose effrayante, n'y avait-il pas des esprits même religieux pour qui le Saint-Simonisme n'était qu'un Nouveau et meilleur Christianisme, comme il en prenait le nom?
On s'étonnera avec raison qu'un jeune homme, d'alors dix-sept à dix-huit ans, ait eu la présomption de se jeter à l'encontre de cet engouement et de cet entraînement. Son zèle pour la vérité, son indignation contre le mensonge et le mal, la vue du péril de ses frères, l'honneur de Dieu et de l'Église lui mirent la plume à la main. Il adressa d'abord deux articles de réfutation au journal le Précurseur.
Le très jeune écrivain, comme on va le lire, s'excusait de son audace sur la sincérité de ses convictions, réclamant l'indulgence de ces anciens dont la place pourtant était, mieux que la sienne, marquée au front de bandière :
« Tout pénétré de ces grandes vérités du christianisme, remplies pour moi de consolation et d'espé-
rances, je me sentais pressé de dire ce que mon âme éprouvait. Je sais que ma voix est faible et mon esprit débile. Ce n'est pas d'un jeune homme d'à peine dix-huit ans qu'on a le droit d'attendre une œuvre parfaite. Si donc j'ai failli quelque part, si bien des méprises m'ont échappé, imputez-les non à ma cause mais à ma jeunesse et à son impuissance. Que si toutefois je vous parais avoir soutenu dignement cette première lutte, apprenez de là ce que les pères pourraient pour la même cause, quand leurs enfants ne redoutent pas d'entrer en lice. »
Le Précurseur, qui inséra Tarlicle, avait promis d'y répondre : il n'en fit rien. Le Globe, qui s'y était engagé, se tut pareillement. Mais les articles avaient été beaucoup remarqués, soit à Paris, soit à Lyon. Les amis d'Ozanam le pressèrent de les publier en brochure, eu les développant pour les compléter. Ce fut un second travail, fruit de nouvelles études, considérablement amplifié, à ce point même que le cadre y déborde souvent le sujet. C'était l'examen complet, en plusieurs chapitres, de la doctrine Saint- Simonienne exposée sous ses deux aspects, historique et critique, dogmatique et organique. J'en cite la conclusion qui est nette, et d'une main comme d'un esprit singulièrement fermes:
« La doctrine Saint-Simonienne se présentait à nous comme fondée sur le principe de la perfectibilité humaine, comme appuyée sur un système historique que les faits vérifient, comme harmonique aux besoins de l'humanité. Elle s'annonçait comme vraie dans ses dogmes, comme profonde et sainte dans ses origines, comme féconde et bienfaisante dans ses résultats. Et l'histoire la dément, la conscience de l'humanité la réprouve, le sens commun la repousse. Sa
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révélation primitive est une fable, sa nouveauté une illusion, son application une immoralité. Contradictoire à son principe, elle serait désastreuse en même temps qu'impossible dans son aboutissement, en faisant reculer bien loin le genre humain dans les voies du progrès et de la civilisation. »
L'ouvrage parut en une centaine de pagesau printemps de 1831, sous le titre de Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon. Il fut aussitôt salué, du moins comme une espérance : « Jai rec^u de M. de Lamartine une lettre très flatteuse, et de V Avenir (le Journal de Lamennais) un rapport très favorable », écrit Ozanam à un ami.
La lettre de Lamartine disait : « Màcon, 18 août 1831 .
« Je viens de recevoir avec reconnaissance et de lire avec étonnement pour votre âge et admiration pour vos sentiments et votre talent, l'ouvrage que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Recevez tousmes remerciements. Je suis fier qu'une pensée de moi, à peine indiquée, vous ait inspiré un si beau commentaire. Croyez que la pensée était en vous : la mienne n'a été que l'étincelle qui a allumé votre âme.
u Ce début nous promet un combattant de plus dans la sainte lutte de la philosophie morale et religieuse contre une réaction matérialiste grossière. Comme vous, j'augure bien du succès. Nous ne le tenons pas, mais la voix de la conscience, cette prophétie infaillible du cœur de l'honnête homme, nous l'assure pour nos enfants. Confions-nous en à cet instinct, et vivons dans l'avenir. »
M. de Chateaubriand le prend de plus haut avec le Saint-Simonisme qu'il dédaigne, et Saint-Simon qu'il méprise. Il écrit de Genève, 2 août, à un ami : « .l'ai parcouru rapidement la brochure de M. Ozanam. J'en
avais déjà lu quelque chose dans le Précurseur. L'ouvrage est d'un excellent esprit, et le morceau qui le termine est extrêmement touchant. Je suis fâché seulement que l'auteur ait perdu son temps et son talent à réfuter ce qui n'en vaut pas la peine. Nous avons tous connu Saint-Simon, C'était un fou, pour ne rien dire de plus. Yoilà un étrange Christ! — Remerciez, je vous prie, de ma part, M. Ozanam. »
Ce n'est pas à dire toutefois que cette première œuvre de la dix-huitième année échappe à l'exubérance de cette juvénilité qui vient de réclamer l'indulgence. L'arbre pousse en feuilles et en fleurs : les fruits ont besoin de mûrir. Quelque phraséologie accuse le voisinage de la rhétorique de la veille. Mais l'écrivain et le savant de demain s'y laisse entrevoir. Jean-Jacques Ampère l'atteste. « J'y trouve, écrira-t-il, le germe des qualités qui se développèrent plus tard chez Ozanam : un goût vif, quoique novice encore, pour l'érudition puisée aux sources les plus variées; de la chaleur, de l'élan, une grande modération envers les personnes; et, par-dessus tout, les convictions très arrêtées, et le sentiment sincère et courageux qui avait poussé ce jeune homme à marcher seul au combat, avec sa fronde et les cinq pierres polies, choisies dans le torrent. »
Enfin c'est à la jeunesse, cette jeunesse à laquelle seront consacrés ses travaux jusqu'au dernier, qu'Ozanam dédie aujourd'hui les prémices de sa plume. « Qu'elle ne refuse pas d'entendre cette voix d'un camarade, d'un frère : Jeunes gens, la reflorescence morale de notre vieille terre de France sera votre œuvre à vous. Vous avez éprouvé tout le vide des jouissances matérielles ; et, la faim e^la soif de la vérité et de la justice s'étant fait sentir à vous, vous êtes allés
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VOUS nourrir de la creuse philosophie des modeines apôtres. Vous n'y avez pas trouvé l'aliment de vos Ames. La religion de vos pères se présente aujourd'hui à vous, les mains pleines : ne vous détournez pas d'elle, car elle aussi est i; onéreuse, elle aussi est jeune, comme vous. Elle ne vieillit point avec le monde : toujours nouvelle, elle vole au-devant des progrès du g"enre humain, et elle seule est capable de le conduire à la perfection. »
Mais cette faveur, ces éloges qui accueillaient le jeune écrivain, étaient-ce les premières avances de la gloire? Ce n'en est que la tentation : il la ressent. mais il la repousse. A son ami Materne qui l'avait trop loué, il confesse, 19 avril 1831, qu'il est mali:ré lui poursuivi par une immense avidité de se produire qui gâte ses meilleures actions. « Et cependant je sais que cette gloire est vaine, ce qui ne m'empêche pas de me rechercher moi-même... Mon ami. philosophiquement et religieusement parlant, la seule règle à donner à chacun de nos actes, c'est la loi d'amour: amour de Dieu et du prochain... 0 mon ami, que celle loi d'amour soit la nôtre! Et, foulant aux pieds la vaine gloire, notre cœur ne brûlera plus que pour Dieu, que pour les hommes, et pour le vrai bonheur. Alors nous serons d'excellents catholiques, d'excellents français ; et nous serons heureux! »
Ampère fils, qui avait vu dans cet essai le germe du talent d'Ozanani, y avait vu aussi le prélude de son œuvre apologétique tout entière : « A cette doctrine antichrétienne et nouvelle à la fois, écrirat-il, Ozanam opposait l'Évanuile et l'antiquité, cherchant dès lors, d'une main novice encore, mais déjà résolue, à saisir renchainement des traditions du genre humain. C'était comme une préface du livre
auquel il devait travailler jusqu'à son derniei' jour. » Ozanam en a conscience lorsqu'il écrit alors à son parent et ami, Ernest Falconnet : « Ce qui fait que j'aime cette petite brochure, c'est que j'y ai jeté le germe de ce qui doit occuper notre vie. »
Il y avait donc une œuvre qui devait être toute son œuvre; œuvre non point seulement littéraire, mais religieuse, sacrée; œuvre de science et de foi, œuvre d'apostolat faite en vue d'arracher les âmes au scepticisme et à l'incrédulité du siècle. Ce serait, comme il la conçoit, La Démonstration de la Religion catholique par r antiquité et l'universalité des croyances et des traditions du genre humain. Cette perspective Fexalte, et lui qui, hier, dans le doute, « s'attachait, quand même, de toutes ses forces à la colonne du temple, dût-elle l'écraser dans sa chute », il écrit au même ami : « Et voilà qu'aujourd'hui, je la retrouve, cette colonne, appuyée sur la science, couronnée des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté. Je la retrouve, je l'embrasse avec enthousiasme, avec amour. Je demeure auprès d'elle; et de là 7e la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie. »
Quelques-uns des condisciples lyonnais d'Ozanam l'avaient précédé aux Écoles de Paris. L'un d'eux était Hippolyte Fortoul, que nous avons déjà nommé. Il était de deux ans l'ainé de Frédéric. Tombé dans la grande ville, au lendemain de la Révolution de Juillet, et au sein d'une jeunesse enfiévrée, turbulente, altérée de nouveautés, ivre de liberté, éblouie d'illusions, livrée sans boussole à tous les courants d'idées et aux emportaments de la passion politique et réformiste, Fortoul avait posé à Ozanam la formi-