X PREFACE
D'abord, j'aimais Ozanam depuis ma tendre jeunesse. L'homme dont on me demandait de reprendre l'histoire n'était-ce pas celui duquel M. Guibert venait de m'écrire : « Ce fut le plus grand catholique de son temps »? — J'aimais la Société de Saint-Vincent de Paul, qui peut tant aujourd'hui pour le salut de l'Église, moyennant sa fidélité à l'esprit et à la grâce que Dieu avait déposés originairement dans ce Vase d'élection qu'on me demandait de rouvrir. — J'aimais là jeunesse des Écoles que je servis soixante ans, et de laquelle Ozanam fut le plus parfait modèle. — Et puis, Tavouerai-je? La pensée, dirai-je égoïste? de passer une année, peut-être la dernière de ma vie, avec une telle âme, une telle intelligence, un tel cœur, dans un commerce de toutes les heures, éclairant mes ténèbres, ranimant mes langueurs, consolant ma solitude, me détachant de la terre, et déjà m'entr'ouvrant le ciel. Cette perspective l'emporta. Quoi! allais-je fermer ma porte à cet hôte, à cet ami? Ah ! qu'il soit le bienvenu ! Le livre sera écrit, et écrit avec amour. Il sera commencé du moins. Achevé, si je le puis? A la grâce de Dieu ! — Bon et grand Ozanam, entrez !
J'ai la même ambition pour ceux qui liront ces pages : celle de les faire vivre intimement et constamment avec lui.
Nombreux sont ceux qui ont écrit sur Frédéric Ozanam avant moi! Je place en tête son frère, le missionnaire, qui, dans la biographie trop rudimentaire qu'il a faite de lui, a déposé des trésors de souvenirs domestiques qui ne pouvaient nous être transmis que par cet autre lui-même. Puis viennent les deux grands et illustres amis qui l'ont approché de
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plus près, Lacordaire et Ampère, et qui lui ont fait chacim une belle couronne, l'un de son éloquence, lautre de sa science littéraire, tous deux de leur atl'ection. D'autres amis encore , dans des articles nécrologiques ou des éludes littéraires : M. de Lavillemarqué, M. le D' Dufresne de Genève; des disciples choisis de Stanislas ou delà Sorbonne, M. Caro, l'abbé Perreyve, M. Heinrich, M. Maxime de Montrond, M. Urbain Legeay, son ancien maître : un frère d*œuvres, le saint Comte de Lambel, son intime ami Dufîeux, dans un Éloge manuscrit, etc.
Plus tard parut un ouvrage considérable de M. Charles Huit, professeur à l'Institut catholique de Paris, publié sous les auspices du cardinal Perraud; Un autre, de première main, sur La jeunesse d'Ozanam^ par M. Léonce Curnier, couronné par l'Académie française. Un résumé biographique et critique, d'une ferme tenue, parJf. Bernard Faulquier, membre marquant de la Société de Saint- Vincent de Paul, avec une préface de M"' Baudrillart.
Je distingue particulièrement le Frédéric Ozanam de mistress Kathleen (VMeara, une irlandaise, dans les récits de laquelle je fus heureux de reconnaître quelques échos de ses conversations avec la veuve d'Ozanam. Une biographie abrégée nous parvient du Canada. Une étude morale sur la Correspondance d'Ozanam nous arrive de plus loin encore, du protestantisme ! C'est Uœuvre d'une dame protestante piétiste de Genève, M™^ Humbert. édifiée et émue de la vertu et grandeur d'àme qu'elle a trouvée dans ses lettres. Enfin des études littéraires, telles que celle excellente de M. Poulin, Éloge d'Ozanam couronné par les .leux floraux de Toulouse, etc., etc.
J'ai voulu les nommer tous ou presque tous, parce
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que je me tiens pour redevable, quoique diversement, à tous; parce que tous aussi sont unanimes dans le témoignage de leur vénération et admiration pour cette éminente supériorité de vertu, anticipant ainsi sur le culte religieux que déjà comme nous ils lui décernent dans leurs cœurs.
Cependant, il m'a bien fallu reconnaître que ces excellents travaux, biographies, notices, articles et souvenirs, études détachées, bons à consulter, n'étaient toutefois que des essais, et que l'histoire d'Ozanam restait encore à faire. Si, comme le prêtre l'avait dit auprès de son tombeau, si chez lui l'homme extérieur, l'homme de science, l'écrivain a laissé un nom illustre, si même l'homme de bien, l'homme d'œuvres a laissé une mémoire universellement bénie, d'autre part l'homme intime, Ihomme moral et religieux, l'homme de Dieu enfin n a pas encore été présenté au public, comme il mérite de l'être. C'est donc cette histoire, celle de son âme, et quelle âme! que le temps est venu de faire sortir naturellement de chacun et de l'ensemble dos actes d'une vie qu'elle anima de son grand souftle. Or, cette âme, nous l'avons encore vivante dans sa parole : Ozanam l'a laissée immortelle dans ses ouvrages et dans ses lettres. Et si son histoire intime est encore à écrire, elle n'est plus à chercher; en réalité elle existe en puissance, en substance. Nous la trouverons là.
Nous trouverons Ozanam intime d'abord, dans ses écrits qui furent faits de ses leçons. L'âme d'Ozanam ne s'abstrait ni ne se désintéresse nulle part des choses de son enseignement. Il y demeure luimême par toutes ses facultés de juger, d'admirer ou de réprouver, de bénir ou de haïr. Il en ressort par les belles moralités qu'il en tire, par les leçons
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qu'il en recueille pour l'auditeur ou le lecteur, par les actualités qu il y mêle, les applications quil en fait à son temps et à son pays, les hommages qu'il fait monter de là jusqu'au Roi éternel des siècles; et, parfois aussi, par ces retours mélancoliques sur luimême, sa vie, sa mort, ses tendresses, sa souffrance, qui sont bien les paaes les plus pathétiques de ses ouvrages.
Mais si la vie et l'àme d'Ozanam transpirent, si je puis dire, dans ses livres, elles remplissent ses lettres et elles en débordent. Il est tout entier dans sa Correspondance. Toute sa vie, sa vie de famille, d'amitié, de relations et d'action, reconstituée daus la suite des événements qui retrouvent là leur ordre de date, leur cadre do lieux et leur ambiance de circonstances, avec leur sens juste et leur couleur vraie. De même, toute son âme, laquelle s'y découvre manifeste, grandissante, dans chacune des phases de cette existence 1 Celle de sa jeunesse : les aspirations généreuses, les desseins grandioses, l'angoissante recherche de sa voie, l'éclair impérieux de la vocation, le flux et le reflux de l'espérance et de la crainte, les ivresses sacrées de la science et de la foi. Puis celle de l'âge mûr : les chastes combats, les saints amours, l'enthousiasme de la vérité et de la charité, le zèle conquérant, la fierté de la conscience, les délicatesses du cœur, les déceptions cruelles, les blessures traîtresses. Enfin le déclin, non celui de l'âge mais de la vie avant l'âge : le travail acharné et sanctifié, ce crucifiement à sa plume, à sa chaire, dont lui avait parlé Lacordaire. Alors la consommation, l'immolation : la souffrance surnaturalisée, Ihéroïsmc tranquille du sacrifice dans sa sublimité. Fleurir, mûrir, mourir : ce serait l'épigraphe de ce livre comme