‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 34 sur 235 · LES PREMIERS AMIS. G · texte numérisé non relu

LES PREMIERS AMIS. G

M. de Goy. Depuis six mois qu'il était à Paris, résolu avant tout de se garder du mal et des mauvais, il avait vécu sans camarade aucun.

Des affinités d'un autre genre formaient le lien de l'amitié: celles delà naissance, de l'éducation, de la profession, celles des conviclions d'abord. Un étudiant de seconde année de Droit. Paul Lamache, de Saint- Pierre-Ég-lise, dans la Manche, avait son père médecin comme Ozanam, un frère prêtre comme Ozanam, deux sœurs tout à Dieu et aux pauvres, comme naguère la jeune sœur d'Ozanam, Il avait été au collège de Rouen ce que Frédéric avait été à celui de Lyon, un défenseur et un apôtre de sa foi. Il avait eu un ami et un maître dans son proviseur, M. Faucon, comme Ozanam dans son professeur, M. Noirot. « Et puis, dit son biographe, c'était chez l'un et l'autre, chez le robuste Bas-Normand comme chez le frêle et délicat Lyonnais, un fond secret de rêverie qui se traduit dans leurs lettres par une similitude d'accent. Autant de signes de parenté intellectuelle et morale. « Dès le jour où ils se rencontrèrent au pied des mêmes chaires, ils se reconnurent eux aussi comme frères. Les trois noms d'Ozanam, de Lallier et de Lamache ne se séparent plus dans la première période de cette histoire.

D'autres arrivèrent bientôt par des chemins semblables. Il leur fallait tendre au même but. Ozanam écrivait qu'il était temps de les réunir autour d'un même drapeau : celui de la défense religieuse, en face de l'irréligion audacieuse et triomphante.

Tout le pressait de le faire. L'attaque était violente. L' antichristianisme faisait rage dans la presse, dans l'école, à la tribune, à la faveur des doctrines dites

libérales qui, sous le régime de Juillet, lâchaient la bride à tout le dévergondage des idées et l'emportement des partis. L'Université surtout exerçait contre l'Église les représailles de la contrainte dont elle avait souffert souslaRestauration. La Sorbonne, le Collège de France étaient particulièrement agressifs; et ceux de nos jeunes catholiques qui n'en étaient pas troublés ou enténébrés, s'en revenaient de là souffrants, provoqués, irrités, blessés et révoltés.

Mais ils étaient le bien petit nombre. Le découragement était partout, même dans les conseils de l'Église de France. Entre le silence des uns et le mensonge des autres, que pouvaient-ils faire, eux cette poignée d'enfants, à l'encontre de la voix de ces maîtres de la science et de l'éloquence, portés par la faveur du pouvoir et des foules? Laisser dire, laisser passer? Ils ne le voulaient pas. Écrire dans les journaux? On ne les lirait pas. C'est la parole qu'ils résolurent d'opposer à la parole, I'hcc à face, sur le môme terrain, devant le même auditoire, par lequel ils se feraient pardonner, accepter, écouter à force de courage, de raison et aussi de respect, au nom de la vérité et de la liberté.

Voici comment, dans une lettre du 10 février 1832, c'est-à-dire — qu'on le remarque — (juatre mois seulement après son arrivée à Paris, Ozanam nous initie au dessein et déjà à l'action de cette résistance à l'enseignement anti-chrétien de la Sorbonne : « Nous avons, dans nos rangs devenus plus nombreux, des jeunes hommes généreux qui se sont consacrés à cette haute mission, laquelle est aussi la notre. Chaque fois qu'un professeur élève la voix contre la Révélation, des voix catholiques s'élèvent pour répondre. Nous sommes unis plusieurs dans ce but.

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Déjà deux fois j'ai pris ma part à ce noble labeur, en adressant mes objections écrites à ces messieurs. Nos réponses, lues publiquement, ont produit le meilleur effet, et sur le professeur qui s'est presque rétracté, et sur les auditeurs qui ont applaudi. Ce qu'il y a de plus utile dans cette œuvre, c'est de montrer à la jeunesse étudiante qu'on peutètre catholique et avoir le sens commun, qu'on peut aimer à la fois la religion et la liberté; enfin, c'est de la tirer de l'indifférence religieuse, et de l'accoutumer à la grave discussion de questions sérieuses. »

La lettre suivante, adressée de même à Ernest Falconnet, ajoute : « La cause que nous soutenons est la cause de l'Évangile. Je te ferai savoir tout ce qui s'accomplira autour de nous pour l'honneur et le triomphe de cette divine cause. »

En effet, moins de deux mois après, 25 mars, il écrit que les premières rencontres « n'étaient que des escarmouches ». Et il ajoute : « Aujourd'hui, je me réjouis de t'apprendre que nous venons de livrer un plus sérieux combat. C'est la chaire de philosophie, c'est le cours de M. Jouffroy qui a été notre champ de bataille. »

Professeur adjoint à la Sorbonne, maître de Conférences à l'École normale, chargé de cours au Collège de France, député de son arrondissement de Pontarlier depuis 1831 , Théodore Jouffroy, à trentesix ans, était déjà par l'élévation de son esprit et la gravité de sa parole, une des royautés de la libre pensée. Mais c'était aussi l'homme néfaste et solennel qui, dans son fameux article du Globe: u Comment les Dogmes finissent «, tintait à petits coups le glas du christianisme. C'était enfin le psychologue inquiet et troublant qui posait en termes magnifiques

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le Problème de la destinée humaine dont il ue voulait demander la solution qu'à une raison qui le livrait en proie à un scepticisme impuissant et gémissant. En somme, sous ces fleurs du discours, Ozanam déclare n'apercevoir que des ruines : celles de la foi et celles de la raison tout ensemljle, sur lesquelles le philosophe, d'une main mal assurée, se prépare à bâtir le temple de la religion de l'avenir. Finalement il s'écrie : « Voilà donc ce que M. JoulTroy nous prêche à la Sorbonne, cette antique Sorbonne que le christianisme a fondée, et dont le dôme est encore couronné du signe de la croix! »

De sa protestation, Ozanam écrit ainsi, sans toutefois se nommer même à ce confident : « M. JoufFroy s'étant permis d'attaquer la Révélation et même la possibilité de la Révélation, un jeunecatholique, un jeune homme, lui adressa quelques observations par écrit, Le philosophe promit d'y répondre ; il attendit durant quinze jours, pour préparer ses armes sans doute; et, au bout de ce temps, sans lire la lettre, il l'analysa à sa manière et essaya de la réfuter. Le catholique, voyant qu'il était mal compris, présenta une seconde lettre au professeur. Celui-ci n'en tint pas compte, il n'en fît point mention et continua ses attaques, jurant que le catholicisme répudiait la science et la liberté.

« Alors, nous nous réunîmes; nous dressâmes une protestation où étaient énoncés nos vrais sentiments : elle fut revêtue à la hâte de quinze signatures et adressée à M. Jouffroy. Cette fois, il ne put se dispenser de nous lire. Le nombreux auditoire, composé de plus de deux cents personnes, écouta avec respect notre profession de foi. Le philosophe s'agita en vain pour y répondre. Il se confondit en excuses, assurant

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qu'il n'avait pas voulu attaquer le chrislianisnae en particulier ; qu'il avait pour lui une haute vénération, qu'il s'eiïorccrait ù l'avenir de ne plus blesser les croyances. Mais surtout, il a constaté un fait bien remarquable, bien encourageant pour l'époque actuelle : « Messieurs, nous a-t-il dit, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme ; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance : aujourd'hui, les esprits ont bien changé; l'opposition est toute catholi([ue. »

Ce que lui opposait Ozanam, c'étaient ses propres aveux : celui de l'impuissance de la science à combler les besoiûs intellectuels de l'homme ; celui de l'insuffisance des connaissances naturelles pour satisfaire l'esprit humain avide de lumières surnaturelles; celui de l'insuffisance actuelle de la raison pour asseoir la base de notre conduite morale. Mais ce qui résulte évidemment de ces trois faits, n'est-ce pas la nécessité delà Révélation?

C'est la fin de sa lettre. Puis cette conclusion pieusement fraternelle au jeune Lyonnais qu'il attend à Paris : « Pour toi, cher ami, prépare-toi à la lutte par la pratique de cet Évangile que tu es appelé à défendre. Prie, prie pour nous, qui commençons à prendre carrière, et qui te tendons la main avec une grande et fraternelle amitié, dans l'attente du jour où tu viendras prendre rang parmi nous. »

Ainsi notre jeune Daniel prophélisait-il, au nom du vrai Dieu, en face des princes et des mages. C'est ainsi que les professeurs de la Sorbonne apprirent à connaître celui qui, plus tard, devait s'asseoir au milieu d'eux et devenir leur collègue. En attendant, on les vit se montrer plus modérés dans leur langage. Et celui qui en profita le plus fut peut-être ce Théo-

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dore Jouifroy qui devait dire près de mourir : « Tous ces systèmes ne mènent à rien. Mieux vaut mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne. »

En vérité, la grâce de Dieu et sa lumière étaient, dans ces jours-là, sur ce jeune homme d'à peine vingt ans, de qui sa divine main avait touché les lèvres et sanctifié le cœur. C'est toujours dans ces mêmes journées de son premier trimestre de séjour à Paris, c'est au lendemain de ses protestations si fortement motivées, si fièrement accentuées de la Sorbonne, que les mêmes lettres ajoutent, 10 février : « Ce qu'il y a de plus doux et de plus consolant pour la jeunesse chrétienne, ce sont les Conférences inaugurées, à notre demande, par IVl. l'abbé Gerbet. »

Ozanam et ses amis étaient donc allés chercher, à la Sorbonne où il habitait, ce prêtre d'alors trentequatre ans, que Cousin définissait « un ange mystique » . Professeur suppléant d'Écriture sainte à la Faculté de théologie de Paris, fondateur du recueil mensuel Le Mémorial catholique, philosophe érudit, théologien profond, écrivain délicat, l'abbé Gerbet venait de publier, 1829, ses Considérations à la fois dogmatiques et mystiques sur ce qu'il appelle le Dogme générateur de lapiété catholique, qui est l'Eucharistie. Par la direction de sa pensée, qui lui faisait chercher les traces de la Piévélation primitive dans la tradition universelle et dans le témoignage historique des peuples, il était particulièrement sympathique à Ozanam qui, lui aussi, poussait ses études dans ce sens. Aussi, écrit-il de lui :

« C'est maintenant qu'on peut dire que la lumière brille dans les ténèbres. Tous les quinze jours, M. Gerbet nous fait une leçon de philosophie de l'histoire.

(ONFÉKENCES UK L'AIJBÉ CEKBET. 73

Jamais ne retentit à nos oreilles une parol-î plus pénétrante, une doctrine plus profonde. Il n'a donne encore que trois séances, et la salle est pleine, pleine d'hommes célèbres et do jeunes gens avides. J'y ai vu MM. de Potter, Sainte-Beuve, Ampère lils, accueillant avec transport les enseignements du jeune prêtre. » Ozanam a remarqué que « le système de Lamennais exposé par lui n'était plus celui de ses partisans provinciaux ». Il n'était plus même celui dont le maître avait prétendu faire le fondement de la démonstration évangélique, mais seulement un portique de preuves inductives conduisant vers la vérité de la Révélation. « C'est, continue Ozanam, le tableau de l'alliance immortelle de la foi et de la science, de la charité et de l'industrie, du pouvoir et de la liberté. Appliqué à l'histoire, il la met en lumière, il y découvre les destinées de l'avenir. Au reste, aucun charlatanisme : une voix faible, un geste embarrassé, une improvisation douce et paisible. Mais à la fin de ses discours, son cœur s'échauffe, sa figure s'illumine, il a le rayon au front, et la prophétie sur sa lèvre. » Dans ce portrait de (Jerbet, ne trouve-t-on pas déjà, par anticipation, celui d'Ozanam lui-même, tel que s'en souviennent ses auditeurs de la Sorbonne?

Mais ces conférences à huis clos, si j'ose dire, données dans une salle, — celle de la place de l'Estrapade, — ne pouvant contenir plus de trois cents personnes, c'était, en vérité, la lumière sous le boisseau. Ozanam se demanda si l'on ne pourrait pas en étendre le bienfait à toute la jeunesse des écoles? Pourquoi Paris n'aurait-il pas quelque part sa chaire de haut enseignement apologétique, répondant, dans une langue nouvelle, à toutes les questions comme à

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tons les besoins du temps présent? Telle était la plainte et l'entretien de ces jeunes chrétiens de bonne volonté. Mais qui donc osera formuler la requête et la présenter en haut lieu?

L'heure était propice. C'était celle où, par suite de conflits déplorables, était fermée, à la Madeleine, l'Académie de Saint-Hyacinthe, où l'abbé Dupanloup donnait avec éclat l'enseignement apologétique aux jeunes gens de son catéchisme de persévérance. Sa dislocation affligea le cœur d'Ozanam, qui s'y était rendu quelquefois en curieux. Il voulut en manifester son regret, en assistant à la séance des adieux qui fut émouvante. Il se demandait en sortant de là : « N'y aura-t-il donc plus nulle part, à Paris, une seule chaire doctrinale au pied de laquelle nous puissions aller nous éclairer et nous désaltérer? » — (c Vous souvient-il, écrivait-il plus tard à Lallier, vous souvienl-il de cette fameuse soirée où nous assistâmes aux adieux de l'Académie de Saint-Hyacinthe, et revînmes, sans désemparer, rédiger la pétition à M"' de Quelen? »

C'était aux premiers jours de juin 1833. La pétition rédigée par Ozanam fut couverte par cent signatures catholiques. Une audience fut demandée à M""" l'archevêque, qui l'accorda aussitôt à une délégation composée de trois membres : MM. Ozanam, Le Jouteux, et de Montavet, petit-neveu de l'archevêque de ce nom. Ils savaient Monseigneur lui-même très afl'ecté de la fermeture de l'Académie de Saint- Hyacinthe, et du préjudice qu'allait en subir une partie de la jeunesse. Mais ce n'était pas un simulacre d'académie dans une chapelle d'initiés qu'ils venaient lui demander : c'était l'institution, à Notre-Dame même, d'une prédication qui fût à la fois pour toute

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la jeunesse des écoles une arme et un flambeau.

L'Archevêque qui, depuis le sac de son archevêché, demeurait au couvent des Dames de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, reçut les jeunes gens avec bienveillance. Enhardis par cet accueil, ils lui représentèrent l'inquiétude des esprits et le besoin « d'une prédication qui, nouvelle dans sa forme, et descendant sur le terrain des controverses actuelles, piît corps à corps les adversaires du christianisme pour répondre aux objections journellement enseignées dans les cours publics, et reproduites, popularisées, par les livres et les journaux ».

L'Archevêque répondit qu'il était dans les mêmes pensées; et, à la fin, se montant lui-même, semblaitil, au diapason de leur enthousiasme communicatif : « Oui, dit-il, et moi aussi j'ai le pressentiment que quelque chose de grand se prépare. Dieu se ménage dans ce siècle une victoire éclatante. » Il les assura donc qu'il s'occuperait de leur demande. Puis les ayant bénis et relevés affectueusement dans ses bras, il réunit leurs trois têtes contre son cœur: « J'embrasse en vos personnes toute la jeune; se catholique», dit-il fort ému.

Rien ne se lit alors ; mais le souvenir d'un tel accueil avait laissé à Ozanam et à ses amis, de plus en plus nombreux, le vague espoir que satisfaction leur serait donnée. C'est pourquoi, aux approches du carême de Tannée suivante, 18.3i, il prit la respectueuse confiance de tenter auprès de Monseigneur une seconde démarche. La pétition nouvelle s'autorisait cette fois de deux cents signatures. C'est en leur nom que, le 15 février, Ozanam, Lallier et Lamache furent admis devant sa paternelle Grandeur.

Cette pétition était belle. Après avoir rappelé « l'accueil plein de bonté et les paroles d'espérance reçues l'année précédente, émus des besoins croissants et rendus plus sensibles par une longue attente, les jeunes chrétiens des écoles, reconnaissant ■de plus en plus combien l'étude est sèche pour le cœur et stérile pour Fintelligence quand elle n'est pas animée par l'esprit religieux, venaient solliciter un enseignement qui, pour eux, sanctifiât la science et la leur montrât comme la sœur de la foi ».

Ils parlaient de cet âge, le leur, où l'homme sent le besoin d'une doctrine certaine qui coordonne ses connaissances, en les rattachant à un ordre d'idées supérieur, et d'un autre côté établisse sous ses pas les bases du devoir et trace devant lui les sentiers de la vie. La religion seule le peut; mais il faut la connaître. « Voilà pourquoi, Monseigneur, nous eussions désiré des Conférences qui, sans s'arrêter à réfuter des objections de fait aujourd'hui méprisées, eussent déployé aux yeux le christianisme dans toute sa grandeur et dans son harmonie avec les aspirations et les nécessités de l'homme et de la société. »

Dans cette démonstration, ils demandaient « une place pour une philosophie des sciences et des arts, qui découvrit dans le catholicisme la source de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est beau ; pour une philosophie de la vie, qui en montrerait le principe, la marche et la destinée. Us avaient désiré que cet enseignement descendit de la chaire sacerdotale, parce que des lèvres du prêtre découle, avec la lumière, la grâce qui fortifie et qui convertit. Ils eussent désiré qu'au pied de cette chaire, et dans la même enceinte, il y eût place pour tous, croyants

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OU incroyants, recueillant en silence des germes de convictions qui lèveraient ensuite. — Déjà, nous avons vu plusieurs de nos condisciples revenir à cette lumière, de laquelle ils ne s'étaient éloignés que parce qu'ils ne la connaissaient pas. Oh ! si nous pouvions voir cet exemple suivi par toute cette jeunesse des écoles, à laquelle il ne manque, pour aimer le christianisme, que d'en savoir la beauté ! »

La pétition faisait entrevoir lo'uvre de charité (|ui commençait alors à se constituer parmi ces jeunes gens réunis dans un fraternel amour, autour des mêmes autels. Elle se terminait ainsi : c Alors, de toutes ces âmes rassurées par la foi ou consolées par la charité, s'élèverait un concert de louanges pour Dieu, de filiale reconnaissance pour l'Église, et de hénédictions pour Celui qui aurait été l'auteur de tout ce bien! »

A la fm de cette pièce, ces jeunes chrétiens pouvaient se dire : « De sa Grandeur les très humbles et obéissants serviteurs et les fils dévoués en Jésus- Christ » ; car véritablement ils Tétaient.

L'Archevêque, doucement ému, encourageaOzanam, leur porte-parole, à lui parler avec confiance, frappé qu'il était d'une lucidité de vues qui 1 émerveillait en un esprit de vingt ans. Celui-ci s'enhardit jusqu'à prononcer le nom de deux conférenciers capables de réussirdanscette entreprise. Il ne pouvaitpas être question de l'abbé Gerbet, de qui le faible organe n'eût pas pu atteindre une vaste assemblée. L'un de leurs deux candidats était l'abbé Bautain qui, brillant élève de M. Cousin à l'École normale, venait de passer avec éclat de la philosophie rationaliste à la foi. L'autre, et visiblement le préféré,

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était Tabbé Lacordaire, que sa défense dans son Procès de l'École lil)re, soutenue avec Montalembert devant la Chambre des Pairs, et son éloquente collaboration au journal V Avenir, avaient rendu cher à la jeunesse.

Mais ce qui aujourd'hui le désignait à leur choix, c'était l'éclat de ses Conférences au collège Stanislas. Depuis \c 19 janvier qu'elles s'étaient inaugurées, le flot de l'admiration, grossi par les plus hautes célébrités académiques et politiques, s'était porté vers cette chapelle trop étroite, au pied de cette modeste chaire déjà célèbre, où venait de se révéler à Paris son premier orateur sacré, et à la jeunesse des écoles l'apologiste qu'elle attendait.

Mais les qualités mêmes par lesquelles Lacordaire séduisait la jeunesse, l'originalité d'une pensée et d'une parole accommodée aux nouveaux courants de l'opinion, était ce qui par contre le rendait suspect aux anciens du sanctuaire, défenseurs intéressés des traditions classiques et des vieilles formules ecclésiastiques. D'avoir collaboré à la rédaction de ÏAve?iir n'était pas davantage une recommandation, à cette heure des premières défections de Lamennais; et les esprits prévenus ne faisaient pas de distinction entre ceux qui restaient obstinés dans l'erreur et ceux qui avaient rompu loyalement avec elle, au prix de tous les sacrifices. La candeur d'Ozanani se doutait-elle de la montagne de préjugés qu'il lui eût fallu renverser pour faire arriver d'emblée Lacordaire à la chaire de Notre-Dame?

Sans se prononcer sur les noms, M'''^ de Quelen, d'esprit hésitant et partagé, annonça aux trois délégués qu'il allait faire un essai de nature à les contenter, croyait-il. Cet essai consistait à leur donner

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