PROGRAMME ET APPEL
meilleures destinées. 0 mes amis, je me sons ému, en vous parlant; car l'œuvre est magnifique. Elle est gigantesque, il est vrai; mais je suis jeune, et j'ai beaucoup d'espoir pour le temps oi!i, ayant nourri, mûri, fortifié ma pensée, je pourrai alors l'exprimer dignement. »
Six jours après, 21 janvier, dans une seconde lettre adressée aux mêmes, c'est l'urgence du temps et sa solennité qui fait battre son cœur : « Qu'il est grand le spectacle auquel nous sommes appelés! Qu'il est beau pour le jeune homme d'entrer dans la carrière à une heure aussi solennelle ! Loin d'être découragé par les événements, je me réjouis d'être né à une époque où, au prix de rudes labeurs, il me sera donné peut-être de faire beaucoup de bien ».
Ses dernières lignes sont celles-ci, sur son vénéré maître : « Quel ami que ce bon M. Noirot ! A lui reconnaissance éternelle ! A vous l'attachement inviolable, et le souvenir constant de votre ami et compagnon d'armes! >> C'était un enrôlement.
Sa dernière lettre de Lyon, i septembre 1831, à son cousin Ernest Falconnet, est animée du même souffle. Le jeune architecte y distribue par compartiments l'ordonnance de son futur édifice, qui sera un temple. L'ne de ses deux faces regardera le passé : « Quelle fut la religion primitive de l'humanité? » L'autre regardera l'avenir : « Quel sera l'avenir religieux de cette humanité? » Puis il écrit : « Si alors la mort ou la vieillesse ne nous ont point encore arrêtés, là s'élève la grande figure du christianisme dans sa splendeur! » Et il salue le Christ, éternel roi des siècles.
Car de ce règne, comme de cette œuvre, la gloire sera pour Dieu seul; et ici le sage et le saint jeune
homme se révèle dans sa belle humilité de chrétien. Son ami lui ayant parlé d'une autre gloire à acquérir : « Non, mon ami, répond Ozanam. 11 ne faut pas faire de la gloire un but, mais l'accepter comme un encouragement. La vraie gloire est la reconnaissance de la postérité. Mais l'homme juste porte plus haut ses espérances. Sa récompense et sa gloire, il les attend d'un juge infaillible et incorruptible. Il en appelle des hommes ingrats à Dieu, le Rémunérateur éternel. »
De l'œuvre de science et de foi, dont Ozanam sera l'ouvrier, puis le maître, nous venons d'entendre le futur professeur de Sorbonne dire son espérance. Quelque temps après, le futur fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul ne sera pas moins explicite sur l'œuvre de charité qui précédera l'autre et qui ira plus loin. Nous ne tarderons pas à le lire.
L'une et l'autre auront des commencements laborieux. On étaitfondé à trouver quelque exaltation dans ses plans d'études encyclopédiques. Même l'idée maîtresse qui y présidait souffrait contradiction dans son plus propre entourage. « Nous nous effrayions, raconte son frère, des périls du grand et scabreux sujet d'étude qu'il abordait. Cette thèse du progrès par le Christianisme n'allait-elle pas à l'eucontre de l'immutabilité de nos dogmes? — Ainsi lui parlionsnous souvent dans nos promenades de vacances. Mais lui nous alléguait l'approbation et l'encouragement de l'abbé Noirot, sans le visa duquel il ne publiait jamais rien. » Et ce frère ajoute ces lignes à retenir : « Jamais Frédéric ne fit imprimer un livre important quelconque, intéressant la religion, sans l'avoir soumis d'abord à l'examen sévère d'un théologien instruit, consciencieux et sérieux. Cette docilité à l'Église
L'ORTHODOXIE SACRKE. 37
était portée par lui jusqu'au scrupule. Et il eût sacrifié ses opinions les plus chères, et déchiré sans hésiter ses pages les plus éloquentes, plutôt que d'y souffrir une proposition, non seulement erronée, mais liasardée et suspecte. Il marchait couvert sous le bouclier de l'orthodoxie. Telle fut la règle de toute sa vie. »
On était mieux fondé autour de lui à lui objecter l'immensité désespérante de son programme d'étude : « Il nous paraissait trop vaste pour ne pas dépasser les forces et la durée d'une vie d'homme. L'esprit y aura dépensé, épuisé toute sa sève en recherches sans lin, avant d'avoir pu en produire les fruits. »
C'était vrai. Mais, avec le temps, et grâce à l'expérience, le champ d'études illimité qu'embrasse à dixhuit ans l'œil ardent du jeune conscrit de l'Apologétique, saura forcément se circonscrire. Au lieu de l'ancien Orient et du berceau du genre humain, c'est la barbarie de l'Europe du Nord domptée par l'Évangile qui lui révélera les origines de la civilisation chrétienne. Mais « si l'étude a dû restreindre son objet, écrit J.-J. Ampère, l'idée directrice demeure la même : à savoir la démonstration et la glorification de la religion par l'histoire. Ainsi, à dix-huit ans, l'écolier de la veille poursuivait déjà le grand but vers lequel le professeur applaudi devait vingt ans après faire le dernier pas. Il s'en souviendra alors, et mélancoliquement, il écrira, en tête de sa première leçon en Sorbonne : « La vie s'avance cependant, il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes promesses de mes dix-huit ans. »
Telles étaient les hautes préoccupations qui, chez Frédéric Ozanam, s'entremêlaient aux occupations forcées du petit clerc, aux séances et écritures de lé-
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tilde de M. Coulet, aux sempiternels entretiens avec le premier clerc, desquels il ne retirait ni beaucoup de profit ni beaucoup de plaisir. Entre temps, sa biographie par son frère nous représente alors un jeune homme d'apparence modeste, allant et venant de sa maison paternelle de la rue Pisay , encore subsistante, marchant distrait et comme absorbé par une pensée unique qui lui ôtait le sentiment de tout le reste. Parfois il feuilletait vivement un volume dont il dévorait les pages, pressant le pas, se heurtant aux obstacles et aux personnes placées sur son passage"; et puis humblement leur demandant pardon avec une confusion touchante, en s'excusant sur sa pauvre vue, qu'il avait en eU'et très basse. Pour lui, le temps n'était pas seulement d'argent, il était d'or. Telle fut la préparation virile, religieuse, intellectuelle et morale, d'une première jeunesse qui déjà promet l'ouvrier au moins égal à son œuvre, en l'élevant bien au-dessus du niveau des jeunesses mondaines : au-dessus de leurs frivolités et de leurs voluptés : au-dessus de la poussière comme au-dessus des fanges; en élevant sa conscience dans la pureté, son cœur dans la piété et dans la charité; et le trempant ainsi pour les premiers combats et les premières conquêtes où nous allons le suivre.
Cf. Me' Ozanani, Vie de frcd. Ozanam, ch. ii, p. 69. —M. Léonce- Ciirnier, Jeunesse d'Ozanam, p. 22 et sq. — Lettres à M. Materne, nis. — Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon. Mélanges. Œuvres complètes, tome VII, p. 271 sq. — Lettres d'Ozanam, t. L Lettres 1"% p. 11 et p. 21. — J.-J. Ampère, Notice biogr. Journal des Débats, 9 oct. 1853.